‹ Mœurs et portraits du tempsChapitre 58 sur 111 · CHŒUR DE CONVIVES · texte numérisé non relu

CHŒUR DE CONVIVES

Miton Mitaine miton.

Il est impossible d'exprimer dans la langue vulgaire l'état où se trouvait la réunion au moment où Baudruche tenmna ce chant renouvelé d'Ânacréon. C'était de l'ivresse, du vertige combinés ensemble. Parmi les convives, les uns battaient la mesure avec leurs couteaux, d'autres avec leurs poings, d'autres avec leurs pieds. Ceux-ci embrafssaient

ilS L'ENTHOUSIASME

leurs voisins ^ ceux-là s*envoyaient amicalement leurs serviettes» d'autres demandaient à boire aux éçhansons aBn de s'achever. Mais cette effervescence n'était rien auprès de celle qui suivit. Après le couplet Gnai, Baudruche tira des profondeurs de son habit une couronne qu'il avait 'cachée jusquelà, et s'avançant d'un pas grave vers le héros de la soirée, il la lui campa sur la tète^ en l'appuyant d'une accolade. Ohl alors le délire n'eut plus de bornes; il devint universel, colossal et intumescent. Par un mouvement spontané, tout le monde se leva ; les chaises violemment rejetéesallèrent meurtrir les jambes des gensf de service ; les verres roulérent^ur les tablés et volèrent eti éclats, et debout, le bras tendu, tous ces hommes, ivres d'enthousiasme, poussèrent ce cri dans un formidable unisson : Fit^e il(irojtoZan /

En vain celui-ci voulut-il s'en défendre { en vain opposa- t-il à des amis trçp ardents la barrière de ises deux bras. Vaine résistance I impuissante protestation! Bon gré mal gré, il se vit embrassé à la roadç, et au moment ou il s'y attendait le moins, le fauteuil d'honneur sur lequel il siégeait fut soulevé

B£g ÀGTIOMNÂIRfig. tlO

de terre et porté sur quatre bras qui lai firent exéçater» autour de la table, une procession aux flambeaux. Depuis le triomphe de Trajan, on n'avait rien vu de plus solennel. Pour compléter rillusion, quelques assistants s'étaient drapés à l'antique : les uns avaient jeté les nappes sur leurs épaules , les autres roulé leurs serviettes en turban ; tous marquaient un temps de marche stir un air populaire de l'opéra de Faut et Virginie.

Air : Nous la portons, la Virginie.

Nous le portons^ Mlrobolan, Nous le portons, Mirobolan, Sur un fauteuil à la Voltaire! ! I

Cette manifestation empruntée aux beaux âges de Rome ne se prolongea que trop au gré de Tinfortuné qui en était l'objet; il sentait les pas de ses porteurs chanceler sous lui , et ne respira à Taise que lorsqu'il fut descendu de son siège aérien : par prudence et de peur d'une seconde épreuve , il s'esquiva dès qu'il eut touché le sol. Les esprits ne se calmèrent qu'à ce prix. Livrés à eux-mêmes, les convives se replièrent sur le café et sur Tani-

iiO L'ENTHOUSIÀSMS DES ACTIONNAIRES.

sette de Bardeaux ; la soirée s'acheva de la sorte et sans autre incident. Seulement Moustache, Fauteur du banquet , ne semble pas en avoir gardé un bon souvenir ; les succès de Baudruche lui ont porté sur le caractère. Quant à Briscot , il n'a manqué à rien de ce qu'il s'était promis ; jamais il n'avait fait un tel carnage de boissons et de vivres; il en a pris pour dit-jhiiit jours.

Page 1