De la caverne de la Madelaine (Dordogne
pierre contre une autre pierre. Les polissoirs, dont l'usure atteste le long service, sont nombreux dans toutes les collections. Les roches, les blocs erratiques portent des incisures qui avaient dû servir au même usage !. |
Il serait impossible d’énumérer les haches polies qui ont été retrouvées ; leur nombre est véritablement incalculable. Parmi toutes, celles de la Scandinavie sont les plus remarquables par le fini et l'élégance du travail. Des lames trouvées à Volgu et conservées au musée de Chalon-sur-Saône, d’autres en silex rose, gris ou brun provenant de Ja grotte de Sordes dans le midi de la France, les haches si remarquables de la Bretagne peuvent leur être comparées; mais nous ne saurions affirmer ni pour les unes, ni pour les autres, l’époque à laquelle elles apparüennent. Une des grandes difficultés des études préhistoriques, difficulté insoluble dans l’état actuel de nos connaissances, est de distinguer avec quelque certitude les périodes que l’on prétend établir dès l’aube de l'humanité.
Y a-t-il eu entre ces périodes une transition brusque ? Devonsnous accepter un long intervalle causé par des phénomènes géologiques et par une dépopulation momentanée qui aurait été une de leurs conséquences? La civilisation nouvelle remonte-t-elle à l’arrivée de races étrangères, plus fortes, mieux douées pour: la lutte ? Ou bien encore ces changements sont-ils seulement dus au progrès naturel, une des lois qui nous régissent ? On ne saurait actuellement trancher ces questions et si l’industrie, en ce moment l'objet de notre étude, présente un procédé nouveau, le polissage, il faut ajouter que partout les formes paléolithiques persistent. Les silex simplement éclatés sont de grossiers outils ; mais leur série se poursuit sans interruption jusqu'aux splendides spécimens de la Scandinavie ou du Mexique. Sur sept types de flèches solutréennes, six se retrouvent dans les temps qui nous occupent ?. Cinq types de javeline, également solutréens,
1. M. de Mortillet compte 127 polissoirs disséminés dans 30 de nos départements. Le Préhistorique, 1° éd., p. 534.
2. Piette, Ass. franc. pour l’avancement des sciences, Nantes, 1875, p. 909.
ont été découverts dans la grotte de Durfort et sous les dolmens de l’Aveyron ou de la Lozère. Les armes néolithiques dérivées du Moustérien ne sont pas aussi nombreuses, mais ce type étant moins beau, d’une fabrication moins soignée, on s'explique qu'il ait été plus rarement reproduit. Si nous étudions les couteaux, les poinçons, les grattoirs, les scies, nous arriverons aux mêmes conclusions, bien que la comparaison ne soit plus aussi facile. Un couteau est toujours un couteau, observe M. Cartlhac, un poinçon est toujours un poincon; ils ont été fabriqués à toutes les époques et leur similitude n’entraîne aucune certitude.
Seules, les boules en granit ou en grès paraissent une arme particulière à l’époque néolithique. Récemment, le docteur Pommerol signalait à la Société d'Anthropologie de Paris deux de ces boules recueillies dans le Puy-de-Dôme. Des boules semblables ont été découvertes à Viry-Noureuil et M. Massénat en possède une dans sa collection provenant de Chez-Pourré. Ne seraient-ce pas là des bolas que nos ancêtres lançaient, comme le font aujourd’hui encore les habitants des pampas de l'Amérique du Sud ?
Dans les premiers temps, l’homme, nous l'avons dit, tenait souvent à la main les pierres qui lui servaient d'armes ou d’outils. Les traces de martelage sur la surface lisse, les saillies arrondies, les fossettes creusées que l’on remarque, avaient pour but d'empêcher la main ou le pouce de glisser. Mais bientôt la réflexion fit comprendre à cet homme l’accroissement de force qu'il obtiendrait en ajoutant à la pierre un manche en bois, en os, en corne de cerf ou de renne. La préparation était simple, l’ouvrier attachait la hache au manche avec des racines filiformes, des lanières de peau, des ligaments tirés des boyaux de l'animal que la chasse procurait (fig. 21). À première vue, on reste surpris des résultats obtenus avec d’aussi misérables instruments. [ls sont cependant indiscutables, puisqu'ils ont été reproduits de nos jours et sous nos yeux.
D'autres fois les haches,celles surtout d’un petit modèle, étaient insérées dans des gaines en bois de cervidé, on a même pu dis-
tinguer deux types principaux *. Les gaines du premier type sont courtes et se terminent par un talon quadrangulaire. On
Fig. 21. —- Pointe de javelot en pierre éclatée avec son manche. Hache en pierre emmanchée.
les rencontre principalement en Suisse, dans les bassins du Rhône ou de la Saône et dans tout le midi de la France. Celles du second type sont percées d’un trou assez large pour laisser passer le manche. On les trouve dans le nord-ouest de notre pays, en Belgique et en Angleterre.
Les flèches en silex de forme triangulaire ou ovalaire, à cran ou à pédoncle, ont été d’un emploi universel pendant des temps considérables. On les trouve dans les nombreuses grottes de la France, sous les antas du Portugal, dans les tombes de Mycènes, comme chez les Aïnos du Japon ou chez les Patagons de l'Amérique du Sud. Leur emploi suppose nécessairement l'existence d’un arc. Nous ne connaissons cependant ni un are, ni un instrument pouvant le suppléer, qui date des temps paléolithiques. La décomposition rapide du bois les a probablement fait disparaître. M. de Mortillet? cite un arc trouvé dans une
1. De Mortillet, le Préhistorique, p. 544. — Musée préhistorique, fig. 431 à 434. 2. Musée préhistorique, fig. 410.
palafitte tourbeuse auprès de Robenhausen et il le fait remonter à l’âge de la pierre polie. On en connaît un autre provenant de
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Fig. 22. — 1, aiguilles finies. — 2, aiguilles ébauchées. — 3, amulette. — 4 et 6, ornements. — 5, silex taillés. — 7, fragment de harpon. — 8, fragments de bois de renne avec des signes ou des dessins. — 9, sifflet. — 10, extrémité
d'arc (?). — 11, pointe de flèche. (Grottes de la Vache, de Massat, de Lourdes.)
Lutz, également en Suisse. Selon toute apparence, les arcs plus anciens devaient offrir avec ceux-ci une grande analogie.
Si le silex reste l'arme et l'outil par excellence des temps quaternaires, 1l ne peut bientôt suffire aux besoins croissant sans cesse des hommes. Nos musées possèdent des séries complètes d'instruments en os ou en bois de cervidé: ce sont des dards, des pointes, des flèches barbelées, des harpons, des fibules, des aiguilles finement travaillées et souvent perforées (fig. 22). L’invention des barbelures mérite qu'on sy arrête; les pointes récurrentes rendaient le coup plus dangereux, le projectile restait dans les chairs et l'animal blessé ne parvenait point à s’en débarrasser. Mais ce n’était pas là le seul but de ces barbelures ; disposées en série des deux côtés de la flèche ou de la javeline, elles la soutenaient dans l'air, comme les ailes de l'oiseau qui peut-être en avaient inspiré la première pensée et augmentaient la portée et la précision du tir. e
La grotte de Marsoulas a donné une pointe de trait en bois de renne taillée en biseau et portant à sa surface un sillon profond. Une pointe semblable a été trouvée dans la grotte du Placard; sur d'autres points, des flèches présentent sur leurs faces une ou plusieurs rainures. Ces rainures, ces sillons étaient-ils destinés à recevoir du poison et l’homme connaissait-il déjà ce triste mode de destruction? Nous savons que cet emploi du poison était connu de toute antiquité‘; les Grecs et les Scythes utilisaient le venin de la vipère; d’autres peuples se servaient de poisons végétaux. Rien n'empêche de croire qu'il en était de même à l’époque paléolithique.
Ce sont sans contredit les-cavernes du midi de la France qui ont donné les objets les plus intéressants ; des aiguilles perforées, des flèches barbelées ont été recueillies en nombre considérable aux Eyziès, à Laugerie-Basse, à Bruniquel, à Massat, à la Madelaine. Le D' Garrigou cite dans les grottes de l'Ariège des bois de cerf ou de chevreuil formant, dit-il, de véritables stylets. On a trouvé au gisement de Lafaye des poinçons variant de six à quinze centimètres de longueur, des aiguilles munies
4. Lagneau, De l'usage des flèches empoisonnées chez les anciens peuples de l’Europe. (Ac. des Insc., ? nov. 1871.)
d'un chas mesurant de dix-neuf à cent cinq millimètres; à Marsoulas, une amulette tirée de l'os pénien d’un ours (fig. 23), des pendeloques, des pointes en os, qui exeitent l’étonnement
Fig. 23. — Amulette tirée d’un os pénien d'ours, trouvée dans la grotte de Marsoulas.
par la finesse du travail et les dessins dont ils sont chargés.
À Paviland, le D° Buckland découvrait un os de loup taillé en pointe. Kent's Hole à donné de nombreuses aiguilles qui rappellent celles de la Madelaine ; Aggtelek (Hongrie), des ossements du grand ours appointés en poignards, taillés en grattoirs, percés pour servir d'ornement ou d’amulette. En Belgique, des objets à peu près semblables tirés des bois du renne apparaissent
Fig. 24. — Instruments divers en os et en pierre (Californie).
dès les temps les plus reculés. On utilisait surtout les bois de mue que l'animal rejetait au printemps.
Les fouilles des tertres sépulcraux, auprès de San-Francisco (Californie), ont donné des milliers d'instruments en os (fig. 24). D'autres semblables se rencontrent dans les puits de cendres
de Madisonville (Ohio) et soûs les nombreux Kjôkkenmôddings des côtes de l'Atlantique et du Pacifique.
Les procédés, dont se servaient les troglodytes étaient fort simples. M. Dupont” a recueilli dans une de ses fouilles un radius de cheval portant des entailles symétriquement pratiquées pour enlever des lamelles. Ces lamelles étaient arrondies par le frottement soit avec des éclats de silex, soit avec un de ces lissoirs que l’on peut voir dans tous nos musées; puis l’une des extrémités était affilée, l’autre au besoin percée d'un trou. On estsurpris de voir des aiguilles parfois aussi fines que nos aiguilles en acier avec des chas parfaitement réguliers, obtenus au moyen d’un grossier silex et quelques doutes subsisteraient peut-être, si Lartet” n’était arrivé à des résultats exactement semblables, en opérant sur des fragments d'os avec les silex que les fouilles lui donnaient. D’autres expériences du même genre n’étaient pas moins décisives et, récemment encore, M. Merk* perforait une plaque d'ivoire avec un silex pointu manié comme une vrille.
Des objets, qu'on croit pouvoir rattacher aux temps néolithiques témoignent d’une civilisation assez inattendue. Au centre de l'Allemagne, dans les tourbières de Laybach et de Wôrbzig, sur les bords de la Saale, on a découvert des cuillères en terre cuite, de la forme de nos spatules; à Geraffin, sur Le lac de Bienne, une cuillère en bois d'if finement travaillée; à Lagozza, une autre en terre noire et luisante. Déjà Lartet avait fait connaître un instrument en os chargé d'ornements en relief qu'il datait de l’époque paléolithique et qu'il supposait destiné à extraire la moelle; et un autre archéologue avait cité dans la grotte de Gourdan des objets en bois de renne, auxquels il attribuait cette même destination. On conserve au Musée de Saint-Germain des débris de cuillères provenant du lit de la Seine et dans les collections anglaises des fragments d'os retirés du dolmen de West-Kennet en Irlande, qui servaient probablement
1. Les temps préhistoriques en Belgique, p, 151. 2. Reliquiæ aquitanicæ, p. 121.