CHAPITRE VI
INDUSTRIE, COMMERCE, ORGANISATION SOCIALE, LUTTES, BLESSURES, TRÉPANATION.
Si l’on considère l’ensemble des découvertes de l’âge de pierre, on est singulièrement frappé de la quantité prodigieuse d’armes, d'outils de toute sorte et de toute forme trouvés dans les différentes régions du globe. La domination romaine s’est étendue sur une grande partie de l’ancien continent; elle a duré plusieurs siècles. Partout ce peuple, illustre entre les peuples, a laissé des témoignages de sa puissance et de son industrie. Ses armes, ses bijoux, ses monnaies remplissent nos musées ; mais quel que soit leur nombre, il est bien inférieur à celui des objets qui datent des races préhistoriques et c’est par milliers que l’on compte les silex travaillés par l’homme, recueillis dans ces dernières années. [ls sont les irrécusables témoins d'une population qui s'était rapidement multipliée.
Un point reste encore obscur ; Schmerling a fouillé cinquante cavernes situées en Belgique, il n’a trouvé de débris humains que dans deux ou trois d’entre elles. Sur six cents grottes explorées par Lund au Brésil, six seulement ont donné des ossements ayant appartenu à l’homme. Il en est de même dans celles du midi de la France et M. Hamy, dans un livre publié 1l y a quelques années, citait seulement douze découvertes d’ossements humains, que l’on pouvait, avec quelque certitude, dater des temps paléolithiques. Ce chiffre s'est certainement accru depuis cette époque par de nouvelles découvertes ; mais 1l est
encore peu élevé. Le mème fait se produit pour les kjôkkenmôddings et pour les stations lacustres. C’est là une lacune que les remaniements et les bouleversements ne suffisent pas à expliquer. Nous y reviendrons, en parlant des sépultures.
Les silex taillés se rencontrent presque toujours sur un même point, qui était probablement une station ou un centre d'habitations. La sociabilité est née chez l’homme avec la vie et les demeures, les lieux de campement de la famille, plus tard ceux de la tribu, se groupèrent rapidement auprès d’une rivière poissonneuse ou d'une forêt giboyeuse qui assuraient une nourriture abondante et facile.
Les cavernes témoignent aussi du grand nombre de leurs occupants. Dans une seule d’entre elles située auprès de Cracovie, M. Ossowski a découvert 876 instruments en os, plus de trois mille objets en silex et des milliers de tessons de poterie. On aretiré de la grotte du Veyrier, auprès du mont Salève, près de mille outils de pierre; de celles du Petit Morin, deux mille pointes de flèches; de la grotte de Cottes, située sur les rives de la Gartampe, plus de cent vingt kilogrammes de silex présentant les uns le type moustérien, les autres le type de la Madelaine, mèêlés aux ossements du mammouth, du rhinôcéros et de grands carnassiers indéterminés. Douze mille éclats de pierres portant les marques d’un travail intentionnel ont été recueillis dans la grotte de Thayngen et plus de quatre-vingt mille dans les différentes cavernes de la Belgique. Le seul trou de Chaleux en a donné trente mille à tous les états de la taille, depuis le résidu de la fabrication, jusqu'à l'instrument finement achevé. D'autres explorateurs n'ont pas été moins heureux; le marquis de Wavrin a trouvé dans les environs de Grez près de soixante mille pierres taillées se rapportant à plus de trente types différents ; ce sont surtout des pointes de flèches, les unes triangulaires ou en amande, les autres à tranchant transversal, avec ou sans ailerons, avec ou sans pédoncle, présentant en un mot toutes les formes connues. Une visite au Musée royal de Bruxelles peut seule donner une idée de l'importance des découvertes faites en Belgique.
Les environs de Paris ne sont guère moins riches. Les vallées de la Seine et de ses affluents comptaient déjà dès l’époque paléolithique une population nombreuse. M. Rivière cite une station auprès de Clamart, où sur un espace limité il a été recueilli plus de neuf cents silex, les uns taillés, les autres simplement éclatés; plusieurs avaient subi les atteintes du feu. Une sablière de Levallois-Perret à donné quatre mille objets en pierre et Le plateau de Champigny, qui rappelle à notre génération de si cruels souvenirs, près de douze cents silex, couteaux, haches polies, pointes de lance, grattoirs, mêlés à de nombreux fragments de poterie faite à la main et ne portant aucune ornementation.
Veut-on d’autres exemples ? M. de Mortillet estime à plus de vingt-cinq mille les échantillons trouvés sur le plateau de Saint-Acheul, le théâtre des premières découvertes qui nous ont fait connaître l'existence de l’homme dès l’époque quaternaire:; et la station de Concise, sur le lac de Neufchâtel, une des plus anciennes de la Suisse, en a fourni un nombre plus considérable encore. Beaucoup cependant ont été perdus ou détruits; le ballast du chemin de fer qui longe le lac renferme par milliers des pierres travaillées, des déchets de fabrication, tous retirés du fond du lac. Il ne faut pas oublier que c’est depuis bien peu d'années que nous connaissons l'importance de ces reliques du passé et que l’on songe à Les relever et à les étudier.
Les fouilles d'une sablière à Dundrum (comté de Down, Irlande) ont donné onze cents instruments en silex et M. Belluci a recueilli pour sa seule part, dans la province de Pérouse, plus de dix-sept mille pièces ; la plupart sont des pointes de lance, de javelot ou de flèche se rapportant à six types différents. Le Musée de Broholm enfin renferme 72,409 armes ou outils en pierre provenant tous des découvertes faites en Danemark.
Nous pouvons citer des faits semblables sur les autres continents : les stations abondent dans toute la vallée de l'Oued-Mya (Algérie) et nous avons dit les nombreux échantillons trouvés auprès d'Ouargla. Les ateliers sont presque toujours entourés
de grandes quantités d'œufs d’autruche, ce qui semblerait indiquer que cet oiseau était déjà domestiqué *.
En Amérique, le D° Abbott a envoyé au Peabody Muséum plus de vingt mille pierres portant les traces du travail de l’homme, ramassées par lui à Trenton, sur les rives du Delaware, et tout récemment on me mandat qu’en creusant un puits dans l'Illinois, les ouvriers étaient tombés sur un dépôt de plus de mille silex taillés, tous de forme ovalaire. Nous pourrions multiplier ces faits à l'infini ; partout, Les explorateurs rencontrent les traces indiscutables d’une population active, laborieuse, relativement dense, et parvenue à peu près au même degré de développement.
Ces dépôts si nombreux indiquent souvent l'existence de véritables ateliers, premier essai d’une organisation sociale. On ne peut expliquer autrement ces amoncellements de silex à tous Les états de la taille, gisant à côté des nuclei dont ils avaient été détachés. Un des plus célèbres parmi ces ateliers est celui du Grand-Pressigny, chef-lieu de canton du département d’Indreet-Loire, admirablement situé entre deux pittoresques rivières, la Claise et la Creuse.
Les silex du Grand-Pressigny, dont on peut voir les spécimens dans tous les Musées de l’Europe, sont de couleur blonde, pointus d’un bout, tronqués carrément de l’autre et atteignent jusqu’à quarante centimètres de longueur. Une des faces est brute, l’autre a subi ordinairement trois tailles oblongues et les côtés sont grossièrement découpés en dents de scie. En examinant de près ces pierres, on reconnaît facilement le point précis, l’œil, comme l’appellent les ouvriers, où le silex à été frappé. Nous avons d’autres exemples. À Charbonnières, sur les rives de la Saône, se trouvent amoncelés sur un espace d’un kilomètre environ, des outils, des armes, des nuclei qui peuvent se comparer à ceux du Grand-Pressigny. Sur certains points, l’agglomération de ces, silex est restée telle qu'elle simule un empierrement de route. Parfois les hachettes, les couteaux, les