‹ Mœurs et portraits du tempsChapitre 106 sur 111 · OB PLUS BR PLUS FOBV · texte numérisé non relu

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Ces mésaventures successives n'avaient fait qu'attacher davantage TofBcier du Star à la recherche ou il avait essuyé de si déplorables échecs. Plus le but semblait le fuir, plus il mettait d'obstination à Tatteindre. Il s'était dit qu'il n'en aurait pas le démenti , qu'il saurait enfln ce qu'était ce gouvernement, et pour y parvenir il se mit de nouveau en quête.

Une idée germa alors dans son cerveau. Au sein des pays ou la civilisation a jeté quelques racines, il existe une institution qui a pour principal objet de

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tout faire confiattf e au public , depuis les pommades les plus souveraines jusqu'au mécanisme des États. C'est là qu*il faut étudier les notions de tontes choses , élémentaires ou raffinées , la vie d'un peu* pie, les chocolats hygiéniques dont il use et les révolutions qu'il accomplit entre le lever et le coucher du soleil. Aucun mystère politique qui n'y soit dévoiléy aucun secret de toilette qui n'y ait une motion. Jamais répertoire des connaissances humaines ne fut plus universel, plus infaillible et mis à la portée de plus de gens.

Cette institution, on le devine, c'est un journal. Baby se demanda pourquoi il n'y avait pas songé plus tôt ; il fallait pour cela que son esprit eût été jeté hors de ses voies. Un journal , où n'y en a-t-il pas? Une colonie n'a encore que des baraques ou des tentes pour abris , que déjk elle a un journal. On découvre aujourd'hui une tle déserte, demain elle aura un journal. L'Ile des Aphones , peuplée et civilisée, devait avoir une légion de journaux, et dans ces journaux tous les renseignements de nature à éclairer l'étranger sur l'emploi de son temps et la constitution du pays.

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— Enfin 1 s'écria Baby dès que cette idée l'eut flrappé, enfin je l'ai trouvé ! Et dire que je ne m'en suis pas ayisé tout d'abord ! une idée si simple I quelque chose qui saute aux yeuil Allons bien vite réparer mon oubli. Cette fois je tiens mon problème.

Il sortit après avoir endossé un costume modeste qui ne pouvait le trahir. Ses connaissances dans la langue des naturels étaient assez avancées pour qu'il pût se tirer seul d'aCTaire et marcher sans truchement. Une fois hors de l'hétel, il se dirigea vers Tune des rues principales , et aperçut une enseigne qui portait ces mots : Salon de lecture. Il entra et crut s'être trompé : au lieu de journaux et de lecteurs, il ne voyait devant lui que des bufiets garnis de pAtisseries et des consommateurs qui les expédiaient à qui mieux mieux. Se croyant le jouet d'une méprise^ il allait battre en retraite, lorsque par une issue entr'ou verte, il découvrit un petit salon contigu, où des papiers de toute dimension couvraient un vaste tapis vert. C'était le cabinet de lecture que l'affiche annonçait : seulement il for« mait une dépendance d'un magasin de pAtisseries : la nourriture du corps avant celle de l'esprit.

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Qôand le Heutenant entra dans ce rédait » fort ftimplenient meublé , trois personnages d'an âge mûr s*y tronvaient asâs. A leors costumes plus que fatigués et à leors écrevisses en laine ronge , on reconnaissait des lettrés. Ils étaient plongés dans leur lecture avec une conscience qui ne se démentait pas : on voyait qu'ils s'efforçaient de tirer le plus de parti possible de la séance et d un droit acquis à titre onéreux. Aucun des papiers étalés sur la (able ne se dérobait à leur infatigable appé^ tit, et tout en parcourant celui qu'ils avaient dans leurs doigts, [ils jetaient des regards de convoitise sur ceux que tenaient leurs voisins. On eût dit que c'était leur bien propre et qu'il se trouvait en péril.

Baby prit un siège et s'empara du premier papier qui fut libre. C'était un journal d*un fort bel aspect et d'un format imposant ; il passait pour l'un des plus considérables du pays, et avait la réputation d^étre généralement bien informé. Sa prétention, et il ne s'en cachait pas, était d'être un journal du gouvernement :

— Voilà ce qui s'appelle fraj^er juste , se dit Baby en lisant Tintitulé. Un journal du gouverne-

ment? Ce serait jouer de malheur s'il ne m'apprenait pas ce qu*est le gouvernement. Voyons cela. A Tappui de ces mots, il jeta les yeus sur la première page , et crut être le jouet d'une illusion : il n'y voyait qu'une feuille de papier blanc, il y revint à deux et trois reprises ; la page lui semblait toujours être en blanc.

— Bon, pensa-t-il , je devine; le gouvernement n'aura rien eu à dire aujourd'hui; il fait relâche. Passons à une autre feuille ; elles n'auront pas tontes la même discrétion.

Il prit un second journal que venait de quitter son voisin de gauche : l'enseigne n'en était pas plus trompeuse que celle du premier ; on lisait en tête : Journal de l'opposition.

— A la bonne heure, se dit Baby, si celui-ci ne parle pas, c'est qu'on lui aura coupé la voix.

Il entama sa lecture : même obstacle, même résultat ; il ne voyait que du blanc sur la première page. Cette fois il passa outre ; la seconde était mieux remplie; c'était la série des événements de la journée, les meurtres commis, les accidents survenus, ici un couvreur tombé d'un toit, là une

Vieille femme trouvée morte dans son lit, tous les petits drames de la rue et du domicile privé. Plus loin venaient les comices agricoles et les expositions de fleurs, suivis d*une belle collection d'annonces en grand et petit format, hôtels à louer^ carrosses à vendre, pâte pour la toux , onguent pour les engelures, sans compter les remèdes qui n'ont pas de nom. C'était complet.

Baby n'en revenait pas; tout, excepté des notions sur la nature du gouvernement. Il en demeura anéanti pendant quelques minutes, et n'eftt pas poussé son expérience plus loin , si une circonstance ne Veut frappé. Ces pages entièrement blanches pour lui ne semblaient pas avdr le même caractère pour les gens du pays« Ils les lisaient avec attention, souriaient à de certains passages, prenaient ailleurs des airs mécontents, en goûtaient les finesses, en appréciaient les beautés. Et Baby avait beau regarder paiMlessus leurs épaules, il n'y voyait que du blanc. Ba surprise n'avait pas dt bornes , et un moment vint où il ne put la contenir :

~ Pardon, Messieurs, dit-*il tout haut en s'adres^

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sant à la compagnie entière ; je vous vois suivre fort attentivement votre journal d'un bout à l'autre. Que trouvez-vous donc sur la première page? Sont** ce des opinions sur la nature de votre gouvernement?

Il est impossible de rendre Teffet que ces paroles produisirent. Les trois lettrés que renfermait le salon restèrent d'abord conune foudroyés sur leurs sièges, puis, sans tenir compte des droits de séance qu'ils avaient payés et dont ils n'avaient pas joui jusqu'à épuisement, Us se levèrent, lancèrent sur cet intrus des regards courroucés, et s'éloignèrent du cabinet de lecture comme d'un lieu maudit.

Baby demeura seul ;

— Eh bien, se dit-il, voilà du sévère. Ai*je asse:^ de malheur? Je crois tenir quelque chose et tout m'échappe. Allons, si les choses vontain^i je ne saurai rien. Quel gouvernement mystérieux I

Tout en faisant ces réflexions, il avait gagné la rue et venait de déboucher sur Tun des quais, lorsqu'il découvrit, à peu de distance, un vaste et beau palais devant lequel la foule était rassemblée. Protégé par son travestissement, il s'y mêla, écouta

ce qu*on disait au sein des groupes, et apprit qu'en suivant la file, il pourrait pénétrer dans le monument. C'était dans son rôle d'observateur, et d'ailleurs un vague espoir Ty excitait. Il prit donc résolument son parti, brava les ennuis de l'attente , et arriva lentement et à son tour sons un péristyle majestueux. De là , à travers des corridors sombres et des escaliers obscurs, il parvint à une galerie supérieure déjà encombrée de spectateurs. A grand'peine, il trouva à s'y placer et chercha à se reconnaître.

Au-dessous de lui, dans un hémicycle garni de divans, étaient assis des personnages richement vêtus, et au milieu d'eux , sur un divan plus élevé, un personnage qui paraissait être leur supérieur en fonction et en importance. Quels étaient ces personnages? que faisaient -ils? que disaient-ils? C'est ce qu'on verra dans le chapitre suivant.

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