‹ Mœurs pittoresques des insectesChapitre 10 sur 26 · HISTOIRE DBS FOURMIS G* COMBATS DES FOURMIS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DBS FOURMIS G* COMBATS DES FOURMIS

Jusqu'ici les fourmis réunies en société se sont occupées de leurs travaux, de l'éducation des larves et de l'entretien des pucerons; leurs mœurs, du moins chez certaines espèces, vont nous apparaître sous un jour nouveau ; ce ne sont plus ces insectes laborieux, vivant tranquilles sous leur chaumé, des fourmis belliqueuses les ont remplacés; la guerre, les . combats deviennent leurs occupations journalières : c'est toute une histoire à part et dont nous devons la relation au grand naturaliste Huber.

« Le 17 juin 1804, dit-il, me promenant aux environs de Genève entre quatre et cinq heures de l'après-midi, je vis à mes pieds une légion d'assez grosses fourmis qui traversaient le chemin. Elles marchaient en corps avec rapidité; leur troupe occupait un espace de huit à dix pieds de longueur, sur trois ou quatre pouces de large ; en peu de minutes elles eurent entièrement évacué le chemin; elles pénétrèrent au travers d'une haie fort épaisse et se rendirent dans une prairie où je les suivis; elles serpentaient sur le gazon sans s'égarer, et leur colonne restait toujours continue malgré les obstacles qu'elle avait à surmonter.

« Bientôt elles arrivèrent près d'un nid de noircendrées, dont le dôme s'élevait dans l'herbe à vingt pas de la haie. Quelques fourmis de cette espèce se trouvaient à la porte de leur habitation. Dès qu'elles découvrirent l'armée qui s'approchait, elles s'élancèrent sur oeUes qui se trouvaient à la tête de la cohorte; l'alarme se répandit à l'instant dans l'inté-

tournai le lendemain, à la même heure, sur la route où j'avais vu passer l'armée des fourmis rousses, dans l'espoir de retrouver quelques traces du phénomène dont j'avais été témoin, et je découvris bientôt la retraite d'une de ces hordes belliqueuses.

« Je vis à la droite d'un chemin une grande fourmilière couverte de fourmis rousses; elles se disposèrent en colonne, partirent toutes ensemble, et tombèrent sur une fourmilière noir-cendrée où elles s'introduisirent presque sans opposition ; une partie d'entre elles ressortirent de là, tenant entre leurs pinces des larves qu'elles avaient dérobées; les autres, moins heureuses, ne rapportèrent aucun fruit de leur expédition ; elles se divisèrent en deux troupes : celles qui étaient chargées reprirent le chemin de leur demeure ; celles qui n'avaient rien trouvé se réunirent et marchèrent en corps sur une seconde fourmilière noir-cendrée dans laquelle elles firent un ample butin d'œufs de larves et de nymphes. L'armée entière , formant deux divisions, se dirigeait du côté où je l'avais vu partir.

a J'arrivai avant les fourmis rousses auprès de leur habitation; mais quelle fut ma surprise en voyant à la surface un grand nombre de fourmis noir-cendrées ! Je soulevai la couche extérieure de l'édifice, il en sortit encore davantage, et je commençais à croire que c'était aussi une de ces fourmilières pillées par les fourmis rousses, lorsque je vis arriver àjla porte du nid la légion 5de celles-ci [chargées des trophées de la (Victoire. Son retour ne causa aucune alarme aux noir-cendrées; les fourmis rousses descendirent avec leur proie dans les souterrains, les noir-cendrées ne parurent pas s'y opposer, j'en vis môme quelques-

unes s'approcher sans crainte de ces fourmis guerrières, les toucher avec leurs antennes, leur donner à manger, prendre quelques-uns de leurs fardeaux et les emporter dans le nid. Les fourmis rousses n'en sortirent plus Jde toute la journée; les noir-cendrées restèrent encore quelque temps dehors, mais elles se retirèrent avant là nuit.

« Jamais énigme ne piqua plus vivement ma curiosité que cette singulière découverte... J'étais impatient de connaître les relations de ces deux espèces de fourmis; pour y parvenir, j'ouvris une de leurs fourmilières : j'y trouvai un très-grand nombre de fourmis rousses au milieu de noir-cendrées, et je commençai à acquérir quelques notions sur leurs rapports mutuels.

« Les noir-cendrées s'occupèrent tout de suite à rétablir les avenues de la fourmilière mixte; elles creusèrent des galeries et emportèrent dans les souterrains les larves et les nymphes que j'avais mises à découvert. Les rousses, au Contraire, passèrent indifféremment sur les larves sans les relever, ne se mêlèrent pas aux travaux des noir-cendrées, errèrent quelque temps à la surface du nid, et se retirèrent enfin, pour la plupart, dans le fond de leur citadelle.

« Mais à cinq heures de l'après-midi , la scène change tout à coup ; je les vois sortir de leur retraite; elles s'agitent, s'avancent au dehors de la fourmilière : aucune ne s'écarte qu'en ligne courbe, de manière qu'elles reviennent bientôt au bord de leur nid. Leur nombre augmente de moment en moment ; elles parcourent de plus grands cercles; un geste se répétant constamment entre elles, toutes ces fourmis

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vont de Tune à l'autre en touchant de leurs antennes et de leur front le corselet de leurs compagnes; celles-ci, à leur tour,s'approchent des fourmis qu'elles

voient venir et leur communiquent le môme signal : c'est celui du départ; l'effet n'en est pas équivoque; on voit aussitôt celles qui l'ont reçu se mettre en marche et se joindre à la troupe. La colonne s'orgarnise ; elle s'avance en ligne droite, se dirige dans le gazon; toute l'armée s'éloigne et traverse la prairie : on ne voit plus aucune fourmi rousse sur la fourmilière. La tête de la légion semble quelquefois attendre que l'arrière-garde l'ait rejointe; elle se répand à droite et à gauche, sans avancer; l'armée se rassemble de nouveau en un seul corps et repart avec rapidité. On n'y remarque aucun chef; toutes les fourmis se trouvent, tour à tour, les premières ; elles semblent chercher à se devancer. Cependant quelques-unes vont dans un sens opposé ; elles redescendent de la tête à la queue, puis reviennent sur leurs pas, et suivent le mouvement général; il y en a toujours un petit nombre qui retournent en arrière, et c'est probablement par ce moyen qu'elles se dirigent.

« Arrivées à plus de trente pieds de leur habitation, elles, s'arrêtent, se dispersent et tâtent le terrain avec leurs antennes, comme des chiens flairent la trace du gibier ; elles découvrent bientôt une fourmilière souterraine. Les noir-cendrées sont retirées au fond de leur demeure ; les fourmis rousses ne trouvant aucune opposition, pénètrent dans une galerie ouverte ; toute l'armée entre successivement dans le nid, s'empare des nymphes et sort par plusieurs issues ; je la vois aussitôt reprendre la route de la four-

milière mixte. Ce n'est plus une armée disposée en colonne, c'est une horde indisciplinée ; ces fourmis courent à la file avec rapidité ; les dernières qui sortent de la fourmilière assiégée sont poursuivies par quelques-uns de ses habitants qui cherchent à leur dérober leur proie, mais il est rare qu'ils y parviennent.

« Je retourne vers la fourmilière mixte pour être témoin de l'accueil fait à ces spoliatrices par les noir-cendrées avec lesquelles elles habitent, et je vois une quantité considérable de nymphes amoncelées devant la porte : chaque fourmi rousse y dépose son fardeau en arrivant, et reprend la route de la fourmilière envahie. Les noir-cendrées, quittant leurs travaux, viennent relever les nymphes une à une et fes descendent dans les souterrains; je les vois même souvent décharger les fourmis rousses après les avoir touchées amicalement avec leurs antennes, et celles-ci leur céder sans opposition les nymphes qu'elles ont dérobées.

« Suivons encore la troupe pillarde. Elle retourne à l'assaut de la fourmilière qu'elle a déjà dévastée, mais ses habitants ont eu le temps de se rassurer et de placer de fortes gardes à chaque porte. Les rousses, en trop petit nombre d'abord , fuient lorsqu'elles voient les noir-cendrées en défense ;. elles retournent vers leur troupe, s'avancent et reculent à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'elles se sentent en force ; alors elles se jettent en masse sur une de ses galeries, chassant, mettant en déroute les noir-cendrées ; toute l'armée s'introduit dans la cité souterraine et enlève une grande quantité de larves qu'elle emporte à la hâte ; mais on ne voit jamais les rous-

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ses emmener d'insectes parfaits : c'est aux larves seules qu'elles en veulent. A leur retour à la fourmilière mixte, les larves reçoivent encore le meilleur accueil; les noir-cendrées ont serré la première récelte; chacune des rousses pose, derechef, sa nymphe à l'entrée de l'habitation, ou la remet immédiatement à quelque noir-cendrée, et celle-ci s'empresse de la porter dans l'intérieur du nid. Le lendemain eurent lieu de nouvelles expéditions sur d'autres fourmilières qui eurent toutes le même succès. y>

Les fourmis sanguines ont une autre manière de combattre. Jamais elles ne sortent seules ; elles vont

ar petites troupes s'embusquer près d'une fourmilière et attendre la sortie d'une de ses fourmis pour s'élancer sur elle et la saisir ; quelquefois , cependant, l'attaque est plus vive et plus générale, mais toujours elle est accompagnée d'une certaine prudence. C'est surtout aux noir-cendrées que les fourmis sanguines déclarent la guerre; à peine sontelles parvenues près de leur nid , qu'elles se dispersent tout autour. Les noir-cendrées se tiennent sur la défensive ; pendant ce temps, de petites bandes de fourmis sanguines viennent renforcer la première brigade , l'ennemi fait alors quelques pas en avant ; mais en même temps qu'il approche, des courriers sont expédiés à la fourmilière sanguine. Ces fourmis, arrivant en toute hâte, jettent l'alarme et aussitôt un nouveau détachement rejoint l'armée ; les fourmis sanguines ne se pressent pas encore de commencer le combat; elles tiennent en échec les fourmis noircendrées dont la plupart sont sorties pour recevoir l'ennemi.

Bientôt des escarmouches s'engagent autour du camp, et ce sont toujours les fourmis assiégées qui attaquent les assiégeants ; les noir-cendrées se préparent à une vigoureuse résistance ; mais par une prudence vraiment remarquable, et comme si elles se défiaient de leurs forces, elles songent au salut des larves qui leur sont confiées. Longtemps avant que fissue de la bataille puisse être pressentie, elles apportent leurs nymphes en dehors des souterrains et les amoncellent à l'entrée du nid, du côté opposé à celui d'où viennent les fourmis sanguines , afin de pouvoir les emporter plus aisément si elles étaient vaincues. Le danger s'accroît. Les fourmis sanguines, fortes des nouvelles recrues qui arrivent à chaque instant, se jettent sur les noir-cendrées, les attaquent de toutes parts, et parviennent sur le dome de leur cité. Les noir-cendrées sont vaincues; après une vive résistance, elles renoncent à se défendre davantage, s'emparent des nymphes qu'elles ont rassemblées hors de la fourmilière et les emportent au loin. Une partie des fourmis sanguines se mettent à leur poursuite ; les autres pénètrent dans l'intérieur de la fourmilière, s'emparent de toutes les avenues , et enlèvent ce qui reste de larves et de nymphes pour en faire autant d'ilotes qui demeurent seuls chargés des travaux de la société.

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