‹ Mœurs pittoresques des insectesChapitre 14 sur 26 · A BEC · texte numérisé non relu

A BEC

Les Fouisseurs constituent une catégorie jd'insectes distingués par leur habileté à construire le nid et leur merveilleux instinct à approvisionner leurs petits, avant môme qu'ils soient nés; la plupart appartiennent à Tordre savant des Hyménoptères. Les femelles ont toutes les charges de la maternité et travaillent solitairement : les mâles, insouciants de la progéniture , vivent de leurs rentes, sans rien faire autre chose que batifoler et butiner, pour leur propre compte, sur les fleurs épanouies.

Tout fouisseur , méritant ce nom , est armé en guerre et équipé pour le travail. Une bonne épée, des mandibules dentelées et tranchantes le rendent apte à l'attaque comme à la défense ; ses outils consistent dans de fortes jambes hérissées d'épines; il s'en sert pour creuser le sol , les murailles , dépecer et charpir les substances végétales; dans cette besogne ardue, les mâchoires lui viennent aussi en aide : elles opèrent , à la fois , comme une pioche ou comme des ciseaux.

L'atelier où les femelles déploient leur industrie

varie suivant la tribu à laquelle appartiennent les ouvriers ; le plus souvent il est établi en plein air , dans des terrains plus ou moins en pente, mais toujours bien exposés au soleil , les bons compagnons ne craignant jamais d'avoir trop chaud.

Il faut les voir à l'œuvre pour se faire une idée de leur ardeur à creuser un trou ; leurs pattes, converties en râteaux vigoureux , déchirent le sol avec une sorte de furie , et en rejettent les déblais en arrière; les mandibules, à leur tour, arrachent les particules terreuses , détachent les graviers et brisent toute résistance. Rien ne décourage Tinsecte ; plus l'obstacle est grand , plus il redouble d'efforts. Il est rare, du reste, qu'il ait affaire à des matières trop dures; son instinct sait le conduire aux endroits les plus favorables pour pratiquer un terrier; la maternité le poussant, l'excavation est bientôt terminée; la galerie ouverte, une ou plusieurs cellules y sont ménagées, dans le fond, pour le berceau des petits.

Tout zélé travailleur qu'il est, le fouisseur ne se croit pas obligé de piocher à tout propos ; il ne tient nullement à la gloriole d'avoir bâti lui-môme sa maison. S'il en trouve une toute faite qui n'ait pas de propriétaire, il s'en empare ; de même , il sait profiter de toute cavité ou fissure déjà formée ; chez lui, ce n'est ni paresse ni lâcheté, mais simple question de bon sens : à quoi bon peiner quand on peut l'éviter et arriver au but par des moyens plus faciles ?

Le logement des petits préparé, commence, pour le fouisseur, un rôle bien différent de celui qu'il a rempli jusqu'alors. La femelle adulte ne se nourrit

Si

que de matières fluides, du sucre mielleux des fleurs ; mais au moment de propager son espèce, elle se souvient que, dans son jeune âge, elle vivait de proie vivante; en bonne mère de famille, elle fera pour ses petits ce qu'on a fait pour elle : elle les approvisionnera de chair # fraîche; elle se met donc à chasser, et chasse sans relâche. Le gibier est loin d'être lé même pour toutes les larves dont on doit garnir le buffet. Suivant les espèces, il faut aux unes des entrées de chenilles, aux autres des plats de coléoptères. Celles-ci digèrent mieux les pucerons, celles-là préfèrent les araignées, d'autres, enfin, aiment beaucoup les mouches. Avec des goûts si différents, n'y a-t-ii pas à craindre quelque méprise? Nullement, l'instinct, chez les insectes, ne se trompe jamais. Il est bon de savoir qu'il y va de la vie des petits, si on ne leur donne pas les morceaux qu'ils désirent; cette fois encore, l'instinct maternel ne fera pas fausse route. Le chasseur tombe juste sur la proie qu'il lui faut; il tue trois, quatre, six et jusqu'à douze pièces, et, suivant leur grosseur, il les distribue, en plus ou moins grand nombre, aux futures larves. Mais c'est ici que s'étale dans toute sa magnificence le luxe de ressources que possède chaque mère fouisseuse. Ce n'est pas tout, pour elle, de savoir discerner et choisir le gibier que réclameront un jour ses petits, elle doit le leur apporter vivant dans leur garde-manger ; autrement, il leur serait inutile ; tous périraient d'inanition auprès d'un cadavre auquel ils ne toucheraient pas , quelque atroce que fût leur faim. La victime doit donc être vivante pour leur servir de pâture; il y a plus, sans pattes, et partant, incapables de se déplacer, les

larves devront la trouver à leur chevet, dès qu'elles s'éveilleront de leur sommeil dans l'œuf. Nulle difficulté à cet égard : la mère aura l'attention de mettre le gibier à leur portée dans la cellule. Mais une autre complication rend le problème fort épineux. Les petits, en naissant, sont faibles; leur corps est à peine vêtu d'une peau fort mince; ils sont absolument hors d'état de lutter avec toute proie qui pourrait se défendre ; l'éternelle Sagesse a merveilleusement prévu toutes choses ; les victimes, vouées à l'immolation, resteront vivantes, mais dans un état de paralysie qui ne leur permettra pas le moindre mouvement ; elles ne pourront apporter la moindre résistance : elles se laisseront ronger, dévorer sans mot dire. Par un de ces secrets chimiques qu'on ne saurait trop admirer, la mère fouisseuse, en saisissant sa proie, la pique là seulement où le coup, sans lui être fatal, la blesse de manière à la plonger dans un engourdissement léthargique qui prolongera sa vie jusqu'au jour où elle servira de nourriture à ses petits : tout est calculé pour qu'elle dorme d'une mort apparente, et qu'elle n'entre en décomposition que bien au delà du temps assigné pour la croissance définitive de la larve qui n'aura plus besoin, alors, de manger. Les choses se passent ainsi; Sphex, Crabrons, Ammophiles, Pompiles, Odinères, Bembex en fournissent maint et maint exemple, chaque année.

Aussitôt que l'approvisionnement est terminé, la mère fouisseuse dépose un œuf dans la cellule; elle la ferme avec les déblais retirés pendant le travail de l'excavation, et s'efforce de faire disparaître toute trace du berceau de sa descendance. Elle procède

de la même manière pour chacune des loges où elle a laissé un germe. Les terriers sont tantôt rapprochés les uns des autres, tantôt dispersés sur différents points; tous sont garnis de yivres à l'intérieur, et hermétiquement clos. Cette grande tâche accomplie, l'excellente mère n'a plus rien à faire en ce monde ; le but suprême de son existence est atteint : elle a continué son espèce et travaillé, jusqu'à la fin, pour assurer la nourriture de ses enfants posthumes.

Parmi les nombreux hyménoptères qui approvisionnent leurs petits de proie vivante,' le Bembex à bec est un de ceux qui donnent l'idée la plus complète des mœurs des fouisseurs; il avait donc sa place désignée dans cette galerie historique destinée à illustrer les, insectes les mieux doués du côté de l'instinct.

Sa livrée noir citron rappelle la couleur générale des guêpes avec lesquelles il- a plus d'une ressemblance ; son corsage, toutefois, est moins élégant. Habitant des lieux sablonneux, en plein soleil, il vole avec rapidité en faisant entendre un bourdonnement aigu et saccadé ; il s'arrête peu sur chaque fleur. Dans nos climats, il commence à paraître vers le mois de juillet; la femelle est bientôt courtisée par une troupe d'écervelés, très-désireux de lui plaire et tout prêts à se chamailler pour sa possession.

Peu farouche de sa nature, notre bembex ne craint pas d'avoir des voisines lorsqu'elle s'occupe du berceau de sa progéniture; on la rencontre en troupes dans les endroits où le sable, mouvant à la surface, repose sur un fond solide. Dans cette colonie nidi-

fiante, où tout est femelle, quel caquetage et quel mouvement ! on va, on vient, on se remue de tous côtés, et de tous côtés on babille, on chantonne, on mine, on fouille, on creuse; le travail est poussé avec une ardeur fiévreuse, le bourdonnement incessant. C'est bien autre chose, vraiment, si vous vous approchez des commères : vous devenez l'événement qui intéresse la sûreté générale. Aussitôt le bourdonnement augmente, toute la population effarée tourbillonne autour de vous d'une façon menaçante ; elle ne se calme qu'après que vous vous êtes écarté à une certaine distance ; c'est le parti le plus sage, car les bembex femelles sont armées de poignards secrets; en vous tenant immobile, il vous sera facile de tout voir du point peu éloigné où vous vous serez placé , et les bembex, d'ailleurs, seront pleins d'indifférence pour votre curiosité. Le trouble apaisé, chacun reprend sa besogne ; elle est conduite lestement. Les mères savent que la saison presse ; les râteaux épineux piochent vigoureusement le sol; les débris pleuvent derrière Tinsecte, à mesure que l'excavation devient plus profonde; un boyau de deux ou trois centimètres de longueur est percé ; il décrit un angle obtus à son ouverture : le berceau du futur hyménoptère repose dans le fond.

Tandis que chaque femelle s'acquitte de son métier de fouisseuse avec une ardeur toute maternelle, les mâles sont aux aguets, posés sur le sable, de distance en distance, ou planent à trente centimètres au-dessus des nids. Une femelle vient-elle à sortir de son terrier, le plus entreprenant se précipite sur elle, mais au même instant trois ou quatre compétiteurs jaloux fondent sur le couple : tous rou-

lent à terre dans une singulière mêlée ; la femelle, cause innocente de cette irruption subite, se tire comme elle peut de la bagarre ; elle plante là lès

empressés, et s'en va tout doucettement à ses affaires. Elle a vraiment toute autre chose en tête que de se laisser conter fleurette. Elle sera bientôt mère > son instinct l'avertit qu'elle doit songer à sa postérité : la chasse la réclame. Le gibier qu'elle convoite, ce sont les gros bonnets de la tribu des Muscies, Bombyles, Syrphes, Mouches de la viande, Stratyomides, Eryales, etc., tous fins voiliers. Les saisira la course, petite chance; au vol, impossibilité presque absolue; d'un coup d'aile les Diptères sont aux antipodes : le bembex tâchera donc de les surprendre ; il les épie, et tandis qu'ils sont à picorer sur les fleurs, il se jette sur eux et les poignarde au milieu de leur repas.

Le coup est si adroitement porté, que la victime tombe comme frappée d'une apoplexie foudroyante; plus de locomotion, à peine peut-elle encore remuer les pattes pendant quelques instants; elle ne s'agite môme pas d'un tremblement convulsif, dernier signe d'une vie expirante ; seulement, ses membres et ses ailes ne sont pas rigides : ils gardent un reste de souplesse, mais sans pouvoir agir. C'est que le poison subtil introduit dans les flancs de la bestiole a produit subitement son effet. La muscie est blessée mortellement, mais elle ne mourra ni des suites du coup de poignard, ni d'une mort lente; elle demeurera paralysée jusqu'au temps où elle servira de pâture à la larve du bembex. Mieux vaudrait , sans doute, pour elle finir immédiatement, que de passer par cette lente agonie ; mais, espérons-le, la

pauvrette engourdie n'en a pas conscience. Chaque capture entraîne pour le bembex une course à son nid, et chaque nid reçoit douze pièces de gibier avec un œuf seulement; la provision faite, l'insecte remplit le terrier de sable et le tape fortement à la surface, de manière à dissimuler complètement la place du nid. La femelle pond au moins dix œufs pendant sa courte existence ; chaque œuf exigera donc une nouvelle fouille , de nouvelles tueries et de nouveaux approvisionnements, travail de mineur et de chasseur réellement considérable, mais qui ne fait jamais reculer une mère ; tout calcul fait, la postérité d'un seul bembex réclame le sacrifice de cent vingt diptères; le proverbe a raison : On n'élève pas ses enfants avec rien.

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Naître le soir, mourir le matin, que dis-je? arriver à la vie après le coucher du soleil , et disparaître avant le lever de l'aurore ; parfois même, ne se montrer que pendant quelques heures, et cependant finir de vieillesse et de décrépitude , après avoir rempli toute son existence, tel est le sort des Éphémères. A notre point de vue, ce n'est là que passer; mais pour l'insecte, vingt-quatre heures composent deux longs siècles que jamais aucun membre de sa famille n'a traversés : ses centenaires, s'il en est, vivent à peine l'espace d'une nuit.

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* Deux grandes ailes réticulées, de la plus line gaze, recouvrent , comme une mantille , les deux petites ailes intérieures ; un corps long et fluet, terminé par deux ou trois filets très-fragiles et dépassant en longueur la taille de l'insecte ; une tête large et courte; les deux premières pattes plus longues que les autres et projetées en avant , dessinent la silhouette de l'Ephémère.

Toutes les espèces de cette nombreuse tribu sont habitantes des eaux dans leur premier âge ; leur enfance, qui se prolonge pendant deux ou trois années, constitue leur /principale existence ; aussi, le nom d'Ephémères ne leur convient-il réellement, que lorsque, devenues insectes parfaits, elles ont pris des ailes, sont aptes à se reproduire, et meurent au bout de quelques heures d'apparition crépusculaire ou nocturne : leur état de larves est celui sous lequel elles offrent le plus d'intérêt.

Leur physionomie première est bien différente de celle qu'elles prennent dans la dernière phase de leur vie. Il ne faut y chercher ni beauté ni élégance ; à quoi bon quand on vit solitaire au fond d'un trou ? De fortes mâchoires pour triturer une nourriture grossière, des pattes solides pour creuser un terrier, sont bien préférables ; sous ce rapport, la larve de l'Ephémère n'a rien à envier aux plus favorisés : mandibules dentelées , jambes armées de crochets et de pioches, longue queue barbelée comme une plume, ne lui ont pas été refusées; son corps, de plus, est garni de houppes placées, selon les espèces, tantôt de chaque côté du ventre, comme les rames d'une galère, tantôt couchées sur le dos et dirigées en arrière; leur nombre varie entre six et sept

paires. Bien que chaque larve mène la vie d'un anachorète dans une cellule creusée en terre, au-dessous de la surface de l'eau, le mode de se gouverner n'est pas le même chez toutes : chaque recluse suit son inclination particulière. Les unes, vouées à un régime austère, ont des habitations fixes dont elles ne sortent presque jamais; rarement quittentelles leur trou pour nager, si ce n'est dans la circonstance grave d'un déménagement forcé ; lesautres, d'un ascétisme moins rigoureux, sont des philosophes errants, une sorte de péripatéticiens, se livrant sans scrupule à la natation, se permettant souvent les douceurs de la promenade sous l'eau, et allant chercher retraite sous des pierres ou sous un morcéau de bois oùils dormiront tranquilles, maisjamaispourbien longtemps. Ils n'ont pas fait vœu d'immobilité, et, pour avoir dit adieu à la vie en commun, ils n'ont nullement renoncé à se servir de leurs jambes ; c'est pourquoi ils circulent au fond de l'eau, sur le sol qui en forme le bassin. Les larves sédentaires donnent à l'observateur un spectacle assez curieux : leurs houppes décrivent à la fois, avec une excessive vitesse, une double évolution d'avant en arrière, et d'arrière en avant; leur agitation tient du vertige. Souvent elles s'agitent toutes ensemble; d'autres fois, les deux premières restent en repos, tandis que les deux dernières sont emportées dans une vibration rapide. On ne sait pas au juste quelles sont les vraies fonctions de ces appendices ; peut-être ont-ils pour objet d'établir un courant ou un tourbillon qui amène à la portée de l'insecte les animalcules destinés à sa nourriture, peut-être aussi ne font-ils que tamiser l'eau dans le même but.

L'espèce la plus répandue aux environs de Paris l'Ephémère commune, représente très-bien les mœurs de sa tribu ; les connaître, c'est posséder le secret de ses congénères ; nous ne nous occuperons

donc que d'elle dans cette esquisse biographique.

Quoique la larve soit aquatique, ce n'est pas dans l'eau qu'il faut la chercher :.elle n'en habite que les bords, elle gîte dans les trous qu'elle se creuse dans une terre compacte. Les berges en sont criblées à diverses hauteurs, tantôt plus haut, tantôt plus bas, mais toujours aux endroits baignés par l'eau ; dès que celle-ci se retire, l'insecte vide la place, descend un étage plus bas* et se creuse un autre trou dans la glaise actuellement sous l'eau. En général, le terrier a une direction horizontale et son ouverture est arrondie; il présente la forme d'un tuyau cylindrique coudé, débouchant par deux orifices rapprochés; r.-ippartementde l'Ephémère secompose doncde deux pièces, ;ivec porte d'entrée et porte de sortie : elle peut s'y mouvoir sans être obligée de marcher à reculons ou de se retourner bout à bout, ainsi que le font un grand nombre d'insectes serrés par l'espace.

Le logement est toujours proportionné au volumè de celui qui l'habite. L'animal est-il jeune, le trou a peu de diamètre, mais sa largeur est pour le moins le double de celle de la larve ; les nymphes, n'ayant plus à .croître, reposent dans des cavités dont le grand diamètre mesure un peu plus de six millimètres et n'a pas moins de cinq centimètres de longueur, depuis les deux orifices jusqu'à la courbure qui met les deux branches en communication. La position du terrier au-dessous de l'eau fait que

tUO MOEURS PITTORESQUES DES INSECTES

celle-ci remplit le vide que laisse la larve dans son logement; elle baigne donc comme si elle se trouvait en pleine rivière, avec la douce satisfaction d'être à l'abri de la dent vorace des poissons : ces derniers calent trop de fond pour approcher jusqu'à sa demeure.

A l'état de larve ainsi qu'à celui de nymphe, l'Ephémère est outillée pour fouiller dans une terre forte ; elle porte au-devant de la tête deux crochets écailleux , de couleur brune, arrêtés chacun au bout â'un manche courbé en arc dont la convexité, hérissée de dentelures, regarde le côté extérieur; des éperons renforcent cet appareil. Les jambes lui viennent encore puissamment en aide pour fouir ; les deux premières paires se dirigent en avant et s'arment d'un solide crochet à leur extrémité; celles de la troisième paire, les plus longues de toutes, sont tournées vers la partie postérieure : on conçoit sans peine qu'avec de tels instruments l'insecte s'ouvre facilement un passage en terre.

Lorsque la larve est sur le point de se métamorphoser, elle monte à la surface de l'eau et se débarrasse bientôt de sa dépouille. Elle ne ressemble plus à ce qu'elle était tout à l'heure : elle est pourvue d'ailes, mais elle n'est pas encore insecte parfait. Pour le devenir, il lui faut passer par l'épreuve d'une mue; elle ne sera pas longue. L'Ephémère s'envole, s'arrête sur le premier objet qu'elle rencontre, urbre ou muraille, s'accroche, avec ses pattes, dans wne position verticale, la tête en haut, jusqu'à ce que l'enveloppe qui la couvre se fende sur le corselet. A mesure que la fente s'agrandit, l'insecte dégage tous ses membres les uns après les autres.

Il laisse sa dépouille à l'endroit où il s'est fixé; elle lui était indispensable pendant son existence sous l'eau, elle lui serait désormais inutile, puisqu'il ne doit plus vivre que dans l'air. L'opération du, changement de peau, si longue et si laborieuse pour la plupart des insectes, s'effectue €hez l'Ephémère avec aisance et célérité ; nous ne retirons pas plus vite nos bras des manches de notre habit, que la nymphe ne tire son corps, ses ailes, ses jambes, sa longue queue du vêtement complexe qui enveloppe chacune de ces parties d'un fourreau où elles sont piissées : toute l'opération est expédiée en un clin d'œil.

Au sortir de l'eau pour sa première transformation, l'Ephémère avait déjà acquis plus de taille dans cette crise. Après avoir quitté sa dépouille de nymphe, elle prend encore de plus grandes dimensions : ses pattes surtout et ses filets s'allongent singulièrement; le corps, naguère d'un brun terne, change de couleur ; les ailes, dans certaines espèces, deviennent vernissées, sèches et friables; mais la différence capitale entre ces deux métamorphoses, c'est que, dans ce deuxième état, l'Ephémère ne change pas de figure comme dans le premier ; la nymphe et l'insecte parfait sont tellement semblables, à la grandeur près, qu'il n'est pas possible de les distinguer; dans ces deux révolutions, ni l'un ni l'autre ne paraissent avoir de bouche : qu'en ferait l'Ephémère, puisqu'elle ne prend point de nourriture sous see deux dernières formes, et qu'elle a si peu de temps à vivre, quand elle les a revêtues?

C'est vers la fin de l'été, aux environs de Paris, que l'Ephémère subit sa dernière métamorphose. Telle

est alors Faffluence prodigieuse des nymphes qui, à chaque instant, deviennent insectes parfaits, que le l)ord des rivières en est couvert et l'air réellement obscurci. Le nuage commence à se former au soleil couchant, mais il n'est tout à fait gros qu'après que l'astre est sous l'horizon; une neige épaisse, tombant à gros flocons, peut seule en donner une idée. Des milliers de milliers d'Ephémères voltigent, tournoient, tourbillonnent, pleuventde toutes parts; le sol en est parfois couvert d'une couche de huit centimètres d'épaisseur ; gare les promeneur*! en un rien de temps, ils sont assaillis, aveuglés, encombrés. Sauf de rares exceptions, quelle que soit la température de la saison, que le iwteirti'ait point cessé de briller pendant la journée, ou qu'il se soit voilé par intervalles , ou bien qu'il ait plu abondamment, l'heure à laquelle l'Ephémère commence à se tirer de «m enveloppe et à s ébattre dans l'air, est toujours à peu près la même sous tel ou tel climat; tout aussi fatal est le moment qui finit son existence aérienne. Au bout de deux heures, l'avalanche ailée, qui menaçait de tout envahir , s'arrête ; la pluie vivante cesse tout à coup de tomber. Ce phénomène, bien connu des pêcheurs de nos rivières, a reçu l'appellation expressive de manne ; elle offre, en effet, un copieux banquet aux poissons qui s'en emparent avidement. Son apparition est en quelque sorte réglée comme une horloge ; elle commence chaque soir , à une certaine heure , et finit -dans un laps de temps parfaitement déterminé. Ce temps est fort court : il ne s'étend pas au delà de trois ou quatre jours. Pendant cette période passagère, des myriades d'Ephémères voltigent au-dessus

de l'eau ; leurs immenses légions paraissent , disparaissent, se renouvellent et se succèdent coup sur coup; une partie périt dans les eaux, une autre meurt étouffée par encombrement le long des routes, dans les prés ou au bord des rivières ; mais, chose digne de remarque, à travers ces hécatombes de morts et de mourants, les générations qui tombent n'en doivent pas moins, dans l'espace de quelques secondes, préparer le berceau des générations futures : elles ne manquent pas à ce but final. La poiite commence aussitôt après la dernière métamorphose. Les femelles sèment leurs œufs à tort et à travers, un peu partout; l'eau, cependant, est leur réceptacle le plus ordinaire : ils sont réunis entre eux par une espèce de colle et s'échappent en grappes ; en vertu de leur pesanteur spécifique, ils vont droit au fond de l'eau, et s'y désagglutinent, chemin faisant.

En résumé, l'Ephémère a passé deux ou trois ans sous l'eau , à l'état d'ébauche ; de larve , elle est devenue nymphe ; peu d'instants après cette transformation , elle est arrivée à la plénitude de ses facultés vitales : quelques secondes alors lui sont données pour continuer son espèce ; ce grand acte accompli, elle disparaît de la scène, scène qui n'est pas même d'un jour, s'il s'agit de l'existence aérienne de l'insecte : vita brevis , telle est la devise de l'Ephémère adulte.

Les amateurs de jardins et l'homme des champs poursuivent, à l'envi , d'une haine profonde les chenilles. Gens positifs ,' avant tout , ils calculent , chiffre à chiffre, les dommages qu'elles leur causent, et, s'ils pouvaient, ils les condamneraient toutes, sans appel, à la peine de mort. Quoique cette sentence fût bien rigoureuse, et que l'extermination générale de tout un peuple soit toujours déplorable, peut-être auraient-ils raison; la guerre contre les chenilles se justifie, économiquement parlant. A leur tour, les femmelettes et les délicats ont une extrême répugnance pour cet insecte.

Une chenille, fi donc! ah! quelle horreur!! Leurs nerfs , d'une sensibilité prodigieuse , ne sauraient résister à une impression si fâcheuse; que dis-je? la vue seule de l'animal les jette hors d'eux-mêmes, ils en détournent avec dégoût leurs regards. Ceuxci ont tort; cette répugnance irréfléchie, parlons plus juste, cette aversion affichée, n'a point d'excuses. Le pauvre animal , si méprisé, vaut-il moins, en fin de compte, que les King-Charles, Lilliputiens dégénérés d'une race utile, gâtés à outrance, mal élevés, pleins d'humeur et de caprices , et pourtant si ridiculement idolâtrés? Les chenilles ne sont connues que comme des braconnières, voilà leur crime; mieux appréciées, en dehors de cette pecca-

ditle, elles jouiraient certainement déplus de crédit. Pour le naturaliste , l'insecte est loin d'être sans mérite. Tout d'abord, sa structure èst merveilleuse ; tisserand et fileur accomplis, il est à lui-même son fabricant et son réservoir de soie ; sa livrée revêt parfois de brillantes couleurs ; ses habitudes, enfin, depuis la sortie de l'œuf jusqu'au jour où il va méditer, au fond d'une chrysalide, son éclatante métamorphose, sont aussi variées que pittoresques : en faut-il davantage pour légitimer l'intérêt qui s'attache à sa cause ? Malgré les dégâts qu'elles nous occasionnent, les chenilles ont aussi leur raison d'être en ce monde. Si elles rongent bien des feuilles, elles fournissent, en revanche, la pâture à tous les becs-fins ; leur apparition sur les plantes coïncide avec l'arrivée de ces jolis musicien*. Nous les perdrions sans retour si elles venaient à disparaître, car enfin les artistes ne vivent pas seulement de renommée ; sans chenilles, point de gosier chanteur ; adieu rossignols, fauvettes, mésanges, rougegorges! tout l'orchestre printanier s'envolerait à l'instant. t Que deviendraient alors les bois et les vergers, avec leurs échos muets et attristés ? A coup sûr, ils perdraient le meilleur de leur charme et de leur animation. Les chenilles ne sont donc pas absolument inutiles. Au point de vue scientifique, elles ont une valeur incontestable ; elles ont attiré l'attention des Swammerdam, des Lyonnet, des Malpighi,des Réaumur, et de bien d'autres encore ; laissons donc un instant de côté de mesquins préjugés, et donnons, en passant, un coup d'œil à leur histoire.

Un corps allongé, cylindrique, de douze anneaux ; une tête cuirassée de deux calottes écaiileuses ; une

bouche ai mée de deux fortes mandibules, au-dessous desquelles se trouve une filière; seize pattes au plus, et jamais moins de huit, dont les six premières sont écailleuses, fixes et toujours de même dimension, tandis que les autres, de nature membraneuse, peuvent, à la volonté de L'animal, s'allonger ou se raccourcir, se gonfler ou s'aplatir, signalent x tout d'abord, l'organisation spéciale des chenilles. Dixhuit stigmates concourent à leur respiration; ils sont échelonnés par paires, le long du corps, sur chaque anneau, à l'exception du second, du troU sième et du dernier qui n'en ont pas. Les six pattes écailleuses ou antérieures, terminées en pointe, toujours attachées aux trois premiers anneaux, persistent malgré la métamorphose et servent d'enveloppe aux six pattes du papillon ; les autres ne sont que des mamelons mous, garnis souvent de crochets; ils s'évasent en couronnes ou demi-couronnes, font office de crampons, et disparaissent dans l'insecte parfait : leur nombre est très-variable.

Dans les chenilles à seize pattes, les plus communes de toutes, le quatrième et le cinquième anneau sont dénués de pattes; les quatre anneaux suivants, placés au milieu du corps, en ont chacun une paire appelée pattes intermédiaires ; le dixième et le onzième anneau n'ont point de pattes, mais le dernier en a deux : ce sont les pattes postérieures.

Chez les chenilles à quatorze pattes, les pattes membraneuses sont distribuées très-diversement. Les unes ont le quatrième et le cinquième anneau sans pattes; les huit pattes intermédiaires se groupent, par paires, sur les quatre anneaux suivants, laissant le reste complètement nu. Les autres, au

contraire, ont les deux pattes postérieures, et seulement six pattes intermédiaires, mais leur arrangement diffère. Tantôt, après les pattes écailleuses, qui jamais ne manquent ni ne changent de position, trois anneaux sont privés de pattes ; les septième, huitième et neuvième donnent insertion aux pattes intermédiaires ; ils sont suivis de deux anneaux sans pattes, auxquelles succèdent les pattes postérieures sur le dernier anneau. Tantôt, après les pattes écailleuses, il n'y a que deux anneaux apodes ; les six

attes intermédiaires sont suivies de trois anneaux nus : le dernier porte les pattes postérieures.

Les chenilles à douze pattes, après les trois premiers anneaux affectés aux pattes écailleuses, ont les quatre anneaux suivants sans pattes; quatre pattes seulement intermédiaires sont attachées aux huitième et neuvième anneaux ; le dixième et le onzième, entièrement nus, précèdent la paire de pattes postérieures placée sur le douzième. L'intervalle considérable qui se trouve entre les pattes écailleuses et les intermédiaires, oblige les chenilles à marcher autrement que les autres insectes . En général, les chenilles à seize et à quatorze pattes cheminent par une sorte d'ondulation, par un mouvement vermiculaire; la progression ne s'effectue pas ainsi chez les chenilles a douze pattes : leurs quatre anneaux consécutifs sans pattes s'y opposent. Lorsqu'elles veulent s'avancer, elles se fixent, d'abord, avec leurs pattes écailleuses, et attirent à elles les pattes intermédiaires et les postérieures, de sorte que les anneaux apodes se trouvent élevés en demi-cercle; ils se courbent, de plus en plus, jusqu'à leur rapprochement complet des dernières pattes écailleuses : dans cette position, les

pattes intermédiaires et les postérieures sont fortement cramponnées. Pour marcher, il s'agit de remettre en ligne droite les quatre anneaux courbés en forme de boucle ; le corps alors se déploie et s'allonge, la tête se porte en avant d'une distance égale à la longueur des anneaux : le premier pas est fait. Pour en faire un second, il suffit aux chenilles de répéter la même manœuvre; elles l'exécutent sans peine et si rapidement, que/malgré l'infériorité du nombre de pattes, elles devancent les autres chenilles à la course ; en marchant à pas comptés, elles semblent mesurer et arpenter le terrain : de là leur nom d'Arpenteuses.

A cette catégorie géométrique appartiennent les chenilles à dix pattes. Après leurs six pattes écailleuses, elles ont cinq anneaux de suite sans pattes > deux pattes seulement, intermédiaires, occupent le neuvième anneau ; les postérieures sont à leur place normale, sur le douzième. On comprend aisément qu'avec l'espace plus considérable qui sépare les pattes antérieures des pattes intermédiaires, ces chenilles arpentent à plus grands pas que celles à douze pattes. Elles présentent une singularité curieuse : elles peuvent se tenir droites et raides en se soutenant seulement par leurs deux pattes postérieures cramponnées à un arbre ; dans cette situation, leur immobilité absolue et leur couleur de bois les font prendre aisément pour une brindille desséchée.

Les chenilles les moins bien favorisées sous le rapport numérique des pattes, n'en ont que huit. Logeant habituellement dans des fourreaux, comme les Teignes, ou dans l'intérieur des feuilles, telles que les Mineuses, il leur suffisait de posséder les pattes

antérieures et postérieures pour avancer ou reculer : elles n'ont, en effet, que ces organes de locomotion. Le nombre et la position des pattes des chenilles correspondent à des genres très-différents dans les insectes parfaits ou les papillons.

Le vêtement des chenilles est loin d'être uniforme; il est glabre ou velu. Les chenilles rases n'ont pas de poils apparents. Leur peau, tantôt lisse, tantôt chagrinée ou mamelonnée, se pare souvent de vives couleurs. A côté d'habits unicolores, on en voit de teintés et de nuances variées; chez les uns, les couleurs sont distribuées par raies ou par bandes suivant la longueur du corps ou le contour des anneaux ; chez les autres, elles s'appliquent par ondes, par taches ou par ocelles ; ces dernières, souvent d'un bleu de turquoises ou couleur de chair, se détachent, d'une façon très-pittoresque, sur un fond brun ou vert. Dans certaines espèces de chenilles rases, le onzième anneau est surmonté d'une corne molle et charnue légèrement infléchie vers l'extrémité postérieure du corps ; l'insecte la tient plus ou moins droite ou plus ou moins inclinée. D'autres, de la même tribu, portent, près du cou, un tubercule charnu plus singulier encore : sa forme est celle d'un y; la chenille le fait rentrer à son gré, de manière qu'on n'en aperçoit plus de vestige ; aux approches de la métamorphose, elle est des journées entières sans le montrer.

Les chenilles velues tirent leur nom des appendices dont leur corps est hérissé ; il est en tout ou en partie couvert de poils. Si les poils sont gros et durs, la chenille qui les porte est dite épineuse. Les velues, parfois, sont tout entières couvertes de poils

tantôt longs , tantôt courts ; parfois aussi elles ont une partie du corps à nu. Les chenilles dont les poils sont doux et très - serrés portent le nom de veloutées. Sur un grand nombre, ces poils sont disposés par houppes ou par aigrettes surgissant de tubercules arrondis qui sont percés comme une pomme d'arrosoir; suivant les espèces, chaque anneau porte quatre, six, sept, huit, dix ou douze houppes de poils dont la direction varie. Sur certaines chenilles, chaque poil est perpendiculaire à sa base ou à la surface du tubercule ; dans ce cas, leur réunion forme une aigrette assez régulière; sur d'autres chenilles, les poils des tubercules antérieurs se tournent vers la tête, et ceux des autres anneaux s'inclinent vers l'extrémité postérieure ; chez quelques autres, la moitié des poils d'un même tubercule tend en bas, et l'autre se porte en haut; il est encore des chenilles chez lesquelles les poils se dirigent presque tous en bas, ce qui les rend très-velues autour des pattes, alors que leur dos est dénué de poils. Enfin, plusieurs ont, sur le dos, de houppes de poils ressemblant à des brosses ; celles qui sont ainsi chargées ont reçu le nom de chenilles à brosse ; c'est dans leur section que se rencontrent les chenilles dont le premier anneau est orné d'une double aigrette dirigée au-devant de la tête comme des antennes : ces faisceaux, étudiés dans leurs détails, sont barbelés comme une plume et sans analogie avec la structure des poils.

Les poils des chenilles ne sont pas aussi simples que leur aspect le ferait supposer : à l'œil nu, ils ressemblent à des corps unis et lisses comme nos cheveux, mais le microscope les fait voir sous des

1. Teigne rongeant du drap. — 2. Teigne dans son développement complet- — 3. \ Larves de Teigne dans leurs fourreaux. — 5. Chenille velue. — 6. Chenille rase. - 7. Chrysalide. — 8. Chenille près de unir sa métamorphose en chrysalide.

formes très-diverses. Les poils lisses sont rares et se terminent en pointe d'épingle ; les autres ressemblent à une tige arrondie dans un sens et déprimée dans l'autre, d'où partent des ramifications d'inégale grosseur et grandeur; des épines, des piquants y sont distribués, tantôt par paires opposées, tantôt s'étageant le long de la tige, comme des feuilles* alternes, plus ou moins proches, ou plus ou moins éloignés les uns des autres.

La couleur des poils, dit Latreille, n'est pas moins diversifiée que celle de la peau des chenilles rases. Il est des chenilles qui les ont tous d'une même couleur ; chez d'autres, ils sont de nuances trèsvariées et agréablement mêlées; il y a des poils blancs ; il y en 3 de noirs, de bruns, de jaunes, de bleus, de verts, de rouges, en un mot, de toute couleur. Quelques chenilles ont leurs brosses du plus beau jaune ; d'autres les ont blanches, d'autres couleur rose, pendant que le reste des poils est autrement coloré. Les bouquets de poils sont disposés sur le corps des chenilles comme les arbres le sont dans nos bosquets plantés en quinconce; souvent la peau entre ces rangées de poils n'est pas cachée : elle a elle-même ses couleurs propres , quelquefois belles et diversifiées ; alors la variété de couleur des poils, jointe à la couleur de la peau, forme autant de nuances si singulièrement mêlées ^ qu'on ne peut s'empêcher d'admirer la beauté de certaines chenilles, pour peu qu'on s'arrête à les considérer.

La manière de vivre des chenilles est presque aussi variée que leurs espèces. Quoiqu'il y en ait qui habitent dans l'intérieur de la terre, sur les ra-

cines ou dans le tronc des arbres, le plus grand nombre cependant préfère l'air libre et se loge à portée des substances destinées à leur alimentation. En général, les feuilles leur fournissent leur nourriture habituelle et leur abri le plus fréquent. Elles en prennent possession pour ainsi dire avant d'être nées, car le papillon ne jette pas ses œufs à l'amenture ; il les dépose, plus ou moins régulièrement, aux endroits que recherchent les larves, bien que luimême, avant la ponte, ne les ait jamais visités. Toutes sortes de plantes ne conviennent pas aux chenilles. Il en est qui, comme les euphorbes, l'ortie et bien d'autres, sont spéciales à certaines espèces; le plus ordinairement, néanmoins, les chenilles ne se montrent pas très-difficiles; elles s'arrangent indifféremment de plusieurs végétaux pour leur nourriture; feuilles d'orme , feuilles de chêne , feuilles de frêne sont tour à tour de leur goût; elles passent même volontiers des essences forestières aux arbres fruitiers : la variété dans les mets leur plaît ainsi qu'à nous. Leur voracité est proverbiale; elles mangent, en vingt-quatre heures, bien plus que l'équivalent de leur poids, criblent les feuilles de coups de dents, et n'en laissent guère que le squelette; sur les arbres où elles fourragent en nombre, toute verdure disparaît bientôt : c'est comme un retour de l'hiver, et, qui pis est, quand elles ont fait une charge à fond sur une plante, elles passent à une autre et l'exécutent de même; heureux encore, lorsqu'elles épargnent les bourgeons, après avoir rongé toutes les feuilles!

Nos fruits, on ne le sait que trop, sont le point de mire d'une foule de petites chenilles. Les papillons

HISTOIRE DES CHENILLES ff|

dont les larves doivent se nourrir de fruits, collent

leurs œufs sur l'ovaire avant même que les pétales -oient tombés; ils les glissent aussi, parfois, entre la corolle et le pistil; de là, la chenille n'a qu'un pas à taire pour s'introduire dans le fruit; il est alors tellement embryonnaire, qu'elle le perce sans difficulté ; le trou qui lui a livré passage se referme souvent sur elle et lui permet, par cet le clôture, de se développer, en pleine table, à l'abri de tout danger. D'autres espèces microscopiques n'épargnent pas davantage nos céréales ; elles pénètrent dans le grain, rongent toute la substance farineuse calculée tout juste sur la durée de leur croissance, et ne laissent absolument que l'écorce ou le son.

Le temps où les chenilles prennent leur repas n'est pas le même pour toutes. Il en est qui mangent à toutes les heures du jour; d'autres ne se mettent à table que le matin et le soir, ne bougeant pendant la forte chaleur; d'autres enfin, comme [a chenille du chou, ne mangent que pendant la nuit ; dès la pointe du jour, elles quittent leurs feuilles et se cachent dans la terre , pour n'en sortir que le soir; elles ne font donc qu'un seul repas, mais repas de ramadan, de douze heures consécutives : ô puissance de l'estomac d'un insecte!

Ainsi, de jour comme de nuit, les chenilles vivent à nos dépens. Leurs dégâts sont considérables, on est bien forcé d'en convenir; en certaines années, ils prendraient la proportion de véritables fléaux, si, d'une part, les chenilles n'avaient de nombreux ennemis parmi les autres insectes et les oiseaux, et si, de l'autre, les changements brusques de température n'en faisaient périr tout à coup d'immen-

MŒURS PITTOR. DES INSECTES. o

ses quantités; il ne faut rien moins que ces accidents fortuits pour limiter leur nombre, car leur existence est si bien défendue naturellement, et telle est la fécondité de leur race, que, laissées à elles-mêmes, elles envahirait m il tout, en peu de lèmps, par leur prodigieuse multitude.

Quatre moyens principaux assurent chez les Lépidoptères la conservation de l'espèce : les papillons, les œufs, les chenilles et les chrysalides»

Les papillons qui p.issent l'hiver dans des retraites et ne songent à leur postérité qu'au printemps suivant, sont presque une exception relativement à ceux qui meurent vers la fin de l'été, après avoir pondu.

Tous les œufs des papillons sont enduits d'un vernis imperméable qui les défend de la pluie et les protège contre les plus grands froids. Leur sommeil se prolonge pendant tout l'hiver; mais, au printemps, ils se réveillent avec la végétation. Les chenilles qui en sortent, passent une partie de la belle saison sous cet état; elles se transforment ensuite en chrysalides, traversent l'hiver sous ce masque, soit à l'air libre, soit cachées sous terre, sous les pierres ou dans les trous des arbres ou des vieux murs, le corps tantôt nu, tantôt enveloppé d'une coque ; elles se changent en papillons l'année même, ou bien plus tard : cette évolution normale est celle du plus grand nombre des lépidoptères. Il en est cependant dont les chenilles, pressées d'arriver à la vie, éclosent dès l'automne, se nourrissent des feuilles de l'arrière-saison, et s'arrêtent dans leur développement dès que la végétation cesse ; elles n'ont :guère atteint à cette époque que la moitié de leur

croissance; l'hiver approchant, elles songent à se mettre en sûreté. Leurs retraites varient selon qu'elles vivent en société ou solitaires.

Les premières se font des espèces de nids résultant de la réunion de plusieurs' feuilles qu'elles lient avec des fils de soie, et qu'elles attachent sur les arbres : la famille habite l'intérieur de cette tente. Les secondes, tantôt se cachent sous des pierres ou sous des écorces d'arbre, tantôt s'enfoncent en terre : les moeurs des unes et des autres subissent l'influence des milieux où elles vivent.

Les chenilles qui passent leur vie ensemble, proviennent toutes du même papillon. Ecloses à peu près le même jour, elles se; trouvent réunies dès leur naissance, et continuent de vivre en commun; mais toutes n'y restent pas le môme temps ; il y a parmi elles des sociétés temporaires et des sociétés à vie.

Les chenilles qui vivent ensemble pendant une partie seulement de leur existence, composent une colonie de frères et de sœurs dont le nombre, communément de deux à trois cents, s'élève parfois jusqu'à six ou sept cents ; elles restent groupées jusqu'à ce qu'elles aient atteint une certaine dimension; ce temps arrivé, elles se séparent; chacun va de son côté gagner sa vie comme il l'entend : les plus intéressantes à connaître dans cette section sont la chenille commune, la chenille du pin, et la livrée.

La chenille commune a pour mère la femelle du Bombyx chrysorrhea. Ce papillon dépose ses œufs sur une feuille; quinze jours après, les chenilles éclosent et se mettent aussitôt à manger; elles rongent le parenchyme des feuilles sans toucher aux nervures. A peine la chenille naissante a-t-elle atta-

que une feuille, elle est bientôt suivie d'une compagne qui va prendre place à côté d'elle ; une troisième en fait autant, au sortir de l'œuf : les autres les imitent. Ainsi se forme un rang de chenilles, posées côte à côte , ayant toutes leur tête sur une ligne ù peu près droite. Lorsque le premier rang est entièrement occupé, la première chenille qui vient à éclore en commence un second en se plaçant à la queue de celles qui l'ont devancée; les autres, à mesure des éclosions, remplissent le second rang; la nichée entière y passe jusqu'à ce que toute la feuille soit garnie de chenilles : quand il n'y a plus de place, les dernières venues se rendent sur une autre feuille et s'y groupent dans le même ordre.

Les chenilles communes n'ont pas plus tôt fini leur premier repas, qu'elles se mettent à filer, de concert. Leurs fils forment d'abord un simple voile jeté sur la face supérieure de la feuille ; en se multipliant, ils prennent l'épaisseur et la consistance d'une toile; les bourses, les nids où les chenilles se développent, n'ont pas d'autre origine.

Ea même temps qu'elles grossissent, elles étendent leur logement par de nouvelles couches de feuilles et de fils. A l'extérieur, ce n'est qu'un gros paquetsoyeux mélangé de feuilles et de petites branches, sans figure régulière; mais l'intérieur se compose de plusieurs enceintes de toiles, formant autant d'appartements percés de portes. Le nombre considérable des fils tendus les uns sur les autres permet au nid de résister au vent et à toutes les injures de l'air; la pluie ne peut y entrer, toutes les issues s'ouvrant en bas ; il ne courrait de risque qu'au retour de la végétation, par suite du développement des feuilles sur les ra-

milles qu'il enveloppe ; mais les chenilles préviennent cet accident en rongeant les principaux yeux de la plante à laquelle le nid est attaché; ainsi aveuglée, la tige se dessèche et ne pousse plus.

Cette précaution n'est pas la seule que prennent nos chenilles; elles s'arrangent de manière h rendre faciles les abords de leur domicile. Nous pavons nos chemins, elles tapissent les leurs ; toutes les avenues du nid sont couvertes de fils de soie jusqu'aux endroits où les chenilles ont coutume d'aller pâturer; elles ne s'aventurent pas au delà des traces soyeuses laissées sur leur passage.

Le nid est pour elles un berceau et la maison de famille. Elles s'y réfugient par les temps de pluie, s'y abritent quand le soleil est trop brûlant, et s'y retirent pendant la nuit. Elles ne s'en éloignent guère durant le jour; elles vont et viennent autour de la branche qui le porte, s'entre-baisent comme les fourmis lorsqu'elles se rencontrent , fourragent ensemble et remontent sans confusion au gîte commun, à la tombée du jour. Dès que les premiers froids se font sentir, elles se renferment toutes dans leur nid pour y passer l'hiver, immobiles et courbées en arc. Entrées petites, à l'automne, dans cette retraite, petites elles en sortent au printemps ; mais à. cette époque, elles augmentent rapidement de volume* une de leurs premières occupations est d'agrandir leur résidence : elles ajoutent de nouvelles cloisons à leurs appartements et changent de peau dans leurs nouvelles tentes. Avril venu, l'heure de la dispersion a sonné pour la famille; la société se dissout; chaque chenille prend la clé des champs et va passer le reste de sa vie dans la solitude.

Les chenilles du pin ont la peau noire et trèsvelue; leur nid, quelquefois très-volumineux, ressemble beaucoup, pour sa structure, à celui de* chenilles du bombyx ohrysorrhea; comme elles, elles v travaillent en commun, l'entrelacent de matières végétale», le divisent par des cloisons multipliées et tapissent toutes leurs routes de fils de soie ; mais en dehors de ces points de rapprochement, leur manière de vivre n'est plus la même. Elles sortent volontiers la nuit, ce qui ne les empêche pas de se montrer à toutes les heures du jour; elles s'éloignent à d'assez grandes distances de leur nid, mais toujours elles y reviennent pour s'y reposer ou pour s'y retirer pendant un temps plus ou moins long; leur mode de progression, surtout, les distingue complètement des chenilles communes. Elles marchent d'un pas régulier, à ta file les unes des autres, tantôt en ligne droite, tantôt en festons ou en guirlandes, gardant toujours le même ordre, sans chercher à se dépasser et sans laisser de traînards derrière elles. La chenille qui se trouve en tête détermine les évolutions de toute la troupe; chacune garde sa place et se dirige d'après celle qui la précède immédiatement. Plusieurs sociétés avoisinantes partent-elles, à la fois, de différents nids, les files se multiplient en sens différents, sans se mêler ni s'interrompre; les unes montent, les autres descendent ; d'autres poursuivent leur. route en lignes droites ou courbes. Lorsque les premières chenilles d'une troupe font halte, elles se rassemblent les unes auprès des autres ; parfois aussi elles s'entassent en monceau, mais alors elles s'enveloppent d'une poche à claire-voie ; pour revenir h leur nid , elles prennent la même route qu'elles avaient suivie

au départ, et ne s'égarent jamais, quelque tortueux que soient les détours dans lesquels elles s'engagent. On peut, toutefois, les jeter dans l'embarras; il suffit de rompre la trace de leur chemin; on les voit alors s'arrêter tout a coup, inquiètes et défiantes, à l'endroit ' où la route est coupée, la marche générale reste suspendue jusqu'à ce qu'une chenille, plus hardie ou plus impatiente que ses compagnes, franchisse le pas douteux; le fil qu'elle tend en risquant le passage, sert de pont pour là suivante : toute la troupe en profite et se remet en route. La société des chenilles du pin dure pendant toute la croissance de Tinsecte; l'époque de la métamorphose est le signal de la séparation. A ce moment, tout s'ébranle, et sans ordre chacun se disperse ; de cette colonie si nombreuse, il ne reste pas une seule chenille dans le berceau natal; toutes s'enfoncent isolément en terre et s'y construisent des coques de soie.

. Les jardins ne connaissent que trop la chenille à livrée, ainsi nommée des bandes bleues et jaunes qui ornent son corps. Le bombyx neustria qui lui donne naissance dépose ses œufs sur les jeunes branches où ils forment une sorte d'anneau. Ils sommeillent tout l'hiver ; mais au printemps, il suffit de deux jours pour faire éclore une horde néfaste de deux ou trois cents voraces, disposés à mettre tout à sac et à pillage. Dès la sortie de l'œuf, ijs filent une toile commune au-dessus des feuilles dont ils se nourrissent. La provision végétale épuisée, ils passent à d'autres feuilles, s'y construisent une nouvelle tente, et dévorent ainsi successivement toutes les feuilles de l'arbre, sans même attendre qu'elles soient développées ; à leur défaut, ils sejettent sur les fleurs.

Ces chenilles n'ont pas plus tôt cessé de manger, qu'elles se mettent à filer des toiles qu'elles étendent progressivement. Le jour, elles se tiennent à la surface du nid, comme sur une terrasse, et s'y entassent les unes au-dessus des autres; la nuit, elles s'abritent à l'intérieur; en cas de pluie, elles se réfugient sous les feuilles. Ainsi que les chenilles du pin, elles marchent à la file les unes des autres, mais sans garder un ordre très-régulier. Souvent elles se croisent dans leurs promenades ; le défilé est alors interrompu ; certaines chenilles s'attroupent, d'autres retournent au nid, plusieurs continuent leur route : elles semblent n'obéir qu'à leur propre impulsion. Que si l'on vient à toucher celles qui marchent les premières, elles secouent aussitôt la tête à diverses reprises et rebroussent lestement chemin; leur départ n'empêche pas les autres de continuer tranquillement leur route de leur pas accoutumé. Les fils dont elles lapissentleur passage, brillent, au soleil, de l'éclat de l'or et de l'argent. Leurs ravages ne cessent qu'avec leur développement ; mais elles ne restent pas en société compacte jusqu'à ce terme; dès leur seconde mue, elles vontsouventen quête par petites escouades; peu à peu, elles s'affranchissent de toute discipline, et ne tardent pas à errer de côté et d'autre, sans ordre aucun, et finissent par devenir tout à fait .solitaires.

Parmi les chenilles qui vivent en société pendant toute leur vie, il n'est pas de république plus nombreuse que celle des Processionnaires; leur mode de progression, parfaitement régulier, leur a valu ce nom. Elles ont toujours à leur tête un chef dont «lies suivent les évolutions avec une rigoureuse

exactitude : se met-il en route, toutes de le suivre à la file, sans dévier. S'il fait halte, toutes s'arrêtent, et ne se remettent en marche que lorsqu'il a donné lui-même le signal du mouvement : elles ne cheminent qu'en procession. Chaque nichée compose une famille de sept à huit cents individus.

Tant que les processionnaires sont jeunes, elles n'ont pas d'établissement fixe, elles campent successivement en différents endroits du chêne où elles sont nées, filant ensemble pour former des nids qui leur servent d'asile, et à mesure qu'elles changent de peau, elles quittent l'ancien domicile pour aller loger ailleurs. Mais quand elles sont parvenues aux deux tiers de leur développement, elles se . choisissent une habitation fixe, qui ne sera abandonnée que lorsque l'insecte aura pris des ailes; leurs mœurs deviennent alors de plus en plus uniformes. Le nid n'est qu'une vaste poche enveloppée de plusieurs couches de toiles que les chenilles appliquent souvent contre le tronc des chênes, tantôt près de terre, tantôt à quelques mètres de hauteur; un trou unique et étroit, pratiqué au haut de la toile, sert de porte d'entrée et de sortie. Le plus ordinairement, les processionnaires s'y tiennent renfermées pendant le jour en masses diversement groupées, et n'en sortent guère qu'au coucher du soleil. A ce moment, elles présentent un spectacle curieux. Une chenille ouvre la marche et s'avance seule en tête, les autres suivent à la file, deux, trois ou quatre de front. Leur alignement est si parfait, qu'aucune tête ne dépasse l'autre. Arrivé à 'quelque distance du nid, le chef fait une pause pendant laquelle les chenilles continuent de sortir du nid.

Elles prennent rang, le bataillon se forme; la tête s'ébranle, tout suit. La conductrice s'arrête-t-elle, la troupe fait halte et attend qu'elle lui donne le signal pour se remettre en marche; c'est elle qui règle tous les mouvements : là où elle passe, toute la colonne passe ; la procession ne dévie jamais de l'impulsion donnée par le chef.

C'est dans cet ordre, dit Latreille, qu'on voit souvent les processionnaires traverser les chemins ou émigrer d'un arbre à l'autre, quand elles ne trouvent plus de quoi vivre sur celui qu'elles abandonnent. Ont-elles rencontré une branche de chêne couverte de feuilles fraîches, alors les rangs se forment autrement, ils se fortifient; les chenilles se distribuent sur les feuilles et y sont si rapprochées les unes des autres, que leur corps se touche dans toute sa longueur. Ont-elles fini de rongeF les nouvelles feuilles et terminé leur repas, elles regagnent leur nid dans le même ordre; une d'entre elles se met en mouvement, une seconde la suit en queue et ainsi du reste; elles commencent à défiler toujours si proche les unes des autres, qu'il n'y a pas plus d'intervalle entre les diverses rangées, qu'entre les chenilles de chaque rang. Souvent le corps d'armée fait une infinité d'évolutions singulières ; il se forme sous une multitude de figures différentes, mais toujours sous la conduite d'une seule chenille. La tète du corps est toujours angulaire; le reste est tantôt plus, tantôt moins développé : il y a quelquefois des rangs de quinze à vingt chenilles.

Ce qui se passe dans un nid, a heu dans tous les nids environnants; tous se vident à la fois quand l'heure est venue, où les chenilles doivent aller cher-

cher leur nourriture et ronger les feuilles du chêne. C'est pendant la nuit qu'elles se promènent et qu'elles pâturent; durant le jour, et surtout pendant les jours chauds, elles se tiennent en repos dans leurs nids ; on en trouve, pourtant, en plein midi sur des troncs ou des branches de chêne, mais alors elles y sont ordinairement immobiles, plaquées les unes contre les autres, ou bien entrelacées.

Tant que les processionnaires sont chenilles, elles ne se quittent pas, elles mangent ensemble, filent ensemble, se promènent et se reposent ensemble. Cette communauté si parfaite d'existence les accompagne jusqu'à leur dernière métamorphose. C'est dans le même nid qu'elles subissent leurs mues et deviennent chrysalides. Pour se préparer à cette métamorphose, elles changent de peau, se filent chacune, en particulier, une coque mêlée de soie et de poils, se placent parallèlement les unes à côté des autres, et gardent toutes ensemble la même position; les papillons seuls, issus de ces chrysalides, rompent cette unité si continue ; à peine démaillotés, ils se dispersent partout où bon leur semble.

Les chenilles qui vivent solitaires ont des habitudes non moins dignes d'attention que les chenilles réunies en société ; leurs espèces sont, pour ainsi dire, innombrables ; un traité spécial pourrait à peine ébaucher leurs mœurs ; aussi nous borneronsnous à donner une idée générale de leurs industries, en passant rapidement en revue le genre de vie des rouleuses et des plieuses de feuilles : les unes et les autres sont très-répandues dans les jardins et dans les bois.

On voit au printemps sur un grand nombre de végétaux, mais particulièrement sur le chêne} den feuilles roulées de façons très-diverses. Les unes forment des petits cornets; les autres, roulées en dessous et transversalement, ressemblent à des étuis ou à des cartes à demi roulées ; quelques-unes, roulées ensemble, présentent l'aspect de tuyaux plus ou moins épais; tous ces travaux si délicats sont l'ouvrage de petite^ chenilles n'ayant d'autres instruments que leurs pattes et leur filière ; voici comment elles les confectionnent.

La chenille rouleuse commence par se placer vers l'extrémité d'une feuille ; elle y attache un fil, et retire aussitôt sa tête pour la porter, aussi loin que possible, à l'endroit opposé ; elle y fixe le bout du fil à la surface de la feuille. A côté de ce premier brin, elle tend une foule de petits câbles, en tirant h elle le bord de la feuille pour lui imprimer une certaine courbure. La rouleuse s'avance alors deux ou trois millimètres plus loin et répète le môme manège; une nouvelle courbure se forme; la première inclinaison devient plus prononcée ; un troisième système de cordages complète le premier tour du rouleau. La feuille résiste-t-elle, la chenille l'a bientôt assouplie; elle ronge les nervures qui font obstacle, et consolide son travail en roulant plusieurs fois la feuille sur elle-même.

Parmi les rouleuses, il en est une qui donno à son rouleau une position tout à fait singulière, elle le plante perpendiculairement, en forme de pyramide, sur la feuille même qui le porte. Son procédé est celui-ci : elle dessine d'abord une bande parallèle à la nervure longitudinale de la feuille ; la largeur

de cette bande règle la hauteur du rouleau , sa longueur détermine les différents tours qui doivent en fortifier les parois. L'esquisse tracée, la chjenille entaille et découpe la feuille dans les limites précédemment posées. Dès qu'un bout est séparé, elle y attache des fils, et oblige la bande à se courber en la chargeant du poids de son corps. A mesure qu'une nouvelle portion de feuille est détachée, l'insecte la roule par des tractions obliques qui la forcent, en même temps, a s'écarter du niveau : de cette manière, le rouleau est dressé dans l'instant même où il est formé; les fils qui le maintiennent et le lient, deviennent de plus en plus nombreux ; à la fin, le rouleau est presque vertical ; la chenille en profite pour s'introduire au centre : à l'aide de coups de tète répétés, elle l'assoit dans sa position définitive.

Les chenilles plieuses, plus petites que les rouleuses, se logent dans une espèce de boîte plate qu'elles fabriquent , et où elles ne laissent qu'un renflement du diamètre de leur corps. Leur travail commence à peu près comme celui des rouleuses, mais lorsqu'une portion de la feuille est pliée, au lieu d'achever le tour, les plieuses se bornent à coller les deux bords l'un contre l'autre, et à joindre les deux surfaces jusque près du pli ; elles y ménagent une petite cavité qu'elles ferment, de toutes parts, avec des fils entrelacés. Cet abri leur sert de retraite ; elles s'y nourrissent du parenchyme de la feuille, en ayant soin de n'attaquer ni les nervures ni l'épiderme : au temps de la métamorphose, lorsque l'insecte a pris tout son développement, les feuilles ainsi minées ressemblent à une espèce de gaze.

Telles sont les industries les plus remarquables de

nos chenilles; mais sous combien de formes variées l'instinct conservateur n'apparaît-il pas chez une foule d'autres espèces 4 ? Ici, la chenille du Cossus se creuse des trous dans l'intérieur des arbres et tisse derrière elle une toile solide pour.lui servir de point d'appui; là, pour fuir leur ennemi, des chenilles se précipitent du haut d'une branche, mais un fil les soutient dans leur chute, s'allonge à leur gré et les aide à remonter jusqu'à la cime des arbres. D'autres chenilles , avant de changer de domicile , envoient des éclaireurs à la découverte, et s'avancent en même temps par pelotons serrés jusqu'au nouveau gîte ; de toutes parts éclatent mille ruses , mille ressources que leur révèle un instinct infaillible dans ses moyens : toutes existent, toutes se conservent malgré de nombreux ennemis, jusqu'à ce que leur changement en chrysalides les mattent, pour ainsi dire, à l'abri du danger.

Après avoir passé par les mues successives qui leur sont communes, ainsi qu'à tous les insectes, après s'être dépouillées des trois ou quatre tuniques dont elles sont doublées, les chenilles ont une forme spéciale à revêtir, celle de chrysalides, avant d'arriver à leur changement en papillons. Les moyens qu'elles emploient pour se préparer à cette dernière métamorphose varient singulièrement. Beaucoup, comme le ver à soie, cette chenille en quelque sorte domestique, se filent des coques toutes de soie ; il en est qui se les fabriquent de terre et de soie mêlées, d'autres les bâtissent uniquement de terre, tandis qu'un grand nombre se contentent de les envelopper soit de fils plus ou moins lâches, soit de matières végétales liées ensemble par des fils ;

d'antres chenilles,'enfm, ne se font de coques d'aucun genre, mais aux approches de la métamorphose, elles quittent les lieux où elles ont vécu, se retirent à l'écart et cachent leurs chrysalides nues sous des pierres, dans le creux des arbres , dans des fentes de mur ou* de rocher, ou bien les suspendent contre des branches d'arbre, contre les murs ou sous des auvents.

Les' coques les plus grossières comme les plus parfaites sont composées d'un seul fil continu qui ne s'entrelace pas , mais s'applique sur lui-même par ses tours et retours répétés. A. mesuré que le fil sort de la filière, la chenille le pose à l'endroit convenable, il s'y attache et s'y colle par sa propre viscosité. Le tissu intérieur, presque toujours le plus serré, constitue la coque proprement dite ; les tils plus lâches qui l'enveloppent à l'extérieur ne sont qu'une espèce de bourre résultant de l'assemblage de plusieurs couches soyeuses, ils ne se laissent pas dévider et ne sont propres qu'à être cardés. Des feuilles courbées, des branches bifurquées fournissent autant d'appuis aux coques de plusieurs espèces; la chenille, cramponnée dans les fils lâches qui doivent protéger la chrysalide, porte alternativement sa tête de chaque côté en décrivant des arcs de cercle; quand elle a tapissé un endroit de ces zigzags, elle passe à un autre, et remplit ainsi toute une surface concave : la première couche de l'enveloppe extérieure est faite, il n'y a plus qu'à la fortifier, à l'épaissir par une semblable manœuvre.

Certaines chenilles emploient des procédés tout particuliers dans la construction de leurs coques. Celle qui vit sur le poirier et dont le corps est sur-

monté de tubercules, fabrique sa coque d'un tissu soyeux très-serré et très-épais. Le papillon y demeurerait toujours enfermé, si la chenille n'avait soin de le tenir ouvert à l'un de ses bouts. Les fils forment une sorte d'entonnoir à l'extrémité la plus effilée, ils y sont plus forts et plus raides qu'ailleurs. Non contente de ce premier travail , la chenille construit un second entonnoir sous le précédent, et ses fils y sont encore plus étroitement rapprochés : l'entrée se trouve ainsi bien défendue contre tout ennemi du dehors, tandis que le papillon aura peu d'efforts à faire pour sortir de cette nasse.

Un grand nombre de chenilles velues trouvent sur elles une ressource toute naturelle qui leur épargne une dépense de soie : elles arrachent leurs propres poils et en fortifient leurs coques. D'autres font pénétrer dans les mailles de leur tissu des matières plus ou moins grasses, ou bien y insèrent des fragments ligneux ou des grains de sable.

Quant aux chenilles qui s'enfoncent en terre et semblent négliger de se fabriquer une coque, elles font aussi preuve d'industrie ; leurs ouvrages de maçonnerie se ressemblent tous dans les points les plus essentiels. Extérieurement, ils ont la figure d'une boule plus ou moins allongée; au milieu se trouve la cavité occupée par la chrysalide : ses parois sont lisses et tapissées d'une toile si fine, que souvent on ne l'aperçoit pas ; cette coque terreuse est formée d'une terre pétrie avec soin, et dont tous les grains ont été bien pressés les uns contre les autres.

Diverses espèces de chenilles, dépourvues de soie, la remplacent par une sorte de colle. Leur coque est

très-simple, l'insecte creuse une cavité proportionnée à son volume; pour donner de la consistance à la muraille, il humecte la terre avec sa liqueui% et lui fait prendre la forme d'une voûte en la battant avec son corps ; la même manœuvre qui produit la v©ûte, en lie les matériaux et les retient en place : la colle, en se séchant, consolide le nid.

Après le travail des coques, les chenilles en ont encore un à exécuter pour leur métamorphose, c'est de se tirer de leur enveloppe de larves. Dans cette crise laborieuse, la peau se fend au-dessus du dos; l'insecte gonfle la partie de son corps placée vis-à-vis de la fente, et étend la brèche jusqu'à ce qu'il puisse l'en extraire ; la partie antérieure une fois dégagée, il allonge l'extrémité postérieure pour la délivrer et la laisse retomber sur la dépouille : l'opération s'accomplit en moins d'une minute.

Certaines chrysalides, après avoir agrandi la fente et avoir dégagé leur tête, se recourbent pour faire sortir leur queue par cette ouverture ; d'autres, après avoir dégagé la partie antérieure de leur corps, poussent successivement vers l'extrémité opposée la dépouille dont elles veulent achever de se défaire : elles la relèguent au fond de la coque, sous la forme d'un petit paquet membraneux, chiffonné.

Les chrysalides qui ne sont pas enveloppées de coques, s'attachent le plus souvent par leur extrémité postérieure, elles demeurent suspendues verticalement, la tête en bas. Quelquefois aussi, c'est par le milieu du corps qu'elles se fixent à une branche ou à une saillie de mur formant voûte audessus d'elles ; dans ce cas, outre le paquet de fils qui les retient par la queue, elles sont encore soute-

M(EUR8 PITTOR. DES INSECTf ». «

nues par une ceinture qui les prend au-dessous du corselet : cette seconde amarre les assujettit horizontalement contre le plan auquel elles sont fixées. La manière dont la chenille se pend verticalement est aussi simple qu'ingénieuse. Elle commence par tapisser de fils lâches l'endroit où elle veut se fixer. Gela fait, elle ajoute plusieurs couches de fils sur une portion de la surface tapissée, mais de manière que la couche supérieure soit plus petite que celle sur laquelle elle est appliquée; le tout représente une espèce de monticule soyeux, de forme conique. Dès qu'il est achevé, la chenille s'y cramponne avec les crochets de ses deux pattes postérieures ; ceuxci s'embarrassent dans les fils et s'y fixent solidement : l'insecte alors, laissant tomber verticalement son corps, la tête se trouve nécessairement en bas.

Sous la forme de chrysalide, l'insecte semble n'avoir ni pattes ni ailes ; il ne prend pas de nourriture; il ne peut marcher, ni môme se traîner; la vie ne se révèle en lui que par de légers mouvements aux jointures des anneaux et à la partie postérieure du corps. Sa peau, molle et visqueuse, au sortir de la transformation, se sèche rapidement et se durcit bientôt en une enveloppe solide, généralement lisse. Dans la plupart des chrysalides, le dos est arrondi ; mais chez un grand nombre, il est surmonté d'éminences pointues qui, dans certaines espèces, comme chez les épineuses, s'étendent encore sur les côtés du dos et s'avancent jusque près de la tête sous forme de cornes : ces éminences caractérisent les chrysalides angulaires, par opposition aux chrysalides arrondies : les premières donnent les papillons diurnes, les secondes, les papillons nocturnes.

I. Papillon. — 2. Chenille arpenleuse. — 3. Chenille simulant une brindille. — \. 5. 6. Fourmis maie, ouvrière et femelle.

La couleur la plus générale des chrysalides est brune; il en est aussi de vertes, de jaunes et de jaune-verdâtres. Quelques-unes, parmi les angulaires, sont parées avec une sorte de magnificence ; le plus bel or bruni semble ruisseler sur leur vêtement ; il n'en contient pourtant aucune parcelle ; cette apparence dorée provient de la pellicule mince et colorée qui s'applique immédiatement sur une substance brillante inhérente au corps de l'insecte et en reflète l'éclat par sa transparence.

L'état de chrysalide est un état d'élaboration; toutes les parties de l'insecte parfait s'y fortifient, s'y mûrissent pendant le sommeil profond où il est plongé» . Il y vit aux dépens du corps graisseux dont la chenille était largement pourvue dans ce but; par l'évaporation des fluides aqueux superflus, ses fibres se rapprochent et s'unissent plus étroitement; sous l'influence d'une évolution générale, ses viscères se modifient; ce qui deviendrait inutile avec un nouveau genre dévie, disparaît; de nouveaux organes se forment pour une nouvelle alimentation ; tout, en un mot, est en travail pour développer le papillon replié et resserré sous le masque d'une chrysalide. Vient enfin le moment où les organes de l'insecte parfait ont reçu leur complément ; c'est l'heure de la dernière métamorphoset Rien de plus simple lorsque la chrysalide est nue ; elle se fend a la partie antérieure, par le gonflement de la tête et du corselet de l'insecte ; le papillon en sort, peu à peu, la tète la première. Mais l'opération est, à la fois, et plus longue et plus pénible, si la chrysalide est renferméô dans une coque ; il semble cme le pauvre insecte, dépourvu de toutes armés* ne pourra jamais la per-

cer; heureusement, tout a été divinement prévu. En construisant sa coque, la chenille ne Ta point fermée de même aux deux extrémités; elle a eu soin de ménager, à l'un des bouts, une ouverture masquée par des fils contournés en anneaux. Ils sont, il est vrai, assez serrés pour qu'un ennemi ne puisse s'introduire, du dehors, dans la coque; mais lorsque l'insecte parfait voudra partir, ils s'écarteront sans beaucoup d'efforts et lui livreront passage : c'est ce qui arrive. Dès que l'ouverture est suffisante, le papillon montre sa tête à l'extérieur ; il porte ensuite son corps en avant; le corselet se gonfle et agit comme un coin ; bientôt, les deux premières pattes passent au dehors ; elles se cramponnent sur la coque et servent de point d'appui ; les autres pattes dérnaillotées viennent |au secours des premières ; le plus difficile est fait : tout le reste est bientôt rendu à la liberté.

Au sortir de sa prison, le papillon est tout humide ; ses ailes, à peine entr'ouvertes, sont chiffonnées; son corps parait, relativement, très-volumineux. Immobile, il attend que tous ses organes soient bien ressuyés; l'air, en peu de temps, les sèche et les consolide ; le corps, tout en s'affermissant, se réduit ; les ailes, enfin, s'étendent et se développent dans toute leur ampleur; au bout de peu de temps, le papillon prend son vol : les habitants de l'air comptent un camarade de plus.

Cet insecte, de la tribu des Apiaires, ressemble extérieurement à un Bourdon par son corps trapu et velu ; on l'en distingue à sa couleur entièrement noire, relevée par des ailes d'un bleu violet foncé, irisé. L'un des premiers, il nous annonce le printemps. L'hiver est à peine fini, qu'on le voit paraître dans les jardins, aux heures les plus chaudes de la journée ; il recherche les murs exposés au soleil et garnis de vieux treillages, de vieux contrevents ou de poutres vermoulues ; dès qu'on a aperçu une fois la Xylocope, on est presque assuré de la revoir souvent, car elle ne s'écarte guère de son manège habituel. Dans ses voltiges, elle se pose un instant sur le mur qu'elle semble explorer ; elle décrit ensuite plusieurs tours en l'air; revient bientôt prendre pied sur un autre point du mur; part, à tire d'ailes, pour une longue course, et reparait, quelques heures après, aux mêmes endroits. Le bourdonnement qu'elle fait entendre avertit de son retour; à chaque pause, elle reste presque immobile, les ailes un peu écartées, dans une attitude de sybarite se délectant aux rayons du soleil.

La Xylocope, en rôdant ainsi au premier printemps, a un but : elle cherche quelque pièce de bois en décomposition qu'elle puisse percer pour y faire son établissement; jamais elle n'attaque les arbres

vivants. Telles se déterminent pour un maître échalas ; telles choisissent un grospieu soutenant un contre-espalier; d'autres préfèrent des contrevents ou des pièces de bois usés par le temps : l'état de vétusté des matériaux entre pour beaucoup dans leurs décisions ; elles rejetent tout bois vert ou sec dont le grain trop serré serait trop difficile à entamer. Voilà pourquoi elles s'attachent aux pièces en partie vermoulues , encore y mettent-elles une condition, c'est qu'elles seront bien situées; elles ne travaillent pas là où le soleil donne rarement.

La Xylocope, son choix fait, se met aussitôt à creuser le morceau de bois sur un point ; l'ouvrage qu'elle entreprend demande patience et courage. Supposons, dit Réaumur, la pièce à peu près cylindrique et posée debout, notre insecte y perce un trou qu'il dirige d'abord vers l'axe, un peu obliquement ; quand il l'a poussé à quelques millimètres de profondeur, il lui fait prendre une autre route : il le conduit à peu près parallèlement à l'axe ; il perce le bois en flûte; quelquefois, pourtant, le trou est oblique d'un bout à l'autre ; dans tous les cas, il doit avoir un assez grand diamètre pour laisser passer le corps de l'animal ; il faut qu'il puisse s'y retourner à l'intérieur; aussi en trouve-t-on qui donnent entrée au doigt index et qui mesurent, parfois, plus de quarante centimètres de long. Si la matière y prête par son épaisseur, la Xylocope perce trois ou quatre de ces trous : à coup sûr, c'est là une lourde tâche et non l'affaire d'un jour pour un pauvre insecte ; aussi, y dépense-t-il plus d'une semaine : il y travaille pendant des mois entiers.

Au bas du chantier où charpente l'infatigable ou-

vrière, au-dessous du trou qui lui donne entrée, la sciure s'amoncelle, aussi grosse que celle qui s'échappe de nos scies à main. Ce tas augmente tous les jours. La Xylocope entre et sort bien des fois à chaque journée; point n'est besoin de l'épier longtemps pour assister à ses opérations ; il suffit de la guetter en silence pendant quelques moments : on ne tardera pas à apercevoir le bout de sa téte au bord du trou, d'où tombent les copeaux qu'elle a extraits de l'intérieur. Ses outils sont appropriés à l'œuvre qu'ils doivent accomplir; ils consistent en deux dents écailleuses parfaitement égales entre elles, convexes en dessus, concaves en dessous, formant une sorte de tarière, aiguisée d'une forte pointe : pour peu que le bois s'y prête, l'instrument finit par en venir à bout en le hachant et le dépeçant.

C'est pour loger sa descendance que la Xylocope ouvre ses trous profonds. Son travail et ses soins ne se bornent par là. Les œufs ne doivent pas être empilés les uns sur les autres, ni distribués dans une même cavité. Les petits vers qui en proviendront ne sont pas appelés à vivre ensemble ; chacun d'eux croîtra sans avoir de communication avec ses frères ; il leur faut à tous table et logement séparés ; c'est pourquoi chaque trou n'est que la cage d'un bâtiment où se trouveront, par la suite, plusieurs pièces en enfilade, en d'autres termes, une série de cellules absolument isolées les aines des autres.

L'industrieux insecte n'est pas seulement un habile architecte, un menuisier consommé qui sache à fond quelle nature de matériaux et quelle capacité conviennent aux logements de sa progéniture ;

il est encore doué d'un instinct de prévoyance qu'on ne saurait mettre sur le compte du hasard, cette force aveugle, incapable d'éclairer le moindre mystère de la création. Quelle est parmi nous la mère qui connaisse au juste le nombre de kilogrammes de pain, de viande, d'aliments de toute espèce, et la quantité de boisson que consommera son enfant jusqu'à ce qu'il soit parvenu à l'âge d'homme*? Nul ne saurait le dire; eh bien! un faible insecte l'a calculé pour les siens, et d'une manière si précise, qu'il ne se trompe jamais dans ses prévisions. Mais n'anticipons pas sur Tordre des faits. Avant de préparer la nourriture de ses petits, la Xylocope doit achever sa construction ; c'est tout un édifice, elle se met à l'œuvre.

Généralement, le trou est percé de haut en bas ; le bâtiment, infiniment plus long que large, doit être distribué en douze étages pour recevoir autant de cellules. La sciure de bois sert de mortier. La Xylocope prend ces fragments, un à un, sur le tas où ils sont amoncelés ; elle les humecte d'une liqueur visqueuse, les lie entre eux, et les dispose en lames annulaires qu'elle applique contre la circonférence du trou. Le bord intérieur de la première lame sert d'appui à un second anneau d'un diamètre plus petit ; celui-ci devient, à son tour, la base d'un troisième anneau, et ainsi des quatrième et cinquième jusqu'au centre, dont le vide est rempli par une dernière petite lame circulaire. Ces tours concentriques constituent la cloison ou le plancher des cellules ; chaque nid contient douze planchers, situés à trois centimètres environ les uns des autres. Ils ne se montent pas tous à la fois; il faut que chaque cel-

Iule, au fur et à mesure qu'elle se bâtit, et avant d'être fermée par une cloison, se remplisse de provisions de bouche : ce travail intermédiaire ne laisse pas que d'avoir son importance ; de charpentière, la Xylocope devient butineuse ; elle va chercher sur les plantes le miel et le pollen nécessaires à la subsistance de sa future lignée; elle en forme une pâtée qu'elle pétrit et dépose dans chaque cellule, puis elle y enfonce son œuf. La première cellule ne laisse voir qu'une cloison; le fond du trou sur lequel elle repose lui tient lieu de la cloison qui sert de parquet aux autres. Quand elle est chargée de pâtée jusqu'à la hauteur de trois centimètres, la Xylocope la ferme par un plancher concentrique ; celui-ci forme le fond de la cellule suivante qui reçoit, à son tour, une pâtée mielleuse et un œuf clos hermétiquement par un second plancher : ainsi de tous les compartiments.

La larve n'a que fort peu de place pour se mouvoir dans sa cellule, car la pâtée en remplit presque toute la capacité; à mesure qu'elle se développe, elle a besoin d'un plus grand espace pour se loger; l'espace aussi ne lui manquera pas ; il s'agrandit en proportion de l'accroissement du ver, puisque celuici vit aux dépens de la pâtée : le volume de l'un diminue quand le volume de l'autre augmente. La provision miellée, ainsi que toutes celles qu'on renferme dans un vase privé d'air, ne se dessèche ni ne s'aigrit; elle garde son onctuosité jusqu'à la fin, et ne se corrompt jamais.

Si l'on examine un morceau de bois où la Xylocope ait fait son nid et qu'elle ait percé, dans sa longueur, de plusieurs trous, on y verra des larves de

divers âges, par conséquent , de différentes grosseurs; quelques cellules seront pleines de pâtée et d'autres presque vides ; plusieurs aussi renfermeront des nymphes : rien de plus facile à expliquer. Toute la ponte ne s'est pas faite en un jour ; elle a été échelonnée suivant, le temps nécessaire à la mère pour bâtir son édifice et faire ses provisions. Dans une série de cellules, les larves sont donc de différents âges : les plus vieilles habitent les premiers étages , les plus jeunes sont reléguées au grenier. Les premières, issues des œufs pondus d'abord, doivent donc aussi arriver les premières à l'état de nymphes et ensuite à l'état d'insectes parfaits. Comment sortiront-elles de prison'? La plus jeune Xylocope attaquera-t-elle, de tous côtés, les parois de sa cellule? s'ouvrira-t-elle une route à travers la cellule supérieure? Dans le premier cas, ce serait bien du travail pour des dents encore mal affermies ; aussi, n'est-ce pas par la que l'insecte se met en liberté. Le second oas aurait des conséquences terribles. Si la Xylocope qui vient de subir sa dernière métamorphose, impatiente de sortir d'un logement trop étroit, voulait se frayer un passage par la cellule supérieure, elle n'y éprouverait pas, à la vérité, grande résistance, mais il lui faudrait passer sur le corps de la nymphe ou du ver qui s'y trouve ; il faudrait qu'elle le mît en pièces, non-seulement lui, mais encore tous les vers logés dans les étages supérieurs : quelle tâche et quelle suite de massacres ! toute la famillé y passerait. La Sagesse infinie qui préside à toutes choses n'a pas voulu qu'une génération entière fût sacrifiée à un seul individu et que l'espèce se trouvât ainsi compromise; dans ses décrets, tout a été prévu; elle a décidé que

l'odynère de la ronce

la nymphe recluse aurait la tete en bas dans sa cellule; la Xylocope s'y tient dans cette position, et comme ses premiers efforts pour marcher la portent naturellement en avant, elle ne prend pas la route qui la conduirait vers les cellules pleines, elle se dirige vers le trou percé par la mère à la partie inférieure du nid : sa délivrance s'opère sans meurtre. Le chemin de la liberté est maintenant tracé; les Xylocopes des autres cellules n'auront plus qu'à le suivre, c'est ce qu'elles font ordinairement. Toutefois, il est des nids percés de plusieurs trous, un a chaque extrémité do la rangée de cellules, et un troisième placé à une distance à peu près égale des deux autres. Comment les jeunes Xylocopes le savent-elles? On l'ignore; toujours est-il, qu'elles devinent l'existence de ces orifices multipliés, et qu'elles les mettent à profit pour sortir de prison, sans se nuire, le moins du monde, les unes aux autres.

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