MIGRATIONS DES FOURMIS
Il arrive parfois que les fourmis inquiétées, à diverses reprises, dans leur habitation ou attaquées par d'autres fourmis auxquelles elles ne peuvent
résister, se décident à changer de patriô et à aller jeter ailleurs les fondements d'une nouvelle demeure, toute la nation se transporte alors dans une autre localité : elle émigré. .« ,
Le départ est résolu. Plusieurs ouvrières vont à la découverte, et, lorsqu'elles ont trouvé un' emplacement convenable, elles reviennent à la fourmilière, se chargent de fourmis qu'elles suspendent à leurs mandibules, et les déposent dans ces nouveaux souterrains. Le nombre des fourmis porteuses, d'abord très-restreint, augmente à chaque instant. Au commencement, on n'en découvre que deux ou trois dans le sentier qui conduit de l'ancienne fourmilière à l'habitation future; mais lorsqu'il s'en trouve une assez grande quantité pour subvenir aux travaux, une partie de ces mêmes émigrants se rendent à leur tour à l'ancien nid d'où ils tirent, comme d'une pépinière, les habitants destinés à peupler la nouvelle demeure.
Il faut avoir été témoin de l'arrivée des recruteuses à l'ancienne fourmilière, pour se faire une idée de l'ardeur qu'elles déploient à préparer leur établissement; elles s'approchent à la hâte de plusieurs fourmis, les caressent tour à tour avec leurs antennes, les tirent par leurs mandibules et semblent les inviter à la désertion. Celles-ci se décident-elles à partir, elles se saisissent par leurs mandibules, et, tandis que la fourmi porteuse se retourne pour enlever celle qu'elle a décidée au voyage, cette dernière se suspend et se roule au-dessous de son cou. Tout ce manège se passe ordinairement de gré à gré : les deux fourmis se- caressent mutuellement avec leurs antennes : leurs mouvements, dans cette circonstance,
diffèrent peu de ceux qu'elles font lorsqu'elles se donnent à manger.
Quelquefois, néanmoins, les fourmis qui semblent présider à l'émigration s'emparent des autres fourmis par surprise et les entraînent hors de la fourmihère sans leur laisser le temps de résister ; elles les emportent avec rapidité, et lorsqu'elles sont parvenues à la nouvelle habitation, elles les déposent à terre et vont recommencer leur convoi avec ou sans l'assentiment de leurs compagnes.
Le nombre des recruteuses augmente en peu de temps; le sentier qui communique aux deux fourmilières en est rempli; le nid en est couvert; sa surface est le théâtre de courses et d'enlèvements répétés ; les fourmis ne retournent jamais dans la nouvelle demeure sans y porter quelque émigrante.
Le recrutement dure plusieurs jours; mais lorsque toutes les ouvrières connaissent la route de la nouvelle habitation, elles cessent leur rôle de porteuses pour l'échanger contre celui d'architectes. Déjà des voûtes, des caves, des avenues ont été pratiquées; les fourmis ont apporté leurs larves et leurs nymphes, puis les mâles et les femelles; tout 'le déménagement est fini ; elles abandonnent alors la première fourmilière : la société est définitivement installée dans son nouveau gîte.
LA CIGALE
LA CIGALE
La Fontaine, dans une jolie fable, dont la moralité, cependant, laisse à désirer, a popularisé la Cigale, cette rentière qui, sans le moindre souci de l'avenir, ne travaille guère, et passe tout l'été -à chanter. Grâce au bonhomme, sa réputation musicale est devenue proverbiale; elle était faite, du reste , depuis longtemps chez les habitants du midi de la France, étourdis, chaque année, par les sons stridents d'un orchestre qui les tympanise du matin au soir, pendant les chaleurs caniculaires.
La cigale, il faut 'en convenir, ne brille pas précisément par la beauté. Sa tête, large et courte, flanquée de deux gros yeux saillants, s'articule tout d'une pièce avec un corselet aussi large que haut, et réuni carrément au corps sans le moindre agrément. C'est dire qu'elle manque complètement de taille, et que'^toute sa personne a une apparence grossière, presque stupide. Mais tout ne gît pas dans la forme ; l'imperfection de la structure est compensée, chez l'insecte, par son double talent de musicien et d'artiste habile à travailler le bois.
Chose étrange! parmi les cigales, toutes les femelles sont muettes; les mâles, seuls, ont le privilège de chanter. On a ignoré longtemps comment ils s'y prenaient pour se faire entendre. L'opinion la plus répandue attribuait leur chant à l'agitation ra-
pide des ailes et à leur frottement les unes contre les autres; c'était une erreur : les recherches de Réaumur ont découvert les diverses pièces qui composent l'appareil musical des cigales et l'endroit où il est situé; nous savons aujourd'hui que sa structure est très-compliquée, et qu'il ne le cède en rien à l'organe de la voie humaine.
Ce n'est pas dans le larynx de la cigale qu'il faut le chercher; il est logé dans le ventre et recouvert par deux plaques écailleuses placées au-dessous du corselet, à la naissance de l'abdomen. En soulevant les deux plaques , on voit une cavité partagée en deux cellules; leur fond est occupé par deux petites lames extrêmement minces, tendues, vitreuses, et si transparentes, qu'il semble que la cigale ait deux fenêtres par lesquelles on peut voir dans l'intérieur de son corps : elles portent vulgairement le nom de miroirs et présentent, vues de côté, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Certains auteurs les ont regardées comme des tambours d'où partaient les sons, mais ceux-ci ont une autre origine; ils proviennent du jeu de deux grands muscles aboutissant à deux membranes contournées en forme de timbales qui occupent deux réduits au fond de la cavité abdominale; par la contraction et l'extension rapide des muscles, chaque timbale devient tour à tour convexe et concave ; l'air mis en mouvement trouve, en sortant des cellules, un volet écailleux qui le répercute dans une grande cavité où il est modifié et rendu plus sonore ; il s'échappe au dehors par les ouvertures qui remplissent, pour la voix des cigales, le même office que le larynx remplit pour notre voix.
LA CIGALE 81
Ainsi se produit le chant des mâles; on sait qu'ils n'en sont point avares ; il suffit d'un beau soleil pour les mettre en belle humeur; c'est à coups de sérénades plus ou moins harmonieuses, mais à coup sûr très-assourdissantes, qu'ils convient les femelles à ne pas laisser s'éteindre la race joyeuse des musiciens.
La cigale femelle, condamnée au silence , avait droit à une indemnité ; elle l'a reçue et avec largesse : sa tarière est un chef-d'œuvre de mécanique. Riche de quatre ou cinq cents œufs qu'elle doit pondre et loger en lieu sûr, elle avait besoin d'un instrument capable d'entailler le bois, de le fendre, de le percer el d'y creuser des trous; rien ne lui manque à cet égard. Sa tarière a près de douze centimètres de longueur ; elle la porte à l'eitrémité du ventre cachée dans une coulisse où un étui double la conserve. Elle se compose de deux pièces qui peuvent jouer alternativement, mais sans s'écarter l'une de l'autre ; elles se meuvent toujours parallèlement, assemblées qu'elles sont avec la plus grande précision, à coulisse et à languette, dans un support commun : ce sont deux limes dont chacune a près de sa pointe et seulement sur le côté extérieur des dentelures.
C'est au moyen de ce jeu alternatif des deux limes, que la cigale vient à bout de percer, dans le bois, les trous où elle veut loger ses œufs ; elle rie s'attaque qu'aux branches mortes ou sèches ; l'instrument y pénètre de toute sa longueur, obliquement d'abord, mais dès qu'il: a atteint la moelle, il prend une direction parajlèle à l'axe du morceau de bois. La ponte commence aussitôt que la tarière est parvenue
à la moelle. Il est facile de reconnaître les branches auxquelles la cigale a confié ses œufs : elles sont parsemées de petites protubérances disposées à la file les unes des autres, à des distances plus ou moins régulières, mais toujours sur le même côté du brin ligneux. Pour profiter de remplacement, la cigale range ses œufs de manière que le bout postérieur de l'œuf qui précède soit en face du bout antérieur de l'œuf qui le suit ; sa ponte achevée, elle bouche l'ouverture des trous avec des fibres ligneuses . H est à remarquer que lorsqu'elle commence à creuser le bois, elle se contente de soulever les fibres qui sont au bord du trou ; elle les y laisse attachées par un bout, pour le reprendre ensuite et soustraire sa nichée aux intempéries de l'air et aux attaques des maraudeurs.
La larve sort du nid par la même ouverture qui # donné passage aux œufs ; elle est loin d'avoir acquis a ce moment tout son premier développement ; petit était l'œuf quand il a été introduit dans le trou de la branche, petite doit être la larve pour tt pouvoir en sortir. Sa première opération hors de son berceau est de s'enfoncer en terre; elle y achève de croître sous la forme d'un ver hexapode, y prend le bec qui caractérise les insectes de son ordre, et s'y transforme en nymphe. Son travail de mineur lui est rendu facile par la conformation toute particulière de ses deux premières pattes ; elles sont munies d'armures si fortes, que les terres les plus dures ne leur résistent pas ; on les trouve parfois à un demi-mètre et même à un mètre de profondeur au voisinage des racines des arbres.- Le temps que la nymphe passe sous terre n'est pas pour