LA RÉVOLTE
Avant de poursuivre, David jeta un coup d'œil sur la dunette afin de s'assurer du point où en étaient les conférences entre ses compagnons et le capitaine Fox. Il vit que l'échange des civilités recommençait de plus belle, et se crut fondé à reprendre son récit :
a Le tort du capitainç de Y Albatros fut de croire qu'en frappant le chef du complot il en avait rendu le retour impossible ; c'était mal juger son ennemi^ Quoiqu'aux fers, cet homme exerçait encore de
VIL£ DES APHONES. 3d7
l'empire sur une portion de Féquipage» et il avait
d'ailleurs des acolytes qui ne valaient guère mieux
que lui et continuaient leur travail en dessous. Ce
fut ainsi que se prépara , à notre insu, un terrible
événement.
aNous étions danis les plus belles mers du monde
^t sous un ciel qui restait toujours serein. Les tra* vaux de la pèche suivaient leur cours; chaque matin des baleinières quittaient le bord pour aller attaquer le poisson que Ton apercevait à distance. Ce fut dans ces courses que se trama un nouveau complot, sans que rien en pût révéler Texistence ; le jour, l'heure , les moyens, tout fut arrêté, et ni les maîtres, ni les officiers n*en eurent le plus léger soupçon.
a II m*en souvient comme si c'était d^hier ; la bombe éclata un dimanche au matin ; ces mécréants avaient choisi le saint jour pour leur œuvre de démon. Le capitaine venait de se mettre à table avec ses officiers ; nous autres maîtres, nous nous apprêtions à prendre aussi notre repas, quand une bande de forcenés ^ armés de couteaux , de haches et de harpons se précipita vers le gaillard d'ar-
)38 LMLE DES APHONES.
rière : Theure était vénae ^ il fallait se défendre en désespérés ; de pareilles gens il n*y avait point de quartier à attendre.
a Au premier bruit, le capitaine s'était élancé sur le pont ; trois matelots l'y avaient devancé, et Tun d'eux lui asséna un coup de hache qui entama profondément Tépaule et eût suffi pour mettre hors de combat un champion moins vigoureux. La revanche fut prompte ; d'un coup de pistolet, le capitaine coucha l'agresseur sur le carreau, et du second coup, il tua un autre matelot qui commençait à le serrer de près. S'emparant ensuite de la hache du mort , il écarta lesi assaillants à Taide d'un moulinet dont chaque choc était décisif. De ma vie je n*ai vu un homme plus beau sous les armes; ses yeux brillaient comme deux tisons, ses cheveux se hérissaient comme la crinière d'un lion en fureur; ils étaient dix autour de lui , écumants, acharnés , et pourtant il suffisait seul à les contenir.
« De notre côté, nous faisions tous nos efforts pour aller à son secours; malheureusement il nous restait peu d'hommes fidèles, et à chaque in-
stant le uombre des révoltés augmentait. L*éq^aipage entier se rangea de leur côté, dès qu*on y\\ qu'ils avaient des chances. Trois maîtres, deux officiers et le capitaine , voilà à quoi se réduisaient nos forces, et il fallait tenir tête à quarante enrages. Pour ma part, j'en avais quatre sur lés bras et chacun de nous à proportion. Deux maîtres tombèrent à mes côtés pour ne plus se relever ; plus loin un officier fut jeté à la n^er après avoir été criblé de coups de harpon; enfin le capitaine, perdant des flots de sang, épuisé par des assauts repétés, ne pouvant faire face à tant d'ennemis, succomba dans une dernière surprise , fut achevé à coups de talons et littéralement dépecé par cette borde ivre de carnage.
a Seul je résistais encore avec cette énergie que donnent les situations désespérées; je savais bien * que j'y laisserais la vie, mais je m'étais pronns de la défendre jusqu'au bout et de la faire chèrement payer à ceux qui la menaçaient. Cependant je sentais mes forces me trahir ; mon bras était las de frapper et se refusait à tout service ; mes jambes chancelaient et fléchissaient sous moi ; j'allais être
3iO L*ILE DES APHONES.
accablé et mis en pièces, lorsqu'une voix me sauva :
-^ a Ne le tuez pas , dit-elle , et qu'on rattache au grand mât.
a Ce n'était pas une grâce y c'était un supplice plus raffiné. Le chef du complot , devenu libre , avait pris le commandement, et il voulait me rendre amplement les coups de corde qu'il avait reçus. On lit ce qu'il ordonnait; on me mit mi comme un ver, on me lia au même endroit où }e l'avais si bien fustigé , on apporta un baquet plein de vinaigre , et l'équipage vint s'exercer à tour de rôle sur mes épaules ensanglantées. Comme assaisonnement, chaque honune plongeait sa corde dans le baquet et me frappait avec cet instrument de torture bien digne de si ingénieux bourreaux. Je sentais le vinaigre me passer dans le sang, me brûler, me causer d'horribles cuissons; c'était trop de souffrances ; au quarantième coup , je m'évanouis.
L'ILE DES A.PH0NE8. 3il
SX.
BHÏRB i;a GIBL BT L'BAV.
• Il faut , poursttiyjt David , que cette crise ait duré longtemps et qu'elle ait été bien vive , puisqu'il ne me reste aucun souvenir de ce qui survint alors. Quand je repris mes sens , il me sembla que j'étais ballotté sur la mer« mais d'une tout autre manière qu*on ne Test à bord d'un b&timent ; mes mains , mes jambes étaient engourdies, et quapd j'essayais de faire un mouvement j'éprouvais un obstacle invincible. Enfin mes yeux s'ouvrirent , et je pus distinguer les objets autour de nM)i : ce que je vis était si désespérant qu'involontairement je les refermai.
et J'étais garrotté et couché au fond d'un canot, jouet de la vague ; à mes côtés , et si près que son lïoufOe me chauffait le visage , était un compagnon d'infortune, garrotté comme moi et comme moi couvert de blessures. C'était un cadet de famille , qui faisait sa première campagne de pèche à bord
de V Albatros f et que les matelots avaient surnommé l'aspirant. Pour un début, Tépreuve était rude et menaçait de le devenir plus encore. Nous étions Tun et l'autre abandonnés sur VOcéan Indien , dans une frêle barque, sans vivres, sans boussole, sans eau, et, qui pis est^ liés de manière à ne pouYoir reqiuer un membre ni changer de position. La perspective n'était point encourageante.
« Cependant, dès que j'eus recouvré mes esprits, je sentis renaître en moi un vif désir de salut. Dans l'une de mes poches se trouvait un couteau , que mes bourreaux ne m'avaient point enlevé ; à force de patience , et quoique mes poignets fussent garrottés , je parvins à le saisir entre .mes doigts et m'en servis pour couper les cordes qui enchaînaient mon compagnon. Dès qu'il eut les mains libres, il me rendit le même ofGce , et nous pûmes disposer de nous-mêmes dans^ l'intérêt commun. Hais que faire? à quoi recourir? Tout au plus nous restait-il la ressource de veiller sur l'horizon et d'éfHer s'H n'y paraîtrait pas quelque voile à qui nous pussions faire des signaux de détresse. Deux fois nous
L*ILE DES APHaNES. 343
eûmes cette chance , deux fois elle se termina par un désappointement. Les navires passèrent sans nous voir, ou, nous ayant vus, ne voulurent pas se détourner de leur route. Et quels efforts pourtant nous faisions I quels cris nous poussions ! Nos deux mouchoirs avaient été noués au bout d*une rame/ etf afin que le signal fût aperçu de plus loin, je montais sur les épaules de mon compagnon et agitais ce funèbre drapeau d'une façon désespérée. Rien n'y fit; le destin semblait nous avoir condamnés.
a Trois jours se passèrent dans ces angoisses , pires que la mort. Vous pouvez juger en quel état nous étions et à quel point la faim nous remuait les entrailles. L'Aspirant, moins robuste que moi, n'avait pas l'appétit aussi aiguisé, et pourtant , dès le commencement du quatrième jour, nous en étions à nous traiter en ennemis et avec la conviction que l'un des deux mangerait l'autre. Toutes les chances étaient de mon c6té; j'avais pour moi la vigueur du poignet et le couteau dont je ne m'étais point dessaisi. Quiconque n'a pas passé par là ne peut se faire une idée des sentiments qui as*
344 LMLE DES APHONES.
siégeiit alors un homme; on comprend les sauvages et leurs festins. J'en étais à me dire que peut-être avais-je tort de laisser maigrir VAspirant, et que , puisque j*en serais tôt ou tard réduit à en expédier quelques tranches , il valait mieux le faire pendant qu*il était en bon état. De son c6té , probablement il faisait le même calcul , et j'en jugeais ainsi par les regards de convoitise qu'il attachait sur moi.
a Dans ces dispositions réciproques , il était difficile de s'abandonner au sommeil ; cette privation fut un tourment de plus ajouté à tous les autres. Sitôt que mes yeux s'affaissaient , il me semblait voir le bras de mon compagnon se lever, et je me réveillais en sursaut. Mon premier mouvement était alors de m^élaiiicer sur lui et d'en finir : un bon instinct me retenait à temps. D'ailleurs , il n'y eut bientôt plus à s'en môlcr ; la mort arrivait toute seule : le malheureux expira de besoin sous mes yeux, et moi qui l'aurais dévoré vivant vingtquatre heures plus tôt, mort je ne m'en sentis pas le courage. Il est vrai qu'à mon tour je voyais mes forces s'éteindre et ma fin s'approcher. La mer,
belle jusque là, s* était mise en révolution; mon canot voltigeait sur la cime des flots , comme une coquille de noix y jusqu'à ce qu'une lame furieuse l'enveloppa, le roula, l'engloutit dans Tabime avec tout ce qu'il portait. Ce fut un rude plongeon , on peut m*en croire.
«Quand je revins à moi, j'étais étendu sur une grève solitaire , et les premiers rayons du soleil réchauffaient mes membres glacés et endoloris, o
SXT.
QVIBTIORS IJI8IDIBU9B8.
Le dignitaire à l'écrevisse d'or suspendit là son récit et ne parut pas disposé à le pousser plus loin. Ce n'était pas le compte de Baby : le plus piquant de l'aventure lui échappait. Aussi ne tint-il pas la conclusion pour sérieuse et pressa-t-il son homme de questions.
— Et que devlntes-vous alors? dit-il à David.
— Ce que vous voyez, lieutenant, répliqua celuici d'un air impassible.
^— Comment? ce que je vois I mais encore fallut-
il que quelqu'un s'en mêlât? Est-ce un magicien? Étiez-vous tombé en pays d'enchantement ?
— Peu s'en faut, lieutenant. J'étais sur le rivage que vous apercevez à un mille d'ici et dans un pays de ressources , comme vous le voyez ; j'avais évidemment de la chance. Peut-être, à quelques lieues plus loin, mange-t-on les naufragés; ici^on les sauve. Des pêcheurs me trouvèrent à demi mort , me recueillirent , me soignèrent et me remirent sur pied : ce fut l'affaire de quelques jours. Et voilà comment je me tirai du plus mauvais pas où jamais homme se soit trouvé.
Il était visible que le personnage éprouvait des scrupules à pousser les explications plus loin. Autant il s'était montré communicatif pour les événements de mer 9 autant il affectait d*étre réservé pour la seconde partie de ses aventures , celle qui avait eu lieu en terre ferme. II essaya même de se dégager des mains de Baby, afin de résister plus sûrement à ses instances. Mais il avait affaire à un garçon qui ne lâchait pas prise facilement et dont la curiosité s'excitait par ces refus mêmes. L'assaut continua.
— Voilà qui est bien , reprit le lieutenant en se plaçant devant David « de manière à ce que la retraite lui fut eoupée; voilà qui est très-bien. Vous êtes sain et sauf, rendons-en grâces à Dieu. Mais , par Jonathan, dans quel pays étiez-vous donc, et comment y avez-vous fait si rapidement votre .chemin?
d A des questions si précises, le* dignitaire à Técrevisse d*or parut embarrassé ; il hésita, jeta un coup d'œil sur ses compagnons qui s'épuisaient en cérémonial vis-à-vis du capitaine Fox, s'assura qu'aucun d'eux ne pouvait Tentendre , puis amortissant autant qu'il le put le son de sa voix, il ajouta :
— Dans quel pays nous sommes ? L'ignorezvous?
— Certainement je l'ignore. Comment Taurionsnous su?
— En effet je n'y songeais pas. Eh bien , lieutenant Baby, vous êtes dans l'Ile des Aphones et devant la capitale de cet État. .
— L*lle des Aphones? Qu'est-ce que cette lie ? Où avez-vous vu cela ? Sur quelle carte ?
— Qu'importe , puisque vous y voici.
— Mais encore, par quelle latitude ?
— iDdonnue, lieutenant Baby.
— Quelle longitude?
— Indéterminée.
— Dans quelle partie du nionde; au moins?
— Celle que vous voudrez.
— Voilà qui est étrange , dit Baby en jetant les yeux au loin et conmie s'il se fût parlé à lui-môme. Et pourtant cette terre est bien upe terre, le témoignage de mes sens ne me trompe pas. Elle a de belles forêts, de riches moissons, des cultures variées , une rivière qui serpente , des coteaux chargés de vignobles ou couronnés de bois. Non ce n'est point un rêve, une illusion, toutes ces choses appartiennent au monde positif. Je vois là des monuments qui sont des monuments, une capitale bruyante, riche, animée, tine population qui couvre les quais, des fonctionnaires revêtus de leurs insignes^ et près de moi David qvie j'ai eu pour matelot sur le Fly. C'est donc bien réel , cela existe incontestablement 1 Mais comment alors s'expliquer qu'aucune carte n'en fasse mention, pas même celle d'Arrowsmitb I
Le dignitaire de Tordre de Técreyisse écoutait en souriant cette sortie de Tofficier : quand celui-ci eut fin^, ce fut à son tour d'enchérir :
— Encore n'est-ce rien, dit-il. Ce que vous apercevez est à peine un échantillon dé Ttle des Aphones. Il faut voir nos provinces : quelles richesses ! quelle fertilité I Cette ville e^t la plus grande, il est vrai ; mais combien d'autres ont aussi leur beauté , leurs merveilles , leur industrie 1 Que de rivières valent mieux que celle-ci I Que de campagnes sont plus fécondes I Vous n'avez pas d'idée de ça.
—C'est donc le paradis terrestre I s'écria rofBcier. Mais comment n'est^il pas visité plus souvent?
— Cela s'explique , lieutenaiit Baby ; llle des Aphones n'a point de port. C'est un avantage que lui a accordé la nature, et que l'on y considère comme du plus grand prix. Autour de l'fle et à une distance de plusieurs lieues, régnent des bancs qui interdisent jusqu'à l'accès des côtes , et pour arriver ici , il a fallu que la tempête vous ait fait faire un furieux saut par dessus l'écueil. Quant à à en sortir, il n'y faut pas songer : c'est réellement sans exemple.
d50 L'ILE DES APHONES.
— Allons donc , David , tous voulez railler.
— Pas le moins du monde , lieutenant ; tous voici, comme moi, citoyen de File des Aphones : accoutumez-vous-y.
— Bah 1 s*écria TofScier prenant les choses du côté plaisant, serait-ce vrai?
— Tout ce qu'il y a de plus vrai.
— £h bien, dans ce caS; il faut s^en accommoder.
Le vin y est-il bon ?
— Exquis.
— Lesrosbeefs?
— Parfaits.
— Et les femmes?
— Adorables ; vous les verrez.
— Cest-à-dire, David, qu'il n'y manque rien.
Du vin, des rosbeefs et des femmes : je parie que le rhum y est convenable aussi.
— Excellent.
— Alors, va pour Hle des JAphones. Topez là, David, je m'enrôle dans les écrevisses, c'est convenu. Mais j'y songe pourtant, ajouta4-il en retirant sa main ; il me vient un scrupule.
— Lequel, lieutenant Baby ?
-* Un scrupule bien légitime, ma foi. Vous le savez, mon garçon, je suis citoyen d'un État libre; il est naturel de s'informer de ce que je vais devenir. Non pas que j'y apporte des préjugés comme Fox, mais il y a des pays où l'on empale les gens, et je trouve cette manière de quitter le monde pleine d'incommodité. Yoyons,^ soyez sincère, sous quel gouvernement vivons-nous ici?
A ces mots , il s'opéra comme un phénomène chez le personnage interpellé. Jusque là les paroles sorties de sa bouche avaient toutes un son clair et parfaitement distinct , l'organe était excellent ; sonorité^ volubilité, rien n'y manquait. Et pourtant la réponse ne parvint pas cette fois aux oreilles du lieutenant. On voyait les lèvres de son interlocur teur s'agiter; mais il ne s'en échappait point de son. Baby ne savait à quoi attribuer cet anéantissement soudain de la voix ; il craignit d'avoir été mal compris et répéta sa question.
— Je vous ai demandé sous quel gouvernement nous vivons ici? dit-il à David.
Celui-ci fit un nouvel effort, agita ses lèvres plus vivement encore ; le résultat fut le même : point
^5i L'ILE I>ES APHONES.
de son perceptible , point de mot que l'ouïe pût saisir. Par trois fois Tépreuve fut recommencée et
toujours avec un jdésappointement égal. La volonté y était; mais rien de plus : la parole expirait sans retentissement.
— Voilà qui est curieux, dit Baby; la voix lui manque dès que je lui parle de son gouvernement. Voyons s'il la retrouvera sur un autre chapitre. Que me disiez-vous des femmes ^ David ? ajoutat'-il, en rappelant Tattention de son auditeur par un geste familier ; sont-elles vraiment bien?
^— Délicieuses , lieutenants
L'organe était retrouvé dans tout son éclat, un timbre plein , sonore, nourri comme celui d'une basse-tailié en renom. Que signifiait ce phénomène?
SXIL