‹ Mœurs et portraits du tempsChapitre 38 sur 111 · LES FAVORIS Dt DKSTIN · texte numérisé non relu

LES FAVORIS Dt DKSTIN

Au moment de se dessaisir, la grandeur du sacrifice lui revenait à Tesprit, et il en ressentait un de ces ébranlements qui atteignent les plus fortes âmes. Il ne pouvait croire que tout fût fini, qu'il eât, sur un mot, jeté au vent ses rêves d'honneurs et de puissance ; qu1l fût redevenu un simple mortel de demi-dieu qu'il était ; qu'il eût renoncé à jamais, et de gaieté de cœur, au?L hommages qui entourent le

maître d*un journal. Dans sa détresse, il chercha où se reprendre, où se rattacher ; il essaya de retenir d*une main ce qu*il donnait Be l'autre :

— Et moi? dit-il.

C'était rouvrir l'enchère et remettre tout en question. La traite remplaçait le marché; après le journal, il fallait acheter Thomme. Tout autre que l'imperturbable acquéreur eût hésité ; lui s'en garda bien. Il devina les combats de cet esprit à la fois intéressé et superbe; il sentit que l'amour de la gloriole allait l'emporter sur l'amour de l'argent, et que, sur le plus léger prétexte, l'affaire lui échapperait : il alla droit au but.

— Combien? dit- il.

Le mot était simple et d'un goût antique; il fer-

LES PAVOAlfii DU DESTIN. 131

mait les issues et traçait un cercle dont on ne pouvait plus sortir. Bon gré, mal gré, il fallut y rester et répondre catégoriquement. Tâche délicate et bien faite pour alarmer la pudeur 1 11 s'agissait de s'évaluer soi-même , de mettre un prix aux facultés positives, aux facultés négatives, à la retraite et à rabstention , enGn q une masse de titres politiques, littéraires et universels, comme dit ct^lui du journal. Uu vendeur vulgaire se fût montré dis* cret, eût visé bas; le nôtre visa haut, très-haut.

--Tant,dit.il.

— Les voiti , répliqua Tacquéreur, sans daiguer discuter. Signons.

Il signa alors, comment s'y refuser? La léte égarée et la mort dans Tàme, il signa son acte d'abdication avec une plume qui doit figurer un jour dans le Musée des souverains. £t tout cela pour un peu d'or, c est-à-dire beaucoup d'or. infirmité humaine!

Depuis ce fatal moment, ce n'est plus le môme homme ; il penche vers la terre comme le saule et gémit comme le passereau à qui un enfant barbare vient d'enlever ses petits ; encore quelques accès, et

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il figurera, avec René et Obérmann, dans la famille des mélancoliques célèbres. L'un de ses regrets les plus vIfS; c*est de n'avoir pas mis un prix a la p((ussière qu'il faisait. Assurément il peut faire encore de la poussière, mais ce ne sera plus la même poussière.

Quant au héros de Taffaire, il a porté son succès sans émotion ni orgueil et l'a mis immédiatement en commandite. C'est sa manière à lui; il ne voit dans les choses que ce qu'elles ont de positif. D'ailleurs il est plus que jamais entiché d'acheter; il achètera tout ce qui se présentera : le Pérou , le . Grand-Mogol, Golcondeje temple de Jérusalem, la création enlière. Si un jour Paris est à vendre, on ne répétera pas ce qu'un prince numide disait de Rome. Paris a un acheteur tout trouvé : qu'il dise son prix I

J*aime l'habit noir et ne m*en cache pas; il est simple , il est sévère , c'est Thabit du siècle. Aucun ne convient mieux à un peuple fou d'égalité , fou au point qu'il applaudît aux coupes réglées exercées sur le mérite. L'habit noir, e est vous , c'est moi , c'est tout le monde ; l habit noir sied au plus humble comme au plus fier, il couvre avec une convenance égale les épaules du gentilhomme et celles du parvenu.

Assurément Thabit de marquis avait sa raison d'être lorsqu'il existait des marquis. L'idée d'un marquis ne se séparait pas du costume français, de répée en broche, des talons rouges, du chapeau monté et de la coiffure à l'oiseau royal. On n'eût pas imaginé un marquis sous une autre apparence

que celle-là ; il était de rigueur que la mise fût assortie à rindividu, qu*elle Tût pimpante, fanfaronne, impertinente comme lui. Il y avait harmonie complète entre ces deux objets : le marquis et l'enveloppe du marquis.

Mais où sont les marquis aujourd'hui , et si le marquis a disparu , à quoi bon l'habit? J'ai bien ouï parler çà et \lk de quelques marquisats de fraîche date, les uns éclos, les autres à éclore , le marquis du calicot, le marquis de la porcelaine opaque, bien dignes de figurer tous deux à côté du chevalier de la betterave et du vicomte de Torgandie» Mais quelque estime que je professe pour les produits sortis des manufactures de ces messieurs , et tout en rendant justice aux madapolams de l'un et aux soupières de l'autre, il m'est impossible de voir en eux les équivalents des gentilshommes d'autrefois j tels que la tradition nous les peint et que la pensée nous les retrace , charmants , sautillants, poudrés à frimas, adorables de fatuité, portant leur brette avec autant de grâce que leur ivom, vifs sur le point d'honneur et prompts à dégainer, fai* sant la roue à rO£il-de-Bœuf ou rossant le guet

quand ils étaient ivres, enfin complets dans leur genre et surtout parfaitement à Taise dans les entournures de leurs habits. Non, oi) aura beau faire, de ces marquis-là il n*en existe plus ; la race en est éteinte, et toutes les contrefaçons du monde ne la feront pas revenir.

C'est sous les armes que le vrai marquis se manifestait. Il avait une manière à lui de jeter son chapeau sous son bras et de le saisir au vol pour ainsi dire, de se barbouiller le nez de tabac et de secouer les dentelles de son jabot, de pirouetter sur ses talons et de se caresser le gras des jambes , de jouer avec ses breloques d*acier ou de plonger les mains dans les goussets de sa culotte, tout cela sans gène, sans effort, avec harmonie, avec abandon : rien n'y semblait équivoque ni emprunté.

Que le faux marquis est loin de là ! Comme II parait ennuyé de ses vêtements , inquiet de ses gestes, gauche dans ses allures! Il ne sait ni quelle pose prendre, ni quel maintien garder; il ne sait ni marcher, ni rester en place, ni porter la tête, ni loger ses mains : entre son costume et lui point d*ac^ cord ; tout y est disparate. Entre-t-il dans un sa-

Ion ? son passage sera signalé par des accidents sans nombre et des ravages sans fin. Ses talons iront marquer leur empreinte sur ^es souliers de §atîn, les cornes de son chapeau sillonneront des joues fraîches et roses, son épéc en broche saccagera les malines et les valenciennes, pratiquera d'abominables trouées dans les points d'Angleterre et d*Alençouj se livrera, en un mot, à que extermination générale des dentelles et jonchera le sol de leurs débris.

Aussi quels cris, quelles plaintes, quelles révoltes lorsque le faux marquis passe! Que de regards courroucés ! Que de bouches unies pour le maudire 1 Et encore y met-on de lu discrétion. 11 existe dans le Code civil un article qui oblige l'auteur d'un dommage à en indemniser la victime. D'un autre côté, personne n'ignore ce proverbe, fruit heureux de la sagesse des nations, qui dit que lorsqu'on brise les verres , on doit les payer. Voilà des textes dont il serait facile de se prévaloir contre le faux marquis et ses dévastations. A la fin de chaque soirée, il recevrait des mains d'un huissier la note de ses frais. Qui le sait? Peut-être cette

leçon suffirait-elle pour le guérir? Peut-être trouverait-il, à ce prix, le port de son costume un peu trop cher et serait-il forcé de reconnaître que ses moyens ne lui permettent pas d'en multiplier les exhibitions.

J'ai entendu quelquefoiis parler du respect qui s'attache au costume , des airs majestueux qu'il donne, de la dignité qui y est inhérente et de l'effet merveilleux qu'il produit sur les populations. J'avoue qu'à l'observation rien de semblable ne m'a frappé; il m'a semblé, au contraire, que la valeur d'un homme ne gagne rien à ces travestissements. C'est que rien n'impose que ce qui sied , et rien ne sied que ce qu'on a l'habitude de porler. Entre le corps et ses ajustements se créent, à la longue, une affinité, une relation qui les identifient, pour ainsi dire. L'uniforme couvre habituellement l'homme d'épée; aussi n'est-il pas sans raideur sous le costume civil. Qui ignore les railleries dont on poursuit le bourgeois endimanché , et qui ne distinguerait un ecclésiastique en habit de ville et en chapeau rond ? Il en est de même d'un person-

nage de salons lorsque, par occasion seulement et

dans un jour d'apparat, il ceint la flamberge et met ses broderies au jour. C*est un homme nouveau : dans sa maison personne ne le reconnaît, ni sa femme , ni ses gens ; lui-môme s'y trompe : volontiers il se prendrait pour un autre. Fait-il un geste, il est faux ; un mouvement, il est gauche; il trébuche, il est tout d'une pièce sous un collet qui Tétreint. Bieà de tout cela ne le flatte nî Fembellit. Comment veut-on que sa dignité s'en accroisse? qu'il y gagne en influence, en ascendant, en majesté? Un homme n'est point imposant ainsi ; c'est encore de la chance quand il n'est que singulier.

N*a-t-on pas entrepris de remettre en honneur la culotte courte, où nos pères déployaient tant d'avantages naturels? Exhumation téméraire et déjà expiée! J'ai assisté aux derniers jours de la culotte courte et ils n'étaient pas brillants ; le vide s'y montrait déjà. Que l'on persiste, et on pourra voir jusqu'où nous sommes descendus. Déjà bien des signes de décadence pèsent sur ce malheureux temps i celui-ci ne sera pas le moins significatif. C'est à la jambe que l'on reconnaîtra à quel poin nous sommes dégénérés. Hélas! le peu qui- s'en

est montré suffit pour donner la mesure de ce qui se cache. Comment en serait-il autrement? Autrefois la jambe était un produit naturel, vivant à Pair libre, et y acquérant ces proportions académiques et ces contours vigoureux dont les anciens ta«bleaux nous offrent des échantillons si distingués. C'est là qu'il faut en revenir, lorsqu'on veut apprécier ce qu*est la jambe humaine et de quoi elle est susceptible, sous un régime favorable à ses développements. La vie y abonde, la grâce y éclate. Mais aujourd'hui est-il de son essence d'arriver à rien de pareil, à rien qui en approche? Les résultats pourraient-ils être les mêmes, lorsque les conditions ont si visiblement changé? Soyons justes. De quelle façon traitons-nous la jambe , jadis l'objet de tant de soins et d'égards? C'est pitié d'y songer. Avilie , emprisonnée , étrangère au monde extérieur, elle a été réduite au rôle le plus obscur, et privée de ce qui rend les espèces robustes, les caresses de la brise et la lumière du soleil. Aussi, comme elle s'est vengée! Quels affronts elle inflige à notre génération ! A quels humiliants stratagèmes elle assujétit ceux qui essaient

liO VIEUX HABITS, VIEUX GALONS.

de se prévaloir de ses avantages, la ouate, le coton) la bourre, tout ce qui supplée aux formes absentes et n'en fait 'que mieux ressortir le prix ! Non, assez de ces expériences, assez de ces déguisements; laissons la culotte où elle doit rester, dans le domaine de la tradition, et que le pantalon couvre les témoignages de notre dégénérescence 1 Il eût été de bon goât que l'homme fût demeuré seul dans cette excursion téméraire vers le passé ; malheureusement la femme y a trempé et avec un mécompte égal . Gomme nous avonsde faux marquis, nous avons de fausses duchesses. Les vraies duchesses, on sait ce qu*elles furent et comment elles vivaient, avec quel goût elles portaient leurs toilettes et leurs débauches ! Ainsi en fut-il des Longueville et des Montbazon, celle-ci jetant de Rancé dans un cloître, celle-là le grand Condé dans la Fronde, où elle eut sa place et son rang. Voilà des duchesses et qui avaient le droit d'en arborer les attributs. Les noms y étaient, les grands airs , le geste, la marche , l'accent, le visage, tout enfin; pas un trait, pas un détail qui , chez elles, ne dénonçât Torigi ne : elles étaient duchesses, même

VIEUX HABITS, VIEUX GALONS. Itl

dans Tabandon, même quand elles l'oubliaient. C'était dans le sang, dans la vie même ; elles devaient Tôtre jusqu'au bout.

Mais, de bonne fol, nous reste-t-il quelque chose de pareil? Où sont les noms de souche royale ? Où sont les airs de race, le port, le langage, inséparables des honneurs du tabouret? S'il existe encore des Longueville et des Monfbazon, qu'elles sortent de la foule et qu'on les voie! S'il n'en exista plus, et c'est à croire, pourquoi essayer de les parodier? Pourquoi des robes à la duchesse , s'il n'y a plus de duchesses? De ce qu'on aura commandé à Lyon des brocarts imités du xviii* siècle, de ce qu'on aura une robe copiée sur un modèle de Watteau, avec une agrafe en diamants ou un nœud de dentelles, et laissant voir la naissance de la jupe, comme au beau temps de madame de Pompadour, s'ensuivra-t-il que l'on sera davantage duchesse pour cela? Croira-t-on avoir conquis un blason à si peu de frais et fait oublier les véritables armes de la famille , une aune de marchand , un rabat de procureur, une houe de paysan, un métier de manufacturier, les armes du travail , sr dignes d'es-

lia VIETJX IIA.BITS, VIEUX GALONS.

lime et si honorables pour qui n'en rougit pas? Je conclus : plus de fausse duchesse, plus de faux marquis ; soyons de notre temps. Que chacun porte ce qu'il sait porter, c'est un vœu bien humble et l'on en peut croire un homme qui, en sa qualité de membre de Tlnstitut, est assujéti aux servitudes du costume et se trouve fort emprunté et fort mal à Taise quand il est obligé de le revêtir.

QUBLOVBt ▼ARtéTéft OB BOUDaURS

Il y a des gens qui boudent, et je le conçois : on bouderait à moins. Ce que je voudrais, c'est qu'on y allât de franc jeu et qu'on ne rit pas d'un œil tout en ayant l'air de pleurer de l'autre. Me tromperais*je en ceci? Serais-je le jouet d'une illusion? Je ne sais; mais il me semble que cette situation est celle de beaucoup de personnes qui luttent de leurmîeux pour en sortir et s'efforcent » avec un héroïsme romain , de cacher leur joie et de mon^ trer leurs larmes.

Écoutez-les; ils sont à l'état de révolte perpétuelle et d'indignation permanente; ils ne supportent rien de ce quils voient, rien de ce qu'ils entendent, sans protester ni frémir; ils ont dans le cœur des volcans qui sont à la veille de déborder^

Ui QUELQUES VARIÉTÉS DE BOUDEURS.

et dont il sortira un jour d'ardentes laves de colère ; ils recueillent avec avidité et répètent avec erapressement toutes les malignités qui se débitent sous le manteau ; ils savent des premiers les nouvelles fâcheuses, s'il y a quelque nuage à i*horizon ou quelque froideur de la part des cours; ils font le plus de bruit et de mal qu'ils peuvent; ils s'agitent, se démènent, trépignent au besoin ; ils sont les plus froissés, les plus hostiles, les plus ulcérés des hommes. Et en mènie temps, circonstance étrange, on voit leurs nomsGgurer partout ; ils sont de toutes les affaires qui se créent, de toutes celles qui se transforment ; ils sont de toutes les compagnies, de tous les conseils, de toutes les entreprises qui ont besoin, pour être viables, de recevoir le baptême administratif.

Sans avoir l'esprit mal fait , ni se faire accuser de .tirer sur les siens , n'est-il pas permis de concevoir quelque étonnement à la vue d'un semblable spectacle? Soyons sincères; la sincérité ne gâte rien. Comment croire que ces singuliers mécontents puissent s'affecter beaucoup d'un état de choses qui les enrichit, et nourrir à son égard de mor-

telles haines? Comment supposer que l'humeur qu'ils montrent, la colère dont ils paraissent animés soient des sentiments vrais , réels , profonds, et non un simple jeu de leur part et une contenance , pour ainsi dire 1 La Mythologie nous raconte des merveilles au sujet des sons de la lyre : rien n*y résistait, disent les légendes de ces temps naïfs; les hôtes féroces en étaient domptées, et les pierres venaient se ranger d'elles-mêmes sur les murs en construction. £h bien I ce qu'était la lyre aux Ages fabuleux , je crains fort que l'argent ne le soit dans notre époque positive : il a un son auquel peu de vertus résistent , même les plus farouches, les moins susceptibles d'amollissement.

iS'il ei^ est ainsi , pourquoi ces douleurs, pourquoi ces regrets? Feints, c'est de la comédie; réels, c'est de l'ingratitude. Boude-t-on ceux dont on accepte les présents ? Mord-on la main qui né s'ouvre que pour des largesses? Mon Dieu! il y avait un autre parti à prendre, plus simple, plus naturel, et qui n'exigeait pas tant d'efforts ; il suffisait pour cela de céder au courant , de suivre la

m QUELQUES YAfllÉTÉS DE BOUDEUES.

foule. La foule n'y a ipis ni grimaces, ni apprêts, elle a joui du bénéfice des événements sans froncer le sourcH ni se voiler 1^ visage, elle n'a pas tenu rigueur aul trésors qui lui arrivaient.

Qui n'a assisté ^ ce spectacle et qui lie s'en souvient? Noi;s l'avons mieiix vu que personne, nous dont on se délivrait comme d'un préjugé. Devant la fortune qui souriait , il y a eu en général peu de place pour le scrupule. Le porteur d'actions oii de coupons de rente les voyait fructifier dan^ s§s mains d'une manière inespéfée; le spéculateur ^i\ tirait plus de parti encore en les multipliant par les ^an^Buvres et les ressources du jeu ; le commèreçant , dont les magasins étaient remplis , suivait d'un œil ému la hausse universelle des denrée^ ; l'armateur ne spngeait pas, sans une joie secrète, aux excellents prix qu'allaient remonter ses carg$|ispns éparses sur les mers ; l'officier ministériel se réjouissait du renchérissement des offices, 1^ msorcband en détail de l'activité de la vente, les théâtres de l'accroissement des recette^, l'hôtelter de l'aiQuence des voyageurs ; enfin le propriétaire repreqait d^ gi^ands airst élevait ses prétentions, et

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QTJELOtJfid YÂRtÉTËS DE BOUDEURS. U7

répétait un mot ancien et resté célèbre : a Dieu soit loué et mes boutiques aussi ! »

Yœlà de quels sentiments cette foiile était animée : elle ne boudait pas, à quoi bon? elle s'en** ilchissÂit; c'était du temps mieux employé. t)*ailleurs s'enrichir et bôUder, est-ce coiripatlble?

Il est encore d'autres boudeurs que ceux auxquels je viens de faire allusion ; le genre est bien pourvu et les vwétés abondent. La plus singulière est celle qui émarge et s'afflige , palpe et souiTre , n'aborde les caisses du trésor que la larme à Pceil et en exhalant de longs soupirs. De cette variété-là, j'en ai beaucoup rencontré, et où pe s'en glisse-t-il pas? Les corps constitués èut-mêmed, si sages qu'ils soient, n'en sotît point exempts : eàt-il tdbleaii qai n'ait ses ombres?

A ce sujet , qu'on me permette un court rédt ^ sous la seule réserve qu'il sera coilfidefntiel : que le secret en reste entre meà lecteurs et mol. Aii comniencement de l'hiver dernier, je traversais hn matin le jardin des Tuileries; c'est mon chemin ordinaire quand je vais au delà deà ponts. L'air était doux f un peu chargé de brume ; la brise déta-

fis QUELQUES VARIÉTÉS DE BOUDEURS.

chait des marronniers les feuilles d* arrière-saison et en jonchait le sol dans toute retendue des quinconces. Plus de rangers au sommet des arbres dépouillés; ils avaient cédé la place aux corbeaux^ que signalaient leurs croassements. Une teinte de deuil enveloppait les objets ; les troncs humides attnV talent le regard ; les statues même semblaient frissonner et souffrir sous cette atmosphère nébuleuse. * C'était une de ces journées où la «vie est moins douce aux gens heureux et plus lourde à ceux qui en portent impatiemment le poids.

Je marchais d*nn pas rapide, distrait, comme je le suis toujojvs, lorsque dans ce cadre déjà sombre j*ap€TÇtts, à deux pas de mo|i , une physionomie plus sombre encore et qui ne m'était point étrangère. En effet, j*y reconnus un de mes amis parlementaires> un personnage qui occupait, dans nos anciennes assemblées, un b^nc voisin du mien et qui , compris dans les combinaisons nouvelles , y avait obtenu un poste fort avantageux. Rien de surprenant à cela. II passait pour un esprit délié , judicieux 9 prompt aux acconunodements, allant d'emblée au fond des choses et trop expérimenté pour

ne pas alléger sa marche da bagage gênant des illusions..

Il vint à moi et me tendit la main ; je répondis à sa politesse. En fait de vertu j*entends ne le céder à personne, mais je n'en prends«pas des airs plus rogues pour cela. D'ailleurs eussé-je été en mauvaise disposition, que son aspect m*eût désarmé. Cet homme était affligeant à voir ; il respirait la douleur, et exhalait la mélancolie par tous les pores. Il était plus triste que la saison , plus U*iste que la nature ; le ciel ne portait pas de nuages aussi épais que celui dont son front était chargé. Le vêtement même se ressentait de cet état de Tâme ; il avait je ne sais quoi de sombre et de fatal. C'est au point que Texaminant avec attentioa , je me pris à douter que ce fût le même homme.

Lui , pourtant, ne quittait pas ma main et la serrait d'une manière opini&tre : on eût dit qu'il ne trouvait point d'autre issue aux sentiments dont il était assailli. En6n la parole se fit jour :

— Eh bien ; me dit-il en accompagnant ces mots du plus magnifique soupir qui soit jamais sorti d'une poitrine humaine.

tSO QUELQUES VARIÉTÉS DE BOUtfEURS.

— £h bien , répondisse â?ec l'accent d'un {rtiilcfsophe qui sait compatir aui orages du cœur ; qa*y a-t-il de nouveau? que derenez-vousî

Au lieu de satisfaire à des questions si précises, mon homme leva, les mains au ciel et tira du fond de ses poumons un gémissement nouveau.

— Ouf! dit-il.

— Soit, repriS'je ; soulagez-vous. Et puis?

— Ah I s'écria-t-il.

Les soupirs se succédaient en augmentant d'énergie , et les gestes étaient à Tunisson. Impossible de prolonger le spectacle d'une pareille douleur, en plein air surtout et devant témoins; il. fallait brusquer les choses :

-^ Mais encore? lui dis-je%

— Ne m'en parlez pas ! répondit cet être affligé.

— Au contraire , parlons-en » «t dégonfiez-vous : c'est salutaire.

— Ouf!

— Encore?

— Si vous saviez ! Ouf 1

— Je pe demande pas mieux que de savoir; mais expliquez-vous alors I

— Ouf I ouf! ouf!

J'eus beau faire , ii me fut impossible de le tirer de là; ii multipliait les gestes lamentables et les soupirs à faire tourner les moulins. L'histoire consacre le souvenir de quelques afflictions, celle de Niobé, celle de Rachel ; j'en avais une sous les yeui qui n'était pas moins vive pour être moins tnémorable. Et nul moyen d'en pénétrer le motif; point d'abandon , point d'épanchement : on sait que les grandes peines sont muettes. J'insistai cependant, je voulus en avoir le cœur net ;. mais au moment où je croyais le tenir, cet ami mélancolique ili*écbappa» Me reprenant lès mains, il me les serra avec une ardeur nouvelle; puis , exhalant un dernier soupir de nature à renverser un homme moins d'aplomb que moi :

— Adieu , me dit-il.

Il me quitta sur ce mot, et s'éloigna d'un pas rapide , l'air ténébreux , l'habit en désordre , le chapeau enfoncé jusqu'à la naissance du front* Je le suivis de l'œil ; il se dirigeait du côté de la Seitie. Le dirai-je 7 ce brusque départ , ces allures désespérées, ce» gestes, ces gémissements, la roule

choisie , peut-être aussi Tétat du ciel, le deuil de la nature et les tristesses de la saison , tout me frappa , et jnvolotitairenient je m'élançai à sa poursuite.

— Pourvu que j'arrive à temps 1 me disais-je.

J'en fus pour mes appréhensions : mon homme traversa avec plus de tranquillité le pont des Tuileries, et je le vis s*engager dans la rue du Bac : il était sauvé. J^ai su depuis qu'au moment de notre rencontre il allait toucher ses émolaments du mois.

D'autres ne le prennent pas sur ce pied mélan* coHqiie; ils préfèrent le genre irrité. Suivez-les; ite ont Téclaîr dans les yeux et la menace sur les lèvres; ils ne gémissent pas» ils foudroient. Parfois même ils en arrivent à des mots très- vifs :

— C*en est tropl — Ça ne peut pas marcher ainsi ! — Tête et sang ! — Mort de ma vie ! — Nous verrons bien 1 — Ah ! mais oui 1

Ce qui ne les eçipêche pas d'émarger, tous les trente jours, avec une régularité exemplaire.

Enân il en est d'autres qui ne sont ni lugubres

ni i'ulmînanls, et se tiennent à égale distance des deux excès. Ceux-ci vous eatretiendront è l'oreille

et le plus mystérieusement du monde de leurs espérances et de l^urs regrets ; ils vous diront qu'ils sont toujours les mêmes, que leur $me n a pas changé, qu'ils restent entiers, tout d'une pièce, solides comme l'airain, purs comme le diamant. Et quant aux billets de banque dont on les comble périodiquement , i\s ajouteront que c'est du bout des doigts qu'ils y touchent et avec le pFus profond dédain. Avant comme aprèsy ils demeurent ce qu'ils sont : en douter, c'est leur faire injure.

Il va sans dire que tout ceci n'est que l'exception : le gros n'y met point tant de finesses , et c'est plus loyal. Qu'avant de s'engager, on réfléchisse, on hésite, on discute « rien, de mieux ; mais une fois l'engagement pris , il n'y a plus à en agiter les termes, il faut le tenir. Où la faveur commence, la bouderie doit cesser : ces deux termes^ s'excluent. L'esprit du siècle le veut ainsi , et rien ne sert d'y désobéir. A tout prendre , ne vaudrpiit-il pas mieux se résigner ? Dès que la grande noblesse s'en va et laisse un vide dans la sphère des devoirs , ne seraitce pas le cas de modifier sa vieille devise et de dire, en l'adaptant à nos mœurs : «Argent oblige? »

UM ÉXAMElt DE GONSGXBNGE

Puisque mè voici en train de médire, le moment est opportun pour médire un peu de moi.

Qu'on se rassure, èè ne soiit pas mes Mémoires que j'entreprehds : je rie comiâets pas de tels excès. Il me semble que le monde civilisé n'a aucun intérêt à savoir comment et où je naquis v quel sein m'allaita et quels passe-temps charmèrent ma première enfance. Pour se mettre ainsi en scène, il faut avoir joué un bien grand rôîé oii noutHr un bien grand orgueil ; il faut être duc et pair oii Same d*atours, ambassadeur ou valet de chambre. Quand oh est ambassadeur, on raconte ce qu'on a fait; quand on est valet de ûhambre, on raconte ce qu'on a vu : te sont lés deux c6tés de la même lu-

WtUi, celui qui grossit et celui qui rapetisse les objets. Hors delà, comment piquer la curiosité? Serait-ce avec des anecdotes et des diatribes de seconde inaijn , quelques aventures de coulisse et quelques secrets d*alcôve , le tout éntromélé de prouesses de matamore et de politique à dornûr debout? C'est un genre à Tessai*; peut-être réus-* sirQ-t-il : le public est si bizarre I

Far exemple, en supposant que la prétention m'en vint et que j'eusse à écrire mes Mémoires, il est une chose dont je me garderais comme d'une proftination. Si j'avais eu l'honneur d'approcher d'un roi au jour de sa puissance, et qu'il f^t mort sur la terre d*eiil , si j'avais reçu de lui un bienfait, même le plus léger, mangé son paita, ne Mt*ce que pour un jour, vécu près de &es fils à titre de familier^ accepté d'eux tantôt des faveurs^ tantôt des largesses i si j'avais la conscience chargée de pareilles obligations» il me semblerait odieux de troubler cette cendre à peine refroidie , de ealomnier un nom digne de mes respects, d'en faire un objet de risée et de haine, et de le livrer au public sons le plus grotesque travestissement

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