LB8 GOBVÂBS DU DÉBUT
La conférence du capitaine Fox avec les autre» personnages décorés de Técrevisse d'or, ne pouvait se prolonger sans tomber dans le domaine de
r-Tf • "T-^,*-' -1
la comédie. Des deux eôtés , on s'était salué à outrance , et les plus forts d'eùtre ces naturels , ceux qui répétaient avec le plus de succès h,uit ou dix phrases que David leur avait enseignées, avaient depuis longtemps épuisé ce fond d'anglais , qu'ils relevaient par l'accent indigène. 11 était urgent de répandre un peu de variété sur un semblable divertissement. Au fond, tout n'était pas perdu > il est vrai 9 dans ce cérémonial : les dignitaires qui s'y prodiguaient, ne manquaient pas de s'acquitter en même temps d'une mission secrëjte, laquelle consistait à s'assurer que le bâtiment ne renfermât rren de suspect , et ne fût pas une machine de guerre dirigée contre les autorités du pays.
C'est que nos chevaliers de l'écrevisse , il Bst temps de l'avouer, n'étaient autre chose que des magistrat^ attachés à la surveillance publique , ce qui est le nom honnête de la police dans ce payslà. David y représentait l'élément saxon; un matelot basque, naufragé avant lui, l'élément gaulois. L'institution était d'ailleurs montée sur le plus grand pied^ et payée de manière à imposer dfi respect aux populations. Pour la mieux relever» on
35i L'ILE DES ÀPHONÇS.
l'avait décorée de l'écrevisse d*or, qui était la troisiëme dans Tordre des préséances. Les deux , pla* cées au-dessus de celle-là , étaient , Tune en diamants , l'autre en topazes , la première réservée au souverain, la seconde aux grands de TÉtat. Après eux , venaient les magistrats de la surveillance, et David» qui y représentait l'élément saxon, était un personnage , dans la plus stricte acception du mot.
Ces messieurs n'avaient plus rien à faire à bord du Slar; ils s*y étaient acquittés de tous les devoirs de leur charge ; la forme des choses, la physionomie des gens , rien ne leur avait échappé : ils auraient pu , de retour chez eux , écrire le signalement des hommes de l'équipage , avec les verrues et les balafres inhérentes à un tel sujet. Dans leur opinion , le brick était un repaire de grands criminels, accourus de loin pour porter le trouble dans l'île des Aphones. Un pareil motif pouvait seul expliquer qu'ils eussent essuyé une tempête, franchi un écueil, perdu leurs mâts et leur gouvernail, risqué vingt fois leur vie. Fait-on ces prouesses-là pour rien? Ainsi calculaient ces prudents magis-
L'ILE DES A.PHPNES. 355
tratSy habitués à pénétrer le fond des choses. Aussi > avant de quitter le Star, eurent-ils soin de laisser une nombreuse garde sur le pont : trop de précaution ne nuit jamais. En même temps , et avec les formes les pluspolies , ils prièrent le lieutenant Baby et le capitaine Fox de vouloir bien les accompagner sur le rivage , afin d'y remplir quelques formalités exigées par la loi du pays. Ce fut David qui porta la parole au nom des autres magistrats. En Texaminant bien , on aurait pu voir un sourire railleur errer sur ses lèvres^ pendant qu'il faisait cette ouverture. Captieuse ou non , les deux officiers n'avaient qu'à y déférer ; ils étaient à la merci de leurs hôtes , et ne savaient même pas s'il existait chez eux un droit des gens derrière lequel on pût se retrancher. D'ailleurs, l'impatience semblait gagner les autorités, qui, de leur observatoire, suivaient les scènes du bord » et une seconde fusée , éclatant dans les airs, vint rappeler aux magistrats en mission qu'il était temps de venir rendre des comptes.
• On s'embarqua dont en toute hâte dans la goudole la plus agile et la mieux armée. Les digni-
taires de l'écrevisse d'ot* s'assirent en rond sur une plate-forme garnie de coussins , les deux étrangers sur des bancs en bois qui ressemblaient à des sellettes. Évidemment on les traitait en suspects. Les physionomies môme avaient changé et pris une gravité qui approchait de la menace ; il n'était pais jusqu^à David qui ne se fût composé pour la circonstance un yisage digne et refrogné. Ces messieurs entraient décidément dans l'exercice de leurs fonctions; ils devenaient ofGciels, ils posaient.
Quand la gondole aborda le quai, une multitude immense en couvrait la surface. Ce peuple aimait les spectacles , il abandonnait tout pour y courir ; or ta vue des deux étrangers en était un. Fox et Baby auraient eu tort néanmoins de s'en enorgueillir ; le moindre prétexte attifait de semblables concours ; la foule eût même été plus grande pour une giraffe. Pour assurer le débarquement, une escouade d'agents , décorés de petites écrevissés en laine, distribuait à la ronde des avertissements , au moyen tte joncs flexibles affectés à cet emploi. Il fallut en user avec libéralité pour ouvrir un pas-
sage aux deux étrangers à travers ces flots de curieux. Cétait à qui les examinerait de près, toucherait leurs vêtements , s'assurerait de leurcoaiTormation , ou s'égaierait aux dépens de leurs personnes. Peuple singulier et doué de bien des perfections! Il ne lui suffisait pas d^ètre frivole, il se piquait encore d'être railleur.
Enfin, nos deux officiers, sous l'égide des magistrats qui les accompagnaient, parvinrent devant le monument où ils devaient subir leurs premières épreuves. Sur la porte était un écusson sculpté, où deux superbes écrevisses, debout sur leurs queues, s'enlaçaient par les pinces , et au-dessus trois inscriptions dont Baby eut l'explication plus tard. On y lisait :