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Gomme on le pense, personne à bord du Star ne ferma l'œil de la nuit. Le bâtiment était hors d'embarras ; l'ancre avait rencontré un fond sûr, et les eaux du mouillage étaient aussi unies que celles d'un lac. L'attention de l'équipage pouvait donc se porter tout entière sur cette apparition étrange , imprévue et d'autant plus douce qu'elle succédait à un naufrage imminent. Quoique la nuit fât sombre et la distance assez forte, il était facile de voir qu'on avait une ville considérable sous les yeux. Çà et là, sur ce fond obscur, des coupoles montraient leur masse imposante ; à leur pied s'étendait une vaste enceinte couverte de constructions.
Des sillons de clarté y indiquaient la direction des rues, et il s*en élevait ces murmures qui accompagnent le sommeil des grands foyers de population.
Quand le jour parut, et que les objets furent plus distincts, ce spectacle prit d* autres proportions. Le ciel avait recouvré sa pureté, le soleil son éclat ; la nature était en robe de fête. Les premiers rayons du matin glissaient comme une poussière d'or sur les cimes des bois environnants , et venaient se briser sur les eaux du bassin et sur les toits de la ville endormie. Tout ce paysage respirait le calme et la sérénité. A Tborizon, les coteaux se succédaient, les uns chargés de vignobles, les autres garnis de forêts touffues, tandis que dans la vallée une rivière baignait des pâturages couverts de troupeaux et sur quelques points de son cours brillait comme un ruban de moire. Aussi loin que la vue pouvait s*étendre, de riches cultures couvraient le sol, d'un aussi bel aspect et de nuances aussi diverses qu'en un pays pourvu de comices et jouissant des méthodes les plus perfectionnées.
Quoique les marins du Star ne fussent point in-
sensibles à ces beautés de ki nature , leur attention se portait de préférence vers un autre côté du tableau. Ce qui les préoccupait surtout, c'était imposante ville, assise sur la plage et dont les monuments avaient ce caractère de grandeur qui est le signe d'une civilisation avancée. Encore n'apercevait-on du mouillage que les moindres de ces monuments, ceux dont la ligne des quais était décorée ; mais au delà et sur des plans plus éloignés se montraient des dômes, des flèches, des colonnes, des galeries aériennes , des tours couronnées de plates-formes, qui portaientrempreinte de plus de magnificence, et révélaient un peuple, abreuvé aux bonnes sources de Tart. Même dans les habitations privées se retrouvait ce cachet d'élégance et de goât. Élevées d'un étage, de deux aux plus, elles avaient toutes un balcon en saillie pourvu de châssis mobiles et abrité par un auvent gracieux : c'était conune un pavillon suspendu d'où la vue se por* tait vers la mer et que signalaient des vitraux de couleur et des rideaux agités par la brise.
Parmi les personnes réunies sur le pont du brick^ il n'en était aucune qui prit plus d'intérêt à cette
scène que le lieutenant. C'est que Baby se piquait d'être observateur: depuis vingt ans qu*il fréquentait les eaux du Monde Maritime, il avait passé par toutes les épreuves et toutes les situations, étudié les mœurs de ces insulaires, même de ceux qui se nourrissent d'aloyaux humains, et failli, à la suite d'une surprise, servir de base à un de leurs repas de corps. Cette circonstance Tavait rendu circonspect ; il trouvait cette manière de finir peu digne de lui et s*effovcait de s*y soustraire. De là une prudence qui ne se démentait jamais.
Aussi, dès les premières lueurs du jour, Baby avait-il exercé son contrôle vigilant, et ce qu'il apercevait n'était pas de nature à désarmer ses défiances. Une remarque le frappa d'abord, c'ert que le Star se trouvait dans une mer entièrement fermée et sans communication apparente avec rocéan. Sur la ligne de Thorizon régnait une suite de récifs, facile à reconnaître - aux flots qui s'y brisaient et au nuage d'écume qui s'en élevait sans solution de continuité. En vain le lieutenant cherchait-il du regard un passage, une issue à travers cette barre de coraux ; il n*en découvrait pas et
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tout le confirmait dans la pensée que le seul moyen d'aboutir à ce bassin ^it celui dont le brick avait fait répreuve à ses risques et périls, c'est-à-dire un saut périlleux par dessus recueil. En effet , aucun autre bâtiment n'était mouillé à ses côtés , aucun autre pavillon ne se déployait près du sic» ; le Star était seul, absolument seul sur cette vaste surface. Et quant à la marine du p3ys, elle se composait de quelques barques élégaomient pavoisées, qui ressemblaient plutôt à des meubles de plan sance, qu'à des instruments destinés à un service de mer.
Ce fut, pour Baby, un premier motif de se tenir sur ses gardes; il s'y en joignit d'autres peu d'instants après. En examinant les édifices dont les quais étaient couverts, il distingua une construction véritablement imposante, et dont l'attique portait un observatoire d'un caractère sombre et dominateur. De là on embrassait les eaux dumouHlage et l'horizon dans une étendue de plusieurs lieues. Était-ce une illusion de Baby ? 11 lui semblait voir, dans les profondeurs de cet observatoire, un tube de forte dimension dirigé contre le Star
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et le tenant pour ainsi dire en échec. Dans la pensée du lieutenant, ce ne pouvait être qu'un engin de guerre, quelque miroir ardent renouvelé d*Ârchimède, et de nature à incendier le brick, en dépit de Téloignement. Aussi n'en détournait- il pas les yeux:
— Capitaine 9 s'écria- 1 -il, ne le voyez -vous pas?
— Quoi donc, Baby ? répliqua celui-ci avec son calme ordinaire.
— Un piège, une machine, poursuivit le lieutenant ; une invention de Fenfer, à coup sûr.
— Où cela, Baby?
— Là bas, capitainci dans la direction de ma main. L'apercevez- vous maintenant? Quels reflets I Nous allons fondre comme de la cire. Après l'eau, le feu.
Le lieutenant eût poussé plus loin cette explication et donné à ses inquiétudes un commentaire plus précis, si un incident inattendu ne fût venu rompre Tentretien. Du haut de cet observatoire menaçant, une fusée venait d'être tirée , en même temps qu'on arborait un drapeau écarlate» parsemé
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d^emblèmes en or. A ce signal, le quai, jusque-là désert, se couvrit de monde ; il en déboucha de toutes les rues et de tous les carrefours : ceux-ci se formèrent en groupes ; ceux-là se jetèrent dans des embarcations et les poussèrent au large , en les dirigeant vers le brick. Le moment critique approchait :
— Eh bien! capitaine , que vous disais-je? s'ér criaBaby.
L'équipage du Siar, rangé en bon ordre sur le pont , attendit la suite des événements^