‹ Mœurs et portraits du tempsChapitre 3 sur 111 · CROQUEMITAINE · texte numérisé non relu

CROQUEMITAINE

que je n'y sois mêlé , qu*une page , un mot de vous suffisent pour attirer sur ma tète les foudres de la persécution, briser ma carrière, ruiner mon établissement, et quel établissement! me vouer au souci , à la ruine , à Texil peut^tœ, sans compter la paille fétide des cachots? i.^

— Assez f mon ami , n*alIons pas plus loin ; Témotion vous égare. Vous êtes dans un jour d'idées noires ; vous cédez à des terreurs répandues dans Tair et qui sont d'autant plus vives qu'elles manquent de motif. Vous croyez aux calomnies» aux chimères qui se débitent ; pour un rien vous plongeriez votre front dans les profondeurs de votre manteau, à la manière antique et en homme qui attend le coup fatal.

Voyons , remettez vos esprits et raisonnons de sang-froid. Vous parlez de paille et de cachots , il n*y en a plus; c'est passé d'usage; il y a des cellules à Mazas , très-saines , très-aérées , au rapport de toutes les commissions , et où l'on est comblé d'égards , au dire de tous les prisonniers.

Mettons les choses au pire ; vous y voici ; vous y êtes : ne vous récriez pas ; de plus fiers que vous

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y ont passé. Vous y êtes donc sous bonne garde et derrière d'excellents verrous. Comprenez-Tous alors votre situation ? Tous les avantages du monde et point d'inconvénients. Vous allez voir«

D'abord vous êtes jeune. Jeune? c'est le bel ége f our la persécution ; Tauréole en sied à la jeunesse; c est un titre» une date, un souvenir pour les vieui jours.

Ensuite vous avêi pour vous le célibat. Le célibat? Apanage précieui; et quel prix de plus il tirerait de la circonstance? Point de femme qui viendrait gémir sur votre sein ; pomt d'enfants qui sangloteraient à vos pieds; rien de ce qui peut ébranler un cœur stoïque.

Allons, allons, vous seriez trop heureux d'aller au martyre à si bon compte et d'en ceindre les palmes à si peu de frais. Vous en convenez , n'estce pas? Vous désarmez? Eh bien , je passe outre,

— Et moi donc? dit une autre voix.

Je me retourne , c'est mon imprimeur.

II y a écho dans la plainte» écho dans le grief. De nouveau il s'agit d'une responsabilité en jeu , de risques è courir, de dommages , d'amende , de

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procès et le reste. On dirait irïraiment que nous sommes en pays d'ogres, à qui un auteur ne sufiit plus et qui éprouvent le besoin de dépecer du même coup un éditeur et un imprimeur avec les accessoires qui s'y rattachent.

Non, je ne veux, ni ne puis croire à rien de pareil : ce sont là des fantômes, et pour s'en as< surer il suffit de marcher droit à eux. Non , il n'y a jamais eu crime d'État à dire honnêtement et sensément 'leur fait aux parasites et aux bouffons de tous les régimes, aux éternels coureurs de places et de faveurs, aux immuables adorateurs des soleils qui se lèvent, aux oiseaux de proie qui font leur pâture des événements et les estiment en raison dû profit qu'ils en tirent, aux braves à la suite qui se cachent pendant le combat et enflent leurs joues après la victoire, enfin à cette foule d'esprits mobiles, envieux ou ingrats, qui passent en un jour de l'hommage à l'insulte et trouvent dans les idoles détruites un maiThepied naturel pour se mi£ux rapprocher de celles qui sont debout.

Prenez garde, me dit-on encore, voilà des gens

CBOC-rEMITAIXIL.

forts suas tons les rèsnes et kia écoatés.

rem CHITBCBS; Huis il y a quriqve dnse de plus éoMté ci de (4bs fort qn^eox, cest le cri de h torn s cioÊO t publique; c'est b ^oix de rëtefndle monle H de rétovd boa sess.

Je me hkIs sok leur ég^ide et je

L'AOB D'Oa

II est conveiia qae nous y touchons et j*ai l*esprit trop bien fait pour nier ce que tant de gens attestent. D'aillears comment nier? Les âges d'or ont leur cachet, et Tœil le moins clairvoyant les reconnaît à des signes qui ne sont point équivoques. Le genre est classé ; il a des règles , des traditions; essayons d'y recourir.

Que disent les prophètes hébreux et en particulier Isafe? Qu'à un moment donné le Seigneur créera de nouveaux cieux et une terre nouvelle, où la paix régnera sans interruption et d'où la discorde sera à jamais bannie. Par suite , les mœurs des êtres animés se modifieront sensiblement; le loup et l'agneau prendront, sur le môme pré, leurs repas en commun ; le lion se nourrira d'her-

bage et le serpent de poussière : qaant à rhorome, il n'aura guère plus de besoins que les séraphins et les anges , boira de l'eau de source et vivra de Tair du temps.

Voilà pour les Hébreui; voyons maintenant les Latins <3t en particulier Ovide. De quelles couleurs ce poète revét-il son âge d*or? Des plus brillantes que l'on puisse imaginer. Saturne règne , et c'est un monarque qui s*7 entend : Rhéè est près de lui et l'aide dans son administration. Que de merveilles I Les métaux précieux se montrent à fleur de terre sans que personne daigne les ramasser, les épis se reproduisent d'eux-mêmes ; les fruits les plus exquis naissent spontanément et s*olTrent en abondance à la main de Thomme. Veut-il apaiser sa faim? il a le miel que distillent les arbres. Veutil se désaltérer? il a des fleuves de nectar et de lait : quant aux vêtements, à peine en est-il question ; un printemps éternel se charge d'y suppléer.

Tels sont les deux âges d'or connus, celui des Hébreux, celui des Latins : en sommes-nous là, et quels traits ont-ils de commun avec le nôtre? Ceci vaut la peine d'être examiné, Autrement on

L'AGE D*OR. It

glisserait en fraude quelque faui ége d*or, obtenu à l'aide de la chimie ou de réiectricité, en place du yérJtable âge d'or, contrôlé, poinçonné, et franc de tout alliage, Vériflons donc les choses de près.

De tous ces signes distinctifs, quel est le principal, le plus frappant? L'abondance des métaux précieux. Hébreux et Latins sont d'accord là* dessus : l'or, aux temps prédits » doit devenir aussi commun ^ue les cailloux et se multiplier d'une manière indéfinie. Voilà où se reconnaîtra l'âge authentique, annoncé par les prophètes et les poëtês de l'anliquité.

Eh bien I ce premier signe est acquis; j'en at* teste le lingot si longtemps exposé sur l'un de nos boulevards. L'or court les rues, c'est de notoriété publique; il se répand sur toutes les coutures, c'est un fait non moins évident : point de collet, de parement, ni de revers qui puisse désormais se dire à l'abri de ses atteintes; il prend mille formes ingénieuses aOn de s'imposer, tantôt le plumetis, tantôt la cannetille; il s'agite, il se mé» tamorphose, comme un article qui craint la mé-

vente et cherche des débouchés à tout prix. Et ce ne sont pas là de chimériques tendeurs. La science commence à le tenir pour suspect; des économistes le déclarent à jamais avili ; il n*est pas jusqu'à la nature, cette vénérable mère des hommes et des métaux, qui ne se prononce contre lui. Ici, sur une côte déserte de l'Amérique , la terre se met à enfanter de Tor ; les montagnes en confectionnent et les fleuves' en charrient; là, dans les solitudes de TAustralie , se révèle inopinément un autre laboratoire où Tor se trouve en blocs de tous les titres et de toutes les dimensions; de mille cotés on signale des gîtes nouveaux; en Asie, en Afrique, même dans cette vieille Europe si remuée en tous sens et où il reste si peu de chose à découvrir.

A de pareils signes le doute n*est plus permis : sur ce point du moins, notre ftge a cause gagnée. Sans compter que des amis de Thumanité se proposaient naguère d'abolir l'infûme capital et de nous faire avoir l'argent pour rien. Nouveau point de rapprochement avec les temps annoncés par Ovide et par Isaïe I

Au second indice maintenant : quel est-ii? Paix perpétuelle panni les hommes, accord parfait, absence de débats publics, et par allégorie le loup et l'agneau paissant en commun, le lion et le tigre se mettant au régime de la luzerne.

En sommes-nous à cette pastorale? Mille voix se disposent à dire non; moi je dis oui, et je prouve. gens de peu de foi , où sont vos yeux que vous ne voyez rien? N*existe-t-il pas près de vous, à vos portes, une Société des Amis de la Paix, qui en a accepté Tentreprise» sans subsides, sans rétribution et sous la seule charge de quelques petits discours? Ne la voit-on pas se former en congres, partout où le besoin s*en fait sentir, à Francfort^ à Londres^ à Paris, afin d'y rendre sensibles les avantages de Tinstitution? N*élit-elle pas un président, des secrétaires , un bureau ; n*a-telle pas des orateurs avec des tours de parole régulièrement maintenus? Que vous faut- il de plus, esprits sceptiques et exigeants I Où serait la paix perpétuelle, si ce n*est là ? Rien n'y manque, pas même des procès* verbaux. Et lorsqu'un nuage obscurcit son programme, la Société n*accourt-elle pas vers le

point meDacé? 11 faut la voir alors, l'entendre surtout. Comme elle parle aux hommes d*État responsables du repos du monde ! Comme elle leur signifie que, le jour où il sera troublé, elle leur retirera son estime !

Oui« c'est Tâge prédit, et le congrès de la paix en est le précurseur. Voyez comme tout invite à le croire. Naguère il existait sur beaucoup de points des avis opposés; ceux-ci voyaient d^une façon , ceux-là d'une autre ; on se permettait de différer d'opinion , de ne pas tout envisager, du même œil ; on allait plus loin encore, on ne craignait pas de rendre ce dissentiment public , on rai* sonnait, on discutait : incroyable audace I De là un tapage, un bruit à irriter les plus patients. Aujourd'hui, combien les choses ont changé ! Quel calme parfait! quel accord I quelle touchante unanimité! Pas une voix qui s'élève , pas un débat qui éclate I L'esprit de concorde est descendu sur la terre pour y subjuguer trente-six millions d*âmes qui composaient un ménage passablement désuni. Or, comment trouver à ce fait une explication qui ne soit mythologique? Est^e Astrée î Est-ce Rhée et Sa-

L'A&E D'Oft. 15

turne? Est-^ce Apoilon devenu gardien de troupeau ? Est-ce Orphée désarmant les peuples de la Thrace? L*un d'eux à coup sûr; peut-être tous à la fois.

Reste un dernier signe et qui n'est pas le nooins décisif. L'homme , dans cet Age heureux , sera ramené , dit-on , à ses goûts naturels ; il renoncera de lui-même aux boissons fermentéeâ et trouvera dans Tean de source des jouissances d'un caractère tout à fait nouveau.

C'est le trait final et il est pour nous. Qu'annoncet-on en effet, qu'apprend-on de tous côtés? Quel est le cri de détresse poussé à Tenvi t La vigne est malade ! la vigne est malade I Et les guérisseurs se pressent autour des ceps endommagés. C'est un insecte, s'écrient les uns ; c'est un parasite , répondent les autres; c'est ceci, c*est cela. Puis viennent les remèdes, et chacun fournit le sien, avec ou sans garantie du gouvernement. Qui taille, qui brosse, qui rogne, qui administre le soufre, ou le chlore, ou tout autre mélange, aussi ingénieux qu'impuissant.

Assez , Messieurs , et né vous échauffez point au

H i*A6E D'OR.

hasard. Si la vigne est malade, c'est que les temps sont proches et qae le règne de Teau claire arrive. En veut-on une preuve de plus? les Sociétés de Tempérance se chargent de la fournir. Expédierait^ elle des apôtres sur tous les points du globe, si rinvention de Noé n'avait fait son temps et si le campéche et la limaille de fer ne l'avaient riunée dans l'estime des populations. D'ailleurs, l'eau claire n'est pas seulement une doctrine, elle est une science qui a un nom , des professeurs , des appareils et des établissements. Elle régénère les Ames et guérit les corps : le temps aidant, elle cassera aux gages la Faculté et ruinera toutes les pharmacies. Voilà les phénomènes écrits dans les cieux*

Ainsi plus d'incertitude, plus d'hésitation : nous tenons enfin cet âge longtemps entrevu ^ nous y vivons, nous y sommes. Des trois signes principaux, aucun ne nous a failli : abondance de l'or, paix perpétuelle et réhabilitation de l'eau claire. La Californie répond au premier, le congrès de la paix au second , les sociétés de tempérance répondent au troisième. Quel doute ne céderait pas à ce rapprochement victorieux !

TAGE D'OR. t7

Mais ce n*est rien eucore» et d*autres témoignages existent indépendamment de ceux que fournit l'antiquité. Ici pourtant j*éprouve le besoin de faire une pause. Muse du dithyrambe, ce serait le cas de t'invoquer I Donne-moi, ô déesse ! la moindre partie du souiBe qui anime tes favoris habituels ; donne-moi cette verve d^admiration qui ne les abandonne jamais et n'éprouve pas de lassitude. Que je pénètre leur secret, que je m'inspire de leur procédé et que ma voix ne paraisse pas trop enrouée auprès de la leur !

Par où commencer et par où finir? Les clartés m'éblouissent, les prospérités m'inondent ; je sens le vertige me gagner et le terrain se dérober sous moi. Est-ce on rêve, est-ce une réalité? Ames côtés tout se transfigure : les maisons toniibent en coupes réglées et ouvrent à l'air et au soleil des domaines nouveaux ; l'aile du Louvre en est à fleur de sol et montre avec fierté ses arasements, les quais se renouvellent, les chaussées s'empierrent, le Champde-Mars se propose de doubler ses surfaces, TArc de l'Étoile rougit de se sentir a Tétroit, le bois de Boulogne attend des boulingrins et compte sur

une petite rivière. Ce n*est de toute part que travaux en projets et travaux en cours d'exécu^ tion : on refait les niveaux, les alignements, le pavé des rues, Tasphalte des trottoirs ; on rebâtit la France. Que de moellons et de plotras! que d'affoutllements et d*habitaUons déchaussées! Jamais plus beau spectacle né frappa l'œil et né réjouit le cœur du maçon.

Et cette activité n'est point isolée, elle a des échos partout. Les forges se rallument, les métiers battent, le fer retentit, mille mains industrieuses tissent la laine et le fil, la soie et le coton, les entrepôts se vident, les navires s'^quipent^ la spéculation se réveille, Tindustrie de luxe reprend son éclat, celle des modes son empire ; Faris rede^ vient la capitale du chiffon et du colifichet, le sé*jour favori des riches désœuvrés. Aussi quel bruit, quel mouvement, quels airs de fôte ! Les équipages se croisent en tous sens, les livrées se multiplient, les hôtels s*emplissrnt, les magasins étalent des merveilles aux yeux fascinés. On n'entend parler que de spectacles et de bals, de concerts et de réceptions, de velours, de dentelles, de brocart, de

L'AdE D*OR. 19

toilettes à rainer un nabab, d*agrafes en diamants, de robes à la duchesse. Comment résister à tant de sédadlons et se défendre de tant de splendeurs? Ceux qui boudent on les enrichit bon gré mal gré ; le flot des prospérités, en montant toujours, finit par les atteindre et les porter comme les autres. Hélas ! c'est une épreuve où expirent bien des ressentiments; le siècle est si peu rigoriste. Que de gens sont disposés à souscrire au marché d Ésaû et à vendre leur droit pour un plat de lentilles 1

Ainsi, toutes les preuves sont faites; nptreâge d'or est le bon ; celui que les anciens ont annoncé, celui qui se manifeste par lui-môme; il est Tâge d'or et pour ceux qui TafOrment et pour ceux qui le nient ; il est visible dans les parures et les ameublements, dans les soupers fins et les chevaux de prix, dans les soieries à quatre-vingts francs le mètre et laugmentation du prix des loyers ; il est surtout visible à la Bourse, entre une et trois heures de l'après-midi, et c'est là qu'il convient de rétudter. Nous y retrouverons les deux traits qui

le complètent : le miel distillé des arbres^ les fleuves de nectar et de lait.

Mais ceci demande à être traité à part et sérieusement.

XiE TEMPLE DE LA EICBB88E

J*ai assez vécu pour savoir comment se faisaient autrefois les fortunes et posséder les éléments d'une comparaison avec la manière dont elles se font aujourd'hui.

Dans toute profession, humble ou élevée, il existait naguère des conditions sans lesquelles et hors desquelles le succès était impossible : il fallait » pour réussir, une aptitude spéciale, de l'ardeur, de ractivité, beaucoup de soin et un peu de bonheur; il fallait surtout de la persévérance et du temps*

Un notaire avait bien des actes à passer, bien des minutes à remplir, avant d'arriver à ce mo« ment où le repos lui était permis, et où il jouissait du sort rêvé par les poètes et les sages : loisiveté accompagnée de dignité.

Un manufacturier avait à supporter bien des fa-^ tigues, bien des nuits sans sommeil, à essuyer plus

^2 LE TEMPLE DE LA AlGHESSE.

d'une perte, à vaincre plus <l*un découragement, avant de placer son industrie sur iin pied solide et la léguer à ses successeurs affranchie d'embarr^.

Le banquier même , cet arbitre du crédit, malgré les millions qui se succédaient dans ses mains, employait de longues années à en acquérir un ou deux qui fussent bien à lui et qu'il pût, au moment de sa retraite, mettre à l'abri des événements.

Il en allait ainsi dans toutes les situations de la vie ; le succès n'était qu'au prix de constants efforts; il couronnait une carrière. Celui-ci l'obtenait ft la «nite d'opérations lointaines , celui-là , après les servitudes d'un commerce de détail , tous avec le concours et l'aide du temps. Rien de pltis sain ni d'un meilleur exemple. L'argent gagné de cette façon avait du tnoins une sîgniOcatron honnête; il représentait une épargne lente et laborieuse, un travail ulile et des services rendus. Même a.vec remploi de moyens suspects et de formes moins scrupuleuses, la fortune n'arrivait pas du jour au lendemain, sans souci, sans peine et dans un coup de ^és; elle était encore le produit des années.

Voilà comment les choses se passaient jadis : on

LE TSMPLK PK LA AIGUESSE. 13

vient de x^banger tout cela et de fond en comble. 11 existe maintenant une manière de faire fortune, qui n*e]|ige ni travail de <:orps ni dépense d'esprit, et suffit pour convertir, du matin au soir, un pauvre diable en millionnaire. Et il n*y a point là d'exagération ; les exemples abondent ; au besoin , les noms propres ne manqueraient pas. Tel cour* taud de boutique est parti, hier, du bourg natal avec un b&ton à la main et un havresac sur les

épaules, qui parle aujourd'hui d'acheter tous les grands domaines qui sont à vendre , les châteaux historiques, les forêts d'apanage, les plus beaux sites, les plus belles eaux, les résidences que lamour ou la gloire ont rendues célèbres.

Cest a la Bourse que se professe cet art nouveau de f&ire fortune en un clin d'œii ; c'est là qu'il tient écol« pour la tentation et le pervertissement des âmes. Et cet enseignement n'est ni timide, ni hourteux ; il ne cherche pas Vombre» il ne rougît pas de lui-même ; non, il aime au contraire le bruit et réclat ; il tranche de l'important ; il a le geste aisé, le verbo haut, et toute l'assurance que donne une position autorii^ée*

3i LE TEMPLE DE LA RICHESSE.

Tristes leçons! fatal exemple! Et comment le sens moral d'un peuple n'en serait-il pas profondément atteint! Qui ne se dégoûterait d*un travail lent et ingrat, d'une aisance péniblement acquise, au spectacle de ce succès insolent, de cette surprise faite aut divinités du hasard? Qui voudrait encore rendre la justice, mettre son épée au service du pays, ouvrir un sillon, manier Toutil ou la plume, arracher à la nature ou h Tart leurs derniers secrets, agrandir le champ des connaissances humaines, si vraiment il existe un procédé plus prompt et plus sûr d'atteindre le faite d'une société que l'argent domine, un procédé commode^ accessible à tous, qui n'est le fruit ni de Texpérience ni de Tétude, qui supplée on résume les autres moyens de parvenir, abrège les délais/ abolit la lutte, et donduit à de meilleurs résultats au prix de moindres efforts ?

Mon Dieu 1 je ne veux rien forcer , rien grossir outre mesure; je n'entends pas faire le procès à mon siècle ni trop exiger de lui ; il n'en est aucun qui soit exempt de souillures, et c*ést une vieille maxime que celle qui conseille de gouverner les hommes à Taide

LE TEMPLE DE LA RICHESSE. tb

de leurs vices plutôt que de leurs vertus. J'admets donc qu'un aliment soit donné aux impatiences de Tesprit de gain et aux ar3eurs des tempéraments aléatoires : cet aliment naturel , c'est le marché des fonds publics et des titres du même ordre et du môme rang. Il est bon pour le crédit d'un État, utile pour ses créanciers, que de semblables valeurs trouvent chaque jour un placement assuré, rapide, avantageux, et ce but ne saurait être atteint, si la spéculation ne s*en mêle. Jusque là point d'objection : ainsi comprise, Tinstitution se justifie et se défend. Mais a-ton su la maintenir dans cette limite? N*a-t-elle pas été détournée de son objet et presque dénaturée ? Est-ce bien encore un marché de fonds publics, loyal, si^ficère, comme il convient de l'être sous l'œil d'un gouvernement^ ou bien un champ de foire, où la grosse caisse retentit et où le public, attiré par le bruit, va, de tréteau en tréteau, porter son tribut à des spéculations équivoques?

Entrons dans l'enceinte et assurons-nous des faits. Quelles rumeurs! quel tumulte 1 quels cris! L'oreille s'y perd et ne recueille que des sons con-

2& L£ TflMPLE DR LA RICHESSE.

fus; on dirait une meute qui remplit Tair de ses aboiements. C'est pourtant là, du moins l'affirmet-oQ» qu*il faut étudiei^les déraillances et les retours de l'esprit public, l'opinion qui prévaut, l'influence qui règne, le degré de confiance qu'inspire un gouvernement; c'est de là que se dégagent la paix de l'Europe, la sécurité du pays, l'activité des transactions, le bon état des finances^ toutes nos garanties, toutes nos ressources^ toutes nos prospérités. Vraiment, à n'en juger que par l'aspect des lieux, il serait difficile de rien imaginer de pareil : des groupes qui se forment, des clameurs qui se croisent ; quel(iues hommes s'agitant dans une-enceinte « d'autres se pressant au dehors, tout se résumerait là, tout on partirait et viendrait y aboutir. A quoi tient la destinée des empires I

Mais du moins cette foule a la conscience de la mission qu'elle remplit; étudions-la. Â coup sûr, ce n'est pas par la majesté qu'elle brille ; ses airs . n'ont rien d'imposant^ et on ne se douterait guère qu^elle a dans ses mains le repos du monde. Le langage est-il mieux assorti; écoutons : il s'agit d'actions, d'obligations, de primes à grand :écart;

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