Foureau, Bul. Soc. géog., 1er juin
grattoirs semblent avoir été enfouis dans des fosses. Etait-ce là la réserve de la tribu, la cachette du fabricant? Nul ne peut le dire.
Il est difficile d’énumérer les différents ateliers découverts
Fig. 71. — Objets en bronze trouvés à Krasnojarsk (Sibérie).
durant ces dernières années. Il convient cependant d’insister, car ces ateliers sont, il faut Le répéter, une preuve importante de l'existence d’une société et d'un travail organisés. On les trouve au nord sur les rives de la baie de Kiel, dans l’île d’Anholt, au milieu du Kattegat et jusque sur Les bords de la Petchoura et de la Soula, en plein pays Samoyède. M. Virchow a reconnu sur les bords du lac Burtneek un atelier, où l’on fabriquait des pointes de flèches et, en 1884, la Société des sciences naturelles de Moscou faisait connaître l’existence d'importants ateliers auprès du fleuve Vetlouga, dans le gouvernement de Kostroma. Dès ces temps reculés, l’homme vivait et luttait sous un climat rigoureux, dans des régions encore peu peuplées de nos jours.
Ces faits ne sont pas pour nous étonner. On a trouvé récemment auprès du Jenniseï, au cœur de la Sibérie, des poignards, des haches, des mors en bronze (fig. 71). Tous ces objets, d’un travail élégant, témoignent d’une civilisation plus avancée que celle qui se montre dans nos palafittes ou dans nos mégalithes. Plusieurs portent comme ornements des figures d'animaux. Nous voyons donc en Sibérie, à une époque moins reculée, 1l est vrai, que celle qui nous occupe, une population intelligente, aux goûts artistiques, habitant un pays que le froid a rendu depuis longtemps désert et où seuls peuvent vivre aujourd’hui quelques misérables Tartares nomades.
À Spiennes auprès de Mons, on découvrait un champ (/ camp des cayaux) jonché de silex tantôt bruts, tantôt taillés, de percuteurs, de haches en quantités innombrables. Des centres de fabrication ont aussi existé à Hoxne, à Brandon en Angleterre, à Argecilla en Espagne, à Bellaria dans le Bolonois, à Rome sur la voie Tiburtine. À Ponte-Molle, où des silex travaillés furent découverts 1l y a quelques années pour la première fois en Italie, on voit un atelier remarquable par le nombre considérable de bois de cerf, auxquels manquent les parties médianes, utilisées sans doute pour l’emmanchement des outils. M. de Rossi, qui nous donne ces détails, croit que cette station était habitée dès l’époque paléolithique et que l'habitation de l’homme s’est continuée dans les mêmes lieux durant l’époque néolithique. La bourgade de Concise a non seulement donné des instruments en pierre, elle à été aussi un centre important pour le travail de l'os. On y façonnait des couteaux, des poinçons, des pointes de flèche, et sous la main d'ouvriers intelligents, les défenses des sangliers très abondants à cette époque en Suisse devenaient d'excellents ciseaux.
Il faudrait en France énumérer successivement tous nos départements ; partout se rencontrent des ateliers plus ou moins importants. Ainsi dans la commune de Saint-Julien du Saut, sur un plateau fort élevé aux pieds duquel coule l'Yonne, nous voyons un immense atelier où toutes les époques de la pierre
sont largement représentées, depuis la hache simplement éclatée jusqu'à l’instrument poli avec une rare perfection. Tout atteste le
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séjour prolongé de l’homme dans un lieu où il était attiré par la présence d'immenses couches de craie sillonnées de bancs de
silex qui lui donnaient à la fois ses armes et ses outils. Citons encore parmi nombre d’autres l’atelier de la Treiche auprès de Toul, qui se développe sur une surface de près de cinquante hectares; celui de Bonaruc, auprès de Dax, entouré de landes couvertes d’une mince végétation; celui de Ja Rochebertier (Charente) qui date vraisemblablement du magdalénien; celui d'Ecorche- Bœuf auprès de Périgueux. L'abbé Cochet fait connaître un atelier dans la vallée d’Aulne, et M. Maurice Sand un autre, dans les environs de La Châtre, où se rencontrent les plus anciens vestiges de l’homme dans le Berry. Dansles champs voisins d’un alignement auprès d'Autun, on recueille en abondance des haches en roches dures, des flèches barbelées, des lames de silex taillées en grattoirs ou en ciseaux et jusqu'aux polissoirs sur lesquels ces pierres étaient appointées.
Nous venons de mentionner les polissoirs ; c'était, nous l’avons vu, par un frottement prolongé que l’on arrivait à produire les armes si remarquables de l’époque néolithique. Toute une série de ces polissoirs existe sur la rive droite du Loing, auprès de Nemours; un d’entre eux est une véritable table (fig. 72); il porte environ cinquante rainures et vingt-cinq cuvettes. Il semble qu'autour de ces polissoirs on aurait dû ramasser de nombreux éclats de silex, des débris d'outils de toute sorte; il n’en est rien, les ouvriers habitaient les plateaux et descendaient seulement dans la vallée, pour achever leurs haches en les polissant.
À l’époque où nous sommes arrivés, tous les continents étaient peuplés et tous, 1l faut le répéter, car c'est le point le plus saillant de nos études, présentaient une civilisation à peu près identique. C’est ainsi que nous voyons des centres de
fabrication semblables à ceux de l’Europe aux pieds des monta-
gnes de la Tunisie et de l'Algérie. Dans un de ces derniers, à Hassi al Rhatmaia, les couteaux gisent d’un côté, les grattoirs de l’autre et les pointes de flèche occupent un emplacement séparé. M. Rabourdin a cru y reconnaître la division du travail, un des plus importants facteurs du progrès moderne. M. Arcelin signale un semblable dépôt au sommet du Djebel Kalabie, au-
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près d'Esneh (Égypte), et il y à quelques années on en annonçait un autre en Palestine, auprès de l’ancienne Beeroth; les haches, les scies, les grattoirs, tous les instruments de l’âge de pierre s'y montrent en abondance; auprès d'eux, gisent les blocs dont ils avaient été détachés. L’Asie Mineure a dû être pendant l’âge de pierre le centre d’une fabrication importante, par suite d’une population nombreuse, et il n’est pas jusqu'à l'Amérique, d’où l’on ne nous mande les mêmes découvertes. M. Lapham a reconnu à Kinosha, dans le Wisconsin, une fabrique de pointes de flèches en silex ou en quartzite, qui remonte aux temps prehistoriques, et tout récemment on vient de découvrir un atelier plus considérable encore à Saint-André (Winnipeg).
Les ateliers de Spiennes et de Brandon méritent une mention spéciale ; ils montrent comment nos ancêtres obtenaient les silex qui remplaçaient pour eux les métaux. À Spiennes", Les excavations étaient d'abord pratiquées à ciel ouvert; puis on atteignait la craie qui renfermait les silex au moyen de puits verticaux, dont plusieurs ne mesuraient pas moins de douze mètres de profondeur. Ces puits communiquaient entre eux par des galeries creusées dans tous les sens, mais toujours en suivant la direction des bancs de silex. Les travaux de déblai ont mis au jour les outils des anciens mineurs; 1ls étaient fort simples, des pics en bois de cerf et de lourds marteaux en pierre. Les uns et Les autres portent les traces d’un long service ?.
Ilen était de mème en Angleterre; le chanoine Greenwell a exploré auprès de Brandon (Suffolk) une série de 254 puits connus dans le pays sous le nom de Grime’s Graves. Comme à Spiennes, les puits étaient réunis par des galeries ayant de trois à cinq pieds de hauteur; l’une d'elles atteignait jusqu’à vingt-sept pieds de longueur. Les puits et les galeries avaient été creusés à l’aide de pics absolument semblables à ceux trouvés
1. M. de Munck vient de découvrir une station semblable à Obourg (Haïnaut); on se servait des mêmes procédés et on employait les mêmes instruments qu’à Spiennes.
2. Briart, Cornet et Houzeau, Rapport sur les découvertes faites à Spiennes en 1867. — Malaise, Bul. Acad. royale de Belgique.
en Belgique. On en a recueilli soixante-dix-neuf exemplaires abandonnés par les ouvriers *.
MM. Cartailhac et Boule ont découvert, il y a quatre ans environ, une de ces carrières primitives à Mur de Barrez, chef-lieu de canton du département de l'Aveyron *.
Ils ont reconnu huit puits sur le front d’une couche de calcaire dont la longueur est d'environ vingt-cinq mètres et à chaque instant l'exploitation de la pierre à chaux en met d’autres à dé-
| © :@ € Le CA 1 2 u 7 ONU 74 Ve ia be | | TV Z |] ER Pis Sa Es LUTTER ue > TN 2x8 Re Us DEL — RE = — le-1m a Fig. 13. — Coupe d’un puits. — {. Terre végétale. — c. Calcaire pur. — c. m. Calcaire Marneux. — s. Silex.
couvert. Ils sont élargis en entonnoir vers la surface (fig. 73) et ils n’ont guère plus d’un mètre dans la partie inférieure où ils aboutissent à l'emplacement d’un lit de silex. Souvent ces puits se continuent par de véritables galeries (fig. 74) ou par des boyaux, dont la lumière est plus ou moins obstruée par de petits éboulements. Le sol est facilement reconnaissable malgré les éboulis, par la terre fortement tassée sous les pieds des mineurs et aussi par la présence constante de nombreux débris de charbon. Ces hommes se servaient donc probablement du feu pour faciliter leur travail.
1. Journal Elthnological Society, 1818, p. 419. 2. Acad. des Sciences, nov. 1883. — Mat. Janv. 188. — Nalure, 18 juin 1881.
M. Boule, à qui nous empruntons ces détails ‘, ne peut retenir son étonnement, en constatant les connaissances pratiques de ces mineurs préhistoriques. Ils laissaient, nous dit-il, sur des points assez rapprochés le silex en place sous forme de piliers, ou bien ils étayaient les galeries avec des blocs plus résistants, eimentés avec de l'argile ou avec de la terre calcaire provenant des détritus. Malgré ces précautions, les éboulements se produi-