‹ Mœurs et monuments des peuples préhistoriquesChapitre 77 sur 107 · Wyman, Report Peabody Museum, 1874, F · texte numérisé non relu

Wyman, Report Peabody Museum, 1874, F

Je me suis étendu sur ces morts et sur ces blessures, malgré l'inévitable monotonie du récit. Mon but n’est pas seulement de montrer, dès les premiers âges du monde, la lutte et la violence, ces tristes conséquences de la condition humaine, je désire surtout faire ressortir, dès ce lointain passé, l'existence d’une société organisée et intelligente. L'homme n'aurait pu survivre à ces graves blessures, sil n'avait trouvé chez les siens, chez les membres de sa famille ou de sa tribu, les soins indispensables à sa guérison. Il fallait nourrir le blessé durant de longs mois, il fallait le transporter dans les migrations, préparer sa nourriture et son campement. Bien plus, 11 fallait trouver des gens capables de guérir les plaies, de consolider les fractures.

Ce dernier fait a été mis hors de doute par la découverte de nombreux ossements dont les anciennes lésions étaient complètement cicatrisées. « Sur diverses pièces, disait le D' Prunières en faisant cette présentation, on voit des fractures consolidées avec une régularité qui donne une très bonne opinion de l’habileté des rebouteurs des temps néolithiques. La consolidation d'une fracture de l'extrémité inférieure du tibia, une autre du col du fémur ne sont pas au-dessous de ce que peuvent désirer les plus habiles chirurgiens du globe”. » Un fait remarquable que nous voyons dans toutes les régions apporte un témoignage plus décisif encore. Quelques détails sont nécessaires, l'importance de la question les justifie.

En 1873, le docteur Prunières, à qui la science est aussi redevable de cette curieuse découverte, présentait aux membres de l'Association française réunis à Lyon une rondelle osseuse ? un peu plus grande qu'une pièce de cinq francs taillée dans un pariétal humain. Le crâne auquel cette rondelle était attachée avait été trouvé sous un dolmen de la Lozère; il portait une large

1. Ce n'était pas toujours le cas; le D' Topinard cite à Feigneux une fracture du fémur consolidée angulairement avec un chevauchement énorme. Bu. Soc. Anth., p. 534.

2. Nous conservons le nom donné par M. Prunières; mais il est bon de remarquer que ces rondelles ne sont pas toujours régulières ni arrondies et que souvent elles affectent des formes elliptiques, triangulaires ou même pyramidales.

ouverture à bords polis, mesurant huit centimètres environ. Le pariétal perforé était moins épais que celui auquel on avait emprunté la rondelle, le crâne était très foncé en couleur, la rondelle d’un jaune pâle. La conclusion était évidente, les deux pièces ne pouvaient appartenir au même individu et la rondelle n'avait point été fabriquée aux dépens du crâne qu'elle accompagnait. L'année suivante, M. Prunières complétait sa communication par toute une série de rondelles plus ou moins semblables à celle que nous venons de décrire et par plusieurs crânes, les uns perforés pendant la vie et parfaitement cicatrisés, les autres ayant été soumis soit à une trépanation ayant entraîné la mort, soit à une opération posthume.

Plus tard les fouilles de la grotte des Baumes-Chaudes donnèrent soixante pièces nouvelles qui vinrent corroborer les premières découvertes, et M. Broca constatait à son tour, sur trois crânes de la caverne de l’'Homme-Mort, de larges pertes de substances impossibles à attribuer à des causes accidentelles.

Depuis ce moment, les fouilles et les découvertes du docteur Prunières se sont succédé. L'année dernière, sa collection renfermait cent soixante-sept crânes ou fragments de crâne tous perforés ; cent quinze avaient été recueillis dans les cavernes de la Lozère, cinquante-deux d’une époque probablement plus récente, sous les dolmens des devèses; tel est le nom donné dans le pays aux vastes plaines livrées à la vaine pâture. Les dolmens réservés sans doute à la sépulture des chefs renfermaient souvent un riche mobilier; sous l’un d’eux, on recueillait une quinzaine de beaux dards en silex de couleur variée, quatre défenses de sanglier polies, des pendeloques en schiste, des coquilles découpées en forme de dents, des grains de collier en jais, en os, en pierre, enfin deux petites perles en bronze. Ces derniers objets permettent de faire remonter le dolmen à l’époque où le bronze commençait à se répandre dans ‘le pays, mais où 1l n'était pas encore d’un usage général.

L’attention une fois éveillée, des faits analogues furent signalés sur bien des points différents. Les grottes néolithiques

de la Marne avaient donné des crânes perforés, des rondelles crâniennes (fig. 28), des amulettes détachées de crânes humains ; et M. de Baye possède dans sa riche collection plus de vingt exemples de trépanation (fig. 80). Presque toujours l'opération avait été pratiquée après la mort; dans trois cas seulement, elle avait eu lieu sur le vivant et le trépané avait sûrement survécu, car la plaie osseuse montre des traces évidentes de réparation et les bords de l’ouverture ne portent plus les sillons imprimés

Fig. 80. — Cräne mésaticéphale perforé (collection de M. de Baye).

par l'outil de l’opérateur. Un des trois crânes offre deux perforations sur des points très rapprochés, la séparation cependant est nette et exclut toute idée d’une opération unique.

Un tumulus situé dans la commune de Guisseny (Finistère), fouillé il y a deux ans environ, recouvrait une crypte sépulcrale. À l’extrémité sud-est, on relevait un vase en terre, mal cuit, façonné à la main et muni de quatre anses. À côté du vase, gisait un crâne sur lequel on distinguait des traces d'oxydation, provenant sans doute d’un bandeau en métal qui ne paraît pas avoir été retrouvé. Ce crâne porte à droite un petit trou ovale aux bords cicatrisés, de vingt-cinq millimètres de longueur sur un centimètre environ de largeur. La découverte d’un poignard et de deux plaques en bronze ne peut laisser de doutes sur l’âge de ce tumulus. C’est Le seul cas de trépanation

bien authentique que je connaisse en Bretagne. On mentionne, il est vrai, un crâne provenant du mégalithe du Port-Blanc, auprès de Saint-Picoux de Quiberon (Morbihan), sur lequel on croit voir un essai de trépanation entrepris à la suite d’une ostéite ; mais le fait est controversé et l’époque à laquelle on peut faire remonter l'opération sérieusement discutée. Nous n'avons done point là la preuve que nous cherchons.

Parmi les collines de la rive droite de la Seine en amont de Paris, il existe un mamelon qui s’avance comme un promontoire au milieu de la plaine. C'est le tertre Guérin, vaste dépôt de craie depuis longtemps en exploitation. Les travaux ont successivement mis à découvert huit grottes dont la plupart renfermaient des débris humains dispersés malheureusement sans profit pour la science. Une seule de ces grottes, ouverte en 1874, put être étudiée ; au milieu de nombreux ossements appartenant à des individus de tout âge et de tout sexe, de silex polis, de fragments de poterie, d'instruments en bois de cerf, on découvrait le crâne d’un vieillard présentant un cas fort curieux de trépanation. Il fut brisé par les ouvriers au moment de la découverte, et ne put être l’objet que d'un examen très incomplet. D’autres exemples plus sérieusement contrôlés ne manquent pas soit sur les bords de la Seine, soit sur ceux de la Marne. Le canton de Moret a donné deux fragments de crâne, l’un montre la trépanation faite sur le vivant, l’autre un cas de trépanation posthume. Citons encore les crânes présentés à une réunion des sociétés savantes à la Sorbonne; ils provenaient du plateau d'Avrigny près de Mousseaux-lès-Bray (Seine-et-Marne) ; les squelettes étaient accompagnés de haches polies, de grattoirs, de pointes de flèche, de fragments de poterie noïircis par la fumée, d’un os de bœuf enfin percé de trous réguliers ayant probablement servi de flûte. Sur neuf crânes donnés par cette fouille, trois étaient per-

1. Bul. Soc. Anth., 1883, p. 258-301 ; 1885, p. 412. — Bul. Soc. polymatique du Morbihan, 1883, p. 12. On prétend même que le crâne dont nous parlons présente un exemple du double mode de l'opération par le sciage ou par le raclage.

forés; deux l'avaient été après la mort, le troisième au contraire durant la vie, car les bords présentent un travail très apparent de réparation.

Un crâne trépané a été découvert dans une sépulture néolithique près de Crécy-sur-Morin. Là gisaient plus de trente squelettes remarquables par la section triangulaire des tibias; autour d'eux, des haches, des couteaux en silex, des poinçons en os, des pics en calcaire siliceux emmanchés dans des fragments de bois de cerf. La sépulture construite en pierres sèches comprenait deux chambres contiguës, séparées par un mur; elles étaient recouvertes par une pierre meulière, dont le poids dépassait douze cents tonnes. Il est permis de croire que les hommes n'avaient pas déplacé cette masse énorme, ce qui probablement eût été au-dessus de leurs forces et qu'ils s'étaient contentés de creuser les couches subjacentes pour y déposer leurs morts.

Il faut continuer ces récits; le sujet est trop important, pour que nous craignions de les multiplier. Une sépulture néolithique renfermant trois crânes trépanés a été ouverte à Dampont auprès de Dieppe. La couronne de trépan est aussi nette que si l'opération avait été pratiquée par un de nos habiles chirurgiens. Comme à Créey, la crypte sépulcrale était partagée en deux chambres et la dalle qui les séparait était percée d'une ouverture de forme carrée”. C'est là un nouvel exemple de cet usage si curieux que nous avons montré dans les régions les plus diverses et en apparence si dénuées de communications entre elles. |

Dans l’ouest de la France, on mentionne un crâne provenant du dolmen de Bougon (Deux-Sèvres), et à Lizières, dans le même département, le squelette d’un vieillard de haute taille, au crâne dolichocéphale, aux tibias platycnémiques, portant .les traces d'anciennes blessures mal cicatrisées. Le tissu osseux du crâne était malade et la trépanation avait évidemment eu un but

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