MAMMIFÈRES, POISSONS
et par les défenses dont ils étaient armés égalaient ceux de l'Afrique. »
Les preuves matérielles de la présence de ces animaux ne manquent pas. Les coprolites accumulés dans la grotte de Sentenheim (Alsace) attestent le nombre considérable d'ours qui l'avaient hantée. M. Nordmann retirait d’une caverne auprès d'Odessa 4,500 ossements d’ursides, associés à des débris non moins importants du grand. lion et de la grande hyène”. La grotte de Külock, aujourd'hui à deux cents mètres au-dessus du niveau de la rivière, renfermait les restes d’au moins 2,500 ours et c’est par milliers aussi qu’on les compte dans la brèche osseuse de Santenay et dans la grotte de Lherm où ils forment un véritable ossuaire. Il serait facile de citer des faits analogues en Belgique, en Allemagne, en Hongrie Presque toujours la position des squelettes semble indiquer que les ours étaient venus, chercher là un dernier refuge et que la mort les avait surpris durant leur sommeil hivernal. Les pachydermes comme nombre ne le cédaient guère aux ursides. On trouve les mammouths depuis le nord de l’Europe jusqu’en Grèce et en Espagne; on les retrouve en Algérie, au Mexique, au Kentucky, en Asie depuis la chaîne de l’Altaï jusqu'à l'Océan Glacial. Ils semblent surtout s'être cantonnés en Sibérie, où l’ivoire de leurs défenses donne lieu, aujourd'hui encore, à une importante exportation. À l'extrême Nord, la terre de Wrangel, dans les parties que l’on a pu explorer, est jonchée d’ossements de mastodontes et il est tel point de la Sonora ou de la Colombie où ces débris forment des gisements presque inépuisables.
Les cervidés et les équidés étaient, s’il est possible, plus nombreux encore. M. Piette évalue à plus de trois mille les rennes dont il à recueilli les ossements dans la grotte de Gourdan et le nombre des cervidés trouvés à Hohlefels est véritablement incalculable.
Marcel de Serres citait dès 1826 le nombre considérable
1. Ossements fossiles trouvés à Odessa. La grande hyène se rapproche de celle qui vit aujourd’hui au Cap.
d’équidés provenant des environs de Lunel-Viel ; à Solutré, les débris du cheval couvrent une grande partie de la pente qui s'étend du flanc est de la montagne jusqu'au fond de la vallée. Là se trouvent ces immenses amas auxquels on donne dans le pays le nom caractéristique de murailles de chevaux. On a pu sans exagération évaluer à quarante mille le nombre des individus qui les forment. Les ossements sont dans le plus grand désordre ; plusieurs portent des traces de feu; la chair de ces chevaux était sans doute la nourriture favorite des Solutréens *.
L'homme parvenait par la lutte, plus souvent probablement par la ruse, à s'emparer des animaux dont 1l convoitait la dépouille. Il n'avait pas encore appris à les dompter et à les réduire en servitude. Ni le renne, ni le cheval n'étaient domestiqués ; on trouve rarement soit dans les cavernes, soit dans les différents gisements, un squelette complet, mais seulement, et ce fait est significatif, les ossements les plus chargés en chair. L'absence du chien indispensable pour la garde des troupeaux serait au besoin une preuve de plus. î
C'était avec de bien misérables armes, avec quelques pierres à peine dégrossies, avec quelques pointes de flèche en silex que le troglodyte ne craignait pas d'attaquer les animaux les plus redoutables, et qu'il parvenait à les blesser et à les tuer. Aucun doute ne peut exister à cet égard. Le Muséum possède des ossements de mammouth et de rhinocéros portant des stries fines produites par les instruments qui avaient servi à les dépecer. Le métacarpien d’un grand félide trouvé aux Eyziès conserve des traces non moins visibles, et le crâne d’un ours provenant de Nabrigas présente une grave blessure qu’on ne peut attribuer qu'à une arme de Jet.
Nous connaissons en Irlande un marteau de pierre enfoncé dans la tête d’un Cervus megaceros; dans le Cambridgeshire, le crâne d’un Ursus spelæus fendu par une hache, et celui d'un Urus portant encore le fragment de celt qui lui avait donné la
1. Ducrost et Arcelin, Stratigraphie de l’éboulis de Solutré (Mat. 1876, p. 405. — Archives du Muséum d’Hist. Nat. de Lyon, t. I).
mort; à Richmond (Yorkshire), des ossements du grand ours et du grand cerf sciés à l’aide d'instruments en silex. La belle collection de l’Université de Lund renferme une vertèbre d’urus percée d’une flèche, et le Musée de Copenhague, la mâchoire d’un cerf traversée par un fragment de silex. Steenstrup cite deux os d'un grand cervidé où des éclats de pierre avaient pénétré profondément et où la fracture avait été peu à peu recouverte par la masse osseuse. L’os d’un bovidé fortement pénétré par une flèche a été retiré d’une tourbière de l’île de Moën, célèbre par ses tumuli et par les nombreux objets qu'ils ont donnés. Aux Eyziès, il a été trouvé une lame en silex fortement implantée dans une des vertèbres lombaires d’un jeune renne, et M.de Baye cite une flèche à tranchant transversal enfoncée dans un os de blaireau.
Ce n’était pas aux seuls animaux que l’homme faisait la guerre ; nous dirons dans la suite de ce récit Les luttes qui ont pris naissance dès l’aurore de l’humanité. Des ossements humains perforés par des flèches, brisés par des haches en pierre, portent jusqu'à nous les traces ineffaçables de luttes homicides.
Sur bien des points, le poisson d’eau douce et le poisson de mer étaient utilisés par l’homme pour sa nourriture. Dans les nombreuses grottes de la Vezère, à la Madelaine, aux Eyziès, à Bruniquel, les fouilles ont donné des vertèbres et des arêtes de poisson; parmi eux, le saumon domine, puis le brochet, la carpe, la brème, la chevance, la truite, la tanche, tous les poissons en un mot, qui peuplent aujourd’hui encore nos rivières ou nos lacs. Dans les stations lacustres de la Suisse, les poissons de toute espèce ne sont pas moins abondants. A la Gardeole, on a trouvé parmi des ossements de mammifères, des coquilles de mollusques, des tessons de poterie, les débris de la tortue et de la dorade. Toutes les populations primitives cependant, celles mêmes qui vivaient sur les bords de la mer, ne cherchaiïent pas à capturer le poisson. Ainsi dans les importantes fouilles poursuivies durant de longues années dans le département des
1. M de Baye a trouvé dans les grottes du Petit-Morin un grand nombre de ces flèches à tranchant transversal.
Alpes-Maritimes, M. Rivière n’a jamais rencontré soit des engins propres à la pêche, soit des vertèbres de poisson.
Fig. 10. — 1. Fragments de flèches en bois de renne de la grotte de Martinet (Lot-et-Garonne). — 2. Pointe de lance ou de harpon en bois de cerf (1/3 gr. pat.). — 3 et 4. Harpons en os du Danemark. — 5. Harpon en bois de cerf de Saint-Aubin. — 6. Hamecons droits à deux pointes en os, provenant de Waugen.
Si les troglodytes du midi de la France ne semblent avoir utilisé que les poissons d’eau douce, les Scandinaves, à une époque
probablement moins reculée, n’hésitaient pas à affronter la mer. Les kj‘kkenmôüddings renferment de nombreux débris de poisson, parmi lesquels le maquereau, la limande, le hareng sont Les plus communs. On y rencontre aussi la morue qui ne se rapproche jamais des côtes, et que le pêcheur devait toujours aller chercher en pleine mer.
Mais si nous pouvons affirmer qu’à toutes les époques, sinon dans toutes les régions, l’homme parvenait à prendre le poisson, nous sommes moins fixés sur les procédés dont il se servait. Ses premiers engins furent sans doute bien primitifs : un os, un éclat de bois dur, une arète appointés à chaque extrémité et percés d’un trou dans le sens de la longueur en tenaient lieu (fig. 10). L’exposition d'objets destinés à la pêche qui eut lieu en 1880 à Berlin renfermait plusieurs de ces engins, les uns en pierre, les autres en os. Il en à été également recueilli à la Madelaine et dans différentes stations des Proto-Helvètes. Il est intéressant de noter leur ressemblance avec ceux actuellement encore en usage chez les Eskimos.
L'homme utilisait aussi les dents des animaux. Nous citerons des molaires d’ours dont on avait enlevé l'émail et la couronne, puis diminué l'épaisseur par le frottement (fig. 11). Il faut aussi rattacher aux temps les plus anciens, les petits silex re-
Fig. 11. — Dents d'ours taillées en hamecons.
cueillis en grand nombre dans le département de la Gironde; ils mesurent de huit à seize millimètres de longueur sur deux à quatre millimètres de largeur; on présume qu'ils servaient à prendre le poisson.
Le musée de Lund possède deux hamecons en silex de forme recourbée. L'un d’eux, d’une longueur de quatre centimètres sur
une largeur de près de trois, a été trouvé au bord de la mer; il ne pouvait servir que pour de très gros poissons; l’autre plus petit vient des bords du lac Kranke'. Les hameçons en os plus faciles à travailler remplacèrent rapidement les hamecons en silex. [ls sont nombreux dans les stations lacustres de Wangen, de Mooseedorf, de Saint-Aubin. Les uns ont été tirés de la corne des bovidés, du bois.des cervidés, les autres des défenses du sanglier (fig. 12) ; tous se rapprochent singulièrement de nos formes modernes. Les tourbières de la Scanie ont donné un
Fig. 12. — Hamecon tiré de la défense d’un sanglier.
hameçon en os, long de sept centimètres, regardé comme fort ancien, et le musée de Stettin en possède un trouvé dans un dépôt marneux de la Poméranie. Nous ne saurions omettre, bien que probablement il soit d’une époque plus récente, un hameçon en bois de renne d'une forme étrange, aujourd’hui au musée de Christiania. Il a été découvert dans une sépulture de l’île de Kjelnoë, non loin de la frontière russe. Plusieurs squelettes enveloppés de bandelettes d’écorce de bouleau reposaiïent dans cette tombe. Tout autour, gisaient des fragments de poterie, des têtes de lance, des pointes de flèche en silex ?, des peignes en os de renne; il est difficile de dire la date exacte de ces objets.
En Amérique, les hameçons en pierre sont rares. Les plus anciens sont en os et se rapprochent de nos types modernes. On en à recueilli dans le Dakota, dans les puits de cendres de Madi-
Ï. Nilsson, The primitive Inhabilants of Scandinavia.
2. Le capitaine Ed. Johnson, qui parcourut la Nouvelle-Angleterre de 1628 a 1632, rapporte que les enfants passaient leur journée à lancer des flèches aux poissons dès qu'ils paraïissaient à la surface de l’eau. Ces enfants réussissaient, ajoute-t-il, avec une adresse remarquable (À History of New England, London, 1654).
sonville (Ohio), dans l’Indiana, dans l’Arkansas, sur les rives du lac Erié, dans un Kjôkkenmôdding de Long-Island. La plupart sont polis; quelques-uns portent vers le sommet une incisure, plus rarement un trou pouvant les fixer à un fil ou à une cordelette. Les hamecçons de la Californie sont remarquables par leur forme arrondie et leur pointe fortement recourbée ; la tête était enveloppée d’une épaisse couche d'asphalte qui permettait de les fixer. [ls sont nombreux dans toutes les îles de la côte du Pacifique; Schumacher a fouillé dans l'ile de Santa Cruz une tombe qui devait être celle d’un fabricant, car on avait eu soin de placer auprès du mort, non seulement les outils de sa profession, mais aussi des hamecons à tous les degrés d'avancement. Les Californiens se servaient du test de coquilles (Mytilus Californicus et Halions), ces derniers hamecons présentent une courbure plus prononcée que celle des hameçons en os. Leur forme paraît peu propre à la pêche, mais de nos jours encore les insulaires des îles Samoa se servent avec succès d'engins semblables. Les Indiens de la côte Nord-Ouest fabriquent des hamecons en bois d’épicea, ceux de l’Arizona utilisent dans le même but les longues épines des cactées. Il est bien probable que nos races primitives, comme celles de l'Amérique, savalent aussi se servir du bois. Les siècles ont réduit en poussière ces objets fragiles et ne permettent plus que des conjectures. L'emploi du bronze, le premier métal dont l’usage s’est répandu, ne semble pas avoir apporté de grandes modifications dans les engins destinés à la pêche. Les hameçons sont plus minces, plus légers; ils ressemblent comme forme à ceux dont les pêcheurs se servent encore aujourd'hui. Les stations lacustres de la Suisse, les lacs de Peschiera et du Bourget, l’'Ecosse, l’Irlande, l’île de Fünen sur les côtes du Danemark en ont fourni un certain nombre. Nous ne pouvons omettre l’importante fonderie de Larnaud, ni la cachette de Saint-Pierre en Chatre, si riches l’une et l’autre en objets de bronze. En Amérique, où l’exploitation des mines de cuivre du lac Supérieur remonte à une haute antiquité, on ne connaît que de rares hameçons en cuivre;
ils proviennent principalement du cimetière d’Ancon‘. Les hamecons en or sont relativement plus nombreux, ils ont été découverts dans la Nouvelle-Grenade et dans l’État de Cauca?. Un d’entre eux gisait à plus de quinze mètres au-dessous du niveau du sol, et aucune trace de remaniement ne permet de lui attribuer une origine récente. La longueur des hameçons en or est d'environ dix centimètres, leur apparence est celle d’une grosse épingle dont la pointe serait recourbée parallèlement à la tige.
D’autres engins étaient aussi employés chez nos ancêtres préhistoriques. À Laugerie-Basse, un dessin informe montre un homme frappant de son harpon un poisson qui s'efforce de fuir. Ces harpons sont le plus souvent tirés du bois du renne (fig. 10 et 13). Les uns ne portent qu'une seule barbelure, les autres plusieurs. Un des plus grands vient de la Madelaine, il mesure vingt et un centimètres et 1l est garni de trois barbelures sur un de ses côtés, de cinq sur l’autre. La plupart portent un cran, une incisure qui permettait de les attacher plus solidement à une lance ou à un épieu. Les modes variaient selon les pays ; on se servait de tendons, de lanières de peau, de cordes grossièrement tressées, de lianes, souvent aussi de substances résineuses.
Beaucoup de ces harpons ont été trouvés dans les grottes du Midi de la France. D’autres viennent de la Belgique, de Keyserloch en Allemagne, de Kent’s Hole en Angleterre, de Conches, de Wauwyl, de Concise en Suisse. Les fouilles de Victoria Cave auprès de Settle (Yorkshire) ont donné, entre autres objets intéressants, un harpon en os, taillé en pointe et muni de deux barbelures sur chacun de ses côtés. Il a été recueilli sur les bords de l’'Uswiata, petite rivière polonaise qui se Jette dans le Dniepr, deux harpons en corne de bovidé parfaitement conservés et portant de nombreuses barbelures *. Le comte Ouvaroff, dans un excellent travail publié peu de temps avant sa mort, cite une
1. Reiss and Steubel, The Necropolis of Ancon in Peru (en cours de publication a Londres et à Berlin).