LES ICHNEUMONS
Un corps svelte, déforme très-diverse, tantôt cylindrique, tantôt en fuseau, parfois comprimé en faucille, terminé souvent par de longs filets; des antennes roulées sur elles-mêmes et presque toujours en mouvement , signalent les Ichneumons. A l'état parfait, ces jolis insectes se nourrissent du suc des fleurs ; mais aux approches de la maternité, ils changent de mœurs et ne songent plus qu'à leur postérité : malheur alors aux larves et aux chrysalides 1 elles vont périr par milliers.
Pour remplir leur fonction de mères, la plupart des ichneumons femelles sont pourvues d'un instrument spécial dont ils tirent un merveilleux parti ; une tarière leur sert à la fois à scier et à forer ; elle ouvre en outre un passage aux œufs à travers le bois, le mortier et le corps des insectes. A première
vue, l'instrument, au repos, ressemble à un simple filet; mais dans l'action, il montre les cinq pièces dont il est composé : les deux filets extérieurs font l'office d'étui; le filet du milieu se divise en trois pièces dont l'impair abrite deux scies dentelées à leur extrémité.
Dès que la tarière a été mise en jeu, l'insecte commence sa ponte; il dépose ses œufs dans le corps d'une larve vivante, destinée à être la proie des jeunes êtres qui en sortiront. Quelquefois les œufs ne sont pas logés sous la peau, ils sont simplement appliqués à sa face extérieure par un mince pédicule ; dans ce cas , les jeunes larves à peine écloses donnent tête baissée dans le corps de leur victime, sans que la partie postérieure de leur abdomen abandonne le fond de l'œuf auquel elle e^t fixée.
En général, c'est à l'état de larve et non pas sous leur forme parfaite que les insectes sont attaqués par l'ichneumon. Il en veut particulièrement aux chenilles, et surtout à celles du chou ; fondre sur elles, s'accrocher à leur corps, cribler leur peau de trous et y déposer une partie de ses œufs, sont pour lui habitudes journalières : peu de chenilles échappent à sa poursuite.
L'attaque , cependant , n'est pas toujours sans résistance. A l'approche de l'ichneumon , certaines chenilles se précipitent à l'extrémité d'un fil collé d'avance à quelque branche, et impriment à leur corps un mouvement de rotation rapide , tantôt dans un sens, tantôt dans un autre ; à mesure que l'ichneumon cherche à saisir la chenille, celle-ci, par une habile manœuvre, se dérobe à ses coups;
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l'a-t-il manquée plusieurs fois, il l'abandonne pour d'autres moins alertes ou moins avisées; il est rare cependant que, du premier jet, il n'atteigne pas son but.
Chaque fois que l'ichneumon enfonce sa tarière dans le corps de sa victime, il y dépose un œuf à une assez grande profondeur pour que la chenille puisse changer de peau et rejeter sa dépouille sans expulser en même temps le germe auquel elle donne asile bien malgré elle. Quinze, vingt, trente blessures faites coup sur coup à la même chenille la transforment bientôt en une sorte de magasin à œufs d'où sortira toute une horde de voraces qui croîtront à ses dépens. Chose curieuse, la pauvre bête n'a pas l'air de se douter qu'elle porte la mort dans ses flancs. Non- seulement elle ne s'émeut pas, la plupart du temps, des piqûres de l'ichneumon, puisqu'elle continue ses repas comme si rien de nouveau ne lui était survenu, mais elle se développe, grossit et grandit, alors, même que de terribles ennemis font ripaille dans son intérieur. Les œufe de l'ichneumon , en effet, n'ont pas tardé à éclore sous l'influence de la chaleur animale qui les a couvés. Dès leur naissance, les jeunes parasites ont bon appétit; serrés les uns contre les autres dans le ventre de la chenille, ils entament, à qui mieux mieux, ses parties succulentes, se nourrissent de son tissu graisseux, mais se gardent bien d'attaquer ses organes essentiels, l'estomac, les intestins; linstinct leur a appris que leur existence est intimement liée à celle de la chenille qu'ils dépècent; ils doivent la laisser vivre jusqu'à ce qu'euxmêmes aient complété leur première croissance :
voilà pourquoi ils ne la mangent qu'avec discrétion. Tant que les petits de l'ichneumon sont à l'état de vers, la chenille continue paisiblement son train de vie; ses parasites, tout en la rongeant en détail, évitent de lui faire des blessures mortelles, ils la débarrassent seulement de sa graisse, pur objet de luxe pour les chenilles, si leurs chrysalides n'en avaient absolument besoin pour fortifier les organes du futur papillon. Vient un moment, cependant, où les intrus se disposent à leur métamorphose en chrysalides; ils sont repus, la table n'a plus besoin d'être dressée ; désormais, ils n'auront plus à se nourrir qu'à l'état d'insectes parfaits, donc plus de ménagements à garder, haro sur le garde-manger : ils achèvent de le vider. C'en est fait de la pauvre chenille, ses jours sont comptés ; un beau jour, sa peau se perce sur les côtés; on en voit sortir une légion de larves qui se tirent de son corps par des contractions répétées ; en moins d'une demi-heure, le débarquement général est opéré. La bête n'en meurt pas sur le coup, mais elle est à toute extrémité. Elle n'a plus, il est vrai, à loger ses mangeurs; son rôle de nourrice involontaire est bien terminé ; mais, à bout de forces, rongée, desséchée, épuisée, elle traîne encore pendant quelques jours une existence languissante, et finit par périr de consomp-
Pendant ce temps, que sont devenues les larves de Tichneumon ? En sortant du corps de la chenille, elles descendent toutes du côté par lequel elles se sont fait jour; celles du côté droit se rangent à droite, celles du côté gauche se placent à gauche, sans s'éloigner les unes des autres , ni môme de la
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chenille. Tout d'abord, eUes se mettent à filer, mais ce n'est là qu'une simple ébauche; elles jettent çàet là quelques fils, en différents sens, et en forment une petite masse qui sert de base à la coque. Chaque ver songe bientôt à s'en faire une tout de bon; elle a la forme et la couleur dorée du cocon des vers à soie : trois quarts d'heure suffisent pour sa confection.
Les chenilles ne sont pas les seules qui servent de berceau et de proie aux ichneumonides , les larves d'un grand nombre de Diptères éprouvent le môme sort. Les Araignées elles-mêmes, si redoutables à tant d'insectes, ne sont pas à l'abri des attaques des ichneumons, les femelles viennent pondre tantôt dans leur ventre, tantôt dans leurs cocons soyeux; les larves y éclosent et s'y comportent comme celles qui se nourrissent de la chenille du chou. D'autres insectes, très-voisins des ichneumons, les Ghrysides, les Braconides, ont recours à des procédés analogues pour propager leur espèce. Les premières déposent leurs œufs dans le nid de certains hyménoptères, alors que la femelle est en quête de provisions pour ses petits; la larve étrangère , peu scrupuleuse , «roque à la fois l'habitant légitime du nid et la pâtée mielleuse qui lui était destinée.
Quelques braconides de la plus petite espèce font élection de domicile dans le corps des pucerons; les plus ventrus sont ceux qu'elles préfèrent. A peine sont-elles à portée du placide animal, elles font glisser leur abdomen entre leurs pattes , de manière qu'il déborde la tête, et piquent le puceron sans y toucher autrement. Celui-ci, une fois blessé»
ne périt pas immédiatement; il reste immobile sous une feuille ; sa peau se tend de plus en plus; bientôt elle jaunit et se flétrit : sa décrépitude coïncide avec le ^développement de la larve de braconide qu'il nourrit de sa propre substance. L'insecte parasite trouve sans doute qu'il fait bon de vivre ainsi au * préjudice de son hôte; il ne le quitte pas aussitôt qu'il a cessé d'être larve , il y prolonge son séjour même après la mort du puceron : de son corps desséché il se fait une tente, s'y file un cocon soyeux pour se métamorphoser en nymphe, et ne l'abandonne qu'au moment de prendre sa volée.
De ces faits , et de bien d'autres qu'il serait aisé de multiplier , découle une conséquence morale à laquelle on ne fait pas toujours assez attention. Quand on voit un grand nombre d'insectes devenir, chaque année , la proie d'autres espèces , on est porté naturellement à se demander quelle nécessité fatale enchaîne d'une à l'autre ces existences éphémères. La Providence manque- t-elle donc de ressources pour que tous les êtres trouvent leur place au grand banquet de la nature? Non sans doute ; mais la guerre est parfois nécessaire pour équilibrer toutes choses. Qu'une seule espèce se multiplie sans obstacle pendant plusieurs générations, et notre globe envahi deviendrait inhabitable. Au contraire, si les occasions de ruine sont proportionnées à la fécondité des êtres; si, à mesure qu'une espèce déborde en légions innombrables, des ennemis puissants surgissent qui les combattent, les déciment et contiennent leurs races dans de justes proportions, le superflu de la création s'absorbe ainsi dé lui-même, la loi salutaire des rapports est main-
tenue et l'harmonie générale sauvée : concluons donc avec maître Garo que
Dieu fait bien tout ce qu'il fait.
La Fontaine.