LA TUJBU DES CHASSEURS
tour joué, elle remonte à son poste et recommence son rôle de bascule perfide, jusqu'à ce que l'époque de sa métamorphose arrive. Avant de se transformer en nymphe, elle mure Y orifice de sa prison, et attend patiemment au fond de cette obscure retraite le moment où, insecte ailé, elle fera une guerre plus loyale, à ciel ouvert : la ruse alors serait odieuse; elle n'est excusable que lorsqu'elle vient en aide à la faiblesse qui ne peut se défendre autrement.
Les Carabes, mieux cuirassés encore que les cicindèles, sont portés sur de hautes jambes robustes qui les rendent éminemment propres à la course ; aussi sont-ils toujours par voies et par chemins. Jour et nuit ils font leur ronde, à l'instar des gardes champêtres, épiant les voleurs, les relançant à travers les herbes, les condamnant à mort, et les exécutant sans autre forme de procès. Le carabe doré, l'une des plus jolies espèces de notre pays, s'est constitué le gardien tutélaire des champs et des jardins. U fait une chasse à courre très-active aux limaces et aux chenilles, et se mesure, à l'occasion, avec des insectes plus gros que lui. On Ta vu se jeter avec furie sur le hanneton. Cet insecte, excellent voilier, n'est pas toujours perché sur les arbres; il en descend, parfois, pour faire la sieste ou l'école buissonnière. Malheur à lui si le carabe le rencontre en son chemin ! il lui fera sentir toute la supériorité de l'insecte guerrier sur la bête qui ne songe qu'à remplir sa panse. La lutte n'est pas longue. D'un coup de croc, le carabe éventre le hanneton, et en tire les intestins pour les dévorer. En vain la victime s'efforce-t-elle de fuir, son implacable ennemi s'a-
charne après elle; il la renverse sur le dos, la traîne de toutes ses forces» et quand il l'a mise à bout de résistance, il en fait curée. Autre est son procédé lorsqu'il chasse au ver de terre. Il n'a pas besoin de le poursuivre à la course; les lombrics, on le sait, cheminent ou rampent, il suffit au carabe d'épier le moment où ils se montrent à fleur de terre, après une pluie qui a ramolli le sol; d'un bond le carabe leur saute sur le dos et les coupe en deux : la meilleure paire de ciseaux n'agirait ni mieux ni plus vite que les terribles mandibules de notre carnassier.
Indépendamment de leurs armes pour l'attaque, les carabes ont des moyens particuliers de défense : ils répandent tout à coup une odeur fétide et lancent par l'anus une liqueur caustique dont la brûlure est très- vive. Les petites espèces de carabiques, les Brachines, par exemple, possèdent au suprême degré ces ressources d'artificier; c'est à coups de revolver qu'elles repoussait leurs ennemis. Ghétives et fluettes de leur nature, elles ne se hasardent guère au grand jour; elles vivent par petites sociétés sous les pierres, guettant le menu gibier dont elles sont réduites à se nourrir. Les inquiète-t-on dans leurs retraites, la troupe aussitôt de se disperser; mais en même temps qu'il joue des jambes, chaque fuyard lâche sa bordée, et fait feu de sa machine de guerre; le liquide qu'il lance se volatilise et fait explosion par son contact avec l'air : on dirait un feu de tirailleurs. Ainsi se défendent le brachine crépitant, le brachine pétard, le brachine bombardier et le brachine à explosion. Tous se trouvent aux environs de Paris.
NOS AUXILIAIRES
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Ce n'est pas seulement dans les sociétés humaines que les emplois sont répartis entre certaines classes de citoyens : l'immense famille des insectes nous offre l'exemple de castes qui, indépendamment du travail imposé à tous, semblent investies d'attributions spéciales auxquelles elles restent fidèles, depuis les temps les plus reculés. Si nous avons des édiles, des agents voyers pour l'entretien et la propreté de nos villes, les insectes, à leur tour, ont un service de salubrité générale parfaitement organisé ; il y a chez eux des employés de pompes funèbres, des écarisseurs, des balayeurs de profession; leur mission principale est de purger le sol des cadavres et des immondices abandonnés sur la voie publique; ils doivent veiller à ce que toute chose morte disparaisse et ne corrompe pas la pureté de f air. Parmi ces utiles fonctionnaires, nécrophores, silphes, staphylins occupent les premières places; les bousiers et les pilulaires leur font un digne cortège; en travaillant pour leur propre compte, ils travaillent surtout pour l'homme, et d'une manière bien désintéressée, car ils ne prétendent même pas à la reconnaissance qu'ils ont cependant largement méritée.
Fossoyeurs de leur métier, les Nécrophores ont pour charge d'enterrer les morts de la gent animale. Qu'une taupe, qu'un mulot, une musaraigne gise sur
le sol, il n'y restera pas longtemps; le nécrophore, averti par un odorat subtil, accourt sans plus tarder et se met aussitôt à l'œuvre. Avec ses pattes dentelées et épineuses, il creuse la terre au-dessous du mort, suivant exactement tous les contours de son corps, et rejetant chaque pelletée à la surface; la fosse se creuse ainsi, sans déranger sensiblement le défunt. Quand ce dernier est enfoui à une profondeur plus ou moins grande, selon la consistance et l'humidité du sol, on le recouvre de terre ; l'enterrement est achevé. Le mort, par aventure, est-il un gros personnage, trop lourd pour les forces d'un seul fossoyeur, le nécrophore appelle à son aide une escouade de travailleurs de bonne volonté ; insectes n'en chôment point. Trois ou quatre compagnons se dévouent; quelques coups d'ailes les portent au rendez-vous; la besogne se fait vite et en commun. Au dehors, pas un seul ouvrier, mais au dedans l'affouillement va son train, le cadavre enfonce de plus en plus ; en moins de vingt heures, il est rendu à sa dernière demeure. Les funérailles sont terminées; à la troupe maintenant de se payer de sa peine : elle festine joyeusement à travers les entrailles du mort; les femelles y pondent leurs œufs ; c'est le berceau de famille des nécrophores, c'est aussi le buffet des larves. A l'abri de tout péril dans cette funèbre salle à manger, elles achèvent le repas commencé par leurs pères et mères ; le moment venu de se changer en nymphes, elles s'enfoncent en terre, enduisent leur logis d'une matière visqueuse, et en sortent, après un mois de sommeil , parées comme des gens qui vont à la noce : sous une si brillante livrée, qui soupçonnerait de lugubres croque-morts?
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Voisins immédiats des nécrophores, les Sylphes ou Boucliers contribuent peut-être encore plus à la salubrité de l'atmosphère. Ils n'enterrent pas les cadavres, mais ils se glissent sous leur peau, entament les chairs et ne laissent bientôt plus que les os. Les gros animaux tombant en putréfaction leur appartiennent de droit. Il faut les voir au travail dans une carcasse de cheval ou de chien mort, pour se faire une idée de leur talent d'écarisseur. Comme ils s'y plongent ! comme ils s'y ruent ! Pas un muscle, pas un nerf, pas un tendon n'échappe à leur rude scalpel. Si la décomposition ne marche pas assez vite à leur gré, ils l'accélèrent à l'aide d'une recette chimique : ils font sortir de leur bouche et de l'extrémité de leur ventre une liqueur brunâtre et fétide, véritable élixir de mort qui met promptement le cadavre en putréfaction; l'insecte s'en sert aussi pour repousser ses ennemis. Toutes les espèces de sylphes, cependant, ne vivent pas au fond des charognes. Il en est qui ne se nourrissent que de proie vivante ; elles rentrent alors dans la catégorie des insectes chasseurs; tels sont le bouclier thoracique et le sylphe quadri-ponctué. L'un et l'autre habitent les bois ; ils y font une guerre active aux chenilles, les poursuivant au vol et à la course, d'arbre en arbre, et ne leur font jamais quartier; les larves s'enfoncent en terre pour subir leur métamorphose.
Les Staphylins sont connus de tout le monde. Qui n'a souvent rencontré dans les allées, au bord des gazons, ces insectes à élytres si courts, qu'on les dirait habillés d'une simple veste? Sous ces étuis tronqués se cachent pourtant deux grandes ailes, repliées artistement trois et quatre fois sur elles-mêmes,
réduites par cette ingénieuse disposition à une petite membrane chiffonnée. Par suite de la brièveté des élytres, Fabdomen du staphylin est presque entièrement découvert; c'est son côté vulnérable;, en revanche, il est doué d'une grande souplesse et d'une flexibilité surprenante. Essayez d'y toucher, le staphylin aussitôt relève son ventre et lui imprime toutes sortes d'inflexions; fièrement campé sur ses pattes, les mâchoires toutes grandes ouvertes, la queue en l'air, il semble défier son adversaire. Le danger devient-il pressant, il fait sortir de son dernier anneau deux petites vésicules coniques dont il vous menace : sa colère, dans ce moment, est à son plus haut paroxysme. Ainsi que les insectes précédents , les staphylins ont un rôle d'expurgation dont ils s'acquittent en toute conscience; ils vivent en bonne intelligence avec tous les mangeurs de cadavres : leurs mœurs et leurs goûts sont identiques. Toutefois, trop courageux pour se contenter d'une proie morte, et munis d'ailes puissantes , de fortes pattes et de bonnes armes de guerre, ils ne font point fi des plaisirs de la chasse, tant s'en faut. Ils sont la terreur des insectes qui vivent dans les bouses, les fumiers ou sous les écorces. Tantôt ils les surprennent dans leurs retraites, tantôt ils les poursuivent dans les champs ; partout ils les combattent avec avantage.
Comme les carabes , ils dégorgent une salive âcre et brunâtre. Certaines espèces, telles que le staphylin odorant , émettent une matière volatile, éthérée ou musquée , nullement désagréable. La larve, très-carnassière, se tient le jour à l'affût dans un trou, pour épier le gibier : la nuit, elle sort de
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son gîte et entre en campagne. Ainsi que tous les rôdeurs nocturnes, ses mœurs tournent bien vite à la férocité ; elle bat la plaine, pille et tue à satiété, se jette jusque sur les individus de sa propre espèce, les saisit à la gorge et les suce à plaisir. De tels débuts ne présagent rien de bon; un premier meurtre est bientôt suivi d'un second: l'appétit de la chair ne fait que grandir avec l'âge, l'insecte adulte s'enrôle définitivement dans le bataillon des carnassiers.
Les Bousiers et les Pilulaires, s'ils ne proviennent pas de même source, sont au moins cousins issus de germains; leurs habitudes ne diffèrent guère. Affranchis de tous préjugés, ils ne se croient pas au-dessous des autres insectes, parce qu'ils travaillent dans les bouses, dans les fumiers de toute espèce, même dans l'engrais humain. Ils n'attaquent aucune proie vivante; leurs mandibules et leurs mâchoires ne sont pas faites pour broyer ou déchirer la chair; leur alimentation consiste exclusivement en matières végétales ou animales fluides. Quelques espèces passent leur vie dans les forêts et se nourrissent surtout de champignons ; mais le plus grand nombre fréquente les pâturages et les endroits recherchés du bétail. Le jour, ils se tiennent cachés dans les fientes, et en sortent, le soir, pour folâtrer et multiplier. Leur vol est lourd, bourdonnant, en ligne droite, et toujours bas ; au moindre choc ils s'abattent. Les femelles, beaucoup plus grosses que les mâles , déposent leurs œufs dans les bouses ; la larve , après avoir vécu des matières qui l'enveloppent de toutes parts, s'enfonce en terre pour se métamorphoser en nymphe ; elle en sort, au bout
d'un an, insecte parfait. Les principaux genres de cette famille de Goprophages sont représentés par les Copris, les Géotrupes et les Ateuchus. Leur livrée fait souvent contraste avec le milieu abject où ils vivent; l'un des mieux habillés de la troupe est sans contredit le géotrupe stercoraire , si commun dans tout le nord de la France ; le noir, le bleu et le plus beau violet métallique se jouent dans ses vêtements. La femelle présente un trait de mœurs particulier. Elle ne se fie pas aux bouses pour loger ses œufs; elle juge plus prudent de creuser une sorte de puits au fond duquel elle construit encore une cellule; c'est là qu'elle dépose son œuf; elle l'approvisionne en même temps d'une pâtée stercorale pourles besoins delà larve ; la prévoyance maternelle chez les bêtes n'est jamais en défaut. Un autre insecte, l'Ateuchus ou le Pilulaire, fait preuve d'une sollicitude plus grande encore pour ses petits. Ni bouses ni trous ne reçoivent sa progéniture; il enveloppe son œuf d'une certaine quantité d'excréments détachés de la masse totale, et la roule à diverses reprises sur le sol avec ses pattes inférieures. A force de frottement, celle-ci se moule en boule de grosseur variable, et finit par acquérir la consistance dont elle a besoin pour voyager. Le pilulaire, en effet, ne la laisse point à la place où il l'a formée, il doit l'enfouir, et dans des conditions dont lui seul possède le secret. L'endroit propre à garder son trésor n'est pas toujours dans son voisinage , il est parfois assez éloigné de son gîte habituel; le voyage arrêté, le pilulaire se met en route avec sa précieuse boule. Rien de plus simple si le chemin est uni et sans obstacles; les longues
I. Pilulaires charriant leurs houles. — 2. L'Hydrophile hrun avec sa coque et sa larve.
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pattes postérieures poussent la boule en avant. Mais la chose se complique si la route est coupée par un monticule ou s'il y a une côte rapide à franchir; la tâche alors est réellement ardue et pleine de péripéties. Voyez-vous d'ici la bestiole attelée à son cher berceau? Elle avance, elle recule, elle trébuche; un heureux mouvement de tète la remet en équilibre, le pas difficile est franchi, elle -va bientôt atteindre le sommet ; tout à coup, ô malheur ! le sol s'effondre sous ses pieds, la boule échappe à ses étreintes, il lui taut recommencer cette longue et pénible ascension, le pilulaire l'entreprend de nouveau. Sera-t-il plus heureux maintenant? Peutêtre. Sur des pentes très-rapides, il lui arrive de chavirer plusieurs fois de suite, mais l'insecte ne se décourage pas ; toujours il reprend avec ardeur et résignation son travail herculéen ; enfin, à force de persévérance , il atteint son but. Quelquefois la chance ne tourne pas aussi bien. Tandis que la boule roule de haut en bas, le pilulaire, de son côté, dégringole et tombe sur le dos, les pattes en l'air. Dans cette piteuse position, il a peine à se relever, le charriage devient alors l'affaire du premier pilulaire passant : celui-ci se fait spontanément auLomédon, le désastre est réparé. Là ne se bornent pas les misères du voyage. Il n'est pas rare que le cocher, marchant à reculons, verse de temps à autre et chavire la boule dans quelque fondrière; le pilulaire n'a pas de peine à s'en tirer; mais pour la boule, c'est autre chose. Gomment extraire d'un précipice un corps arrondi, roulant sans cesse sur lui-même? La tâche est bien difficile, sinon impossible; le pilulaire cependant l'entreprend, mais tous ses efforts
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souvent y échouent. L'obstacle reconnu invincible, il part à tire d'ailes, va conter son embarras à ses frères ; trois ou quatre pilulaires arrivent aussitôt, met tent leurs efforts en commun et finissent par opérer le sauvetage : n'est-ce pas là une preuve évidente de l'entente des bêtes entre elles et d'une quasi-intelligence qui se dévoile dans certaines circonstances «critiques? La boule une fois hors du précipice, le pilulaire se dirige vers l'emplacement que lui a révélé son instinct et se met à fouir. Rien ne lui manque pour cette dernière opération; ses jambes, largement dentées, font l'office de pioche; la fosse est promptement creusée, le pilulaire y fait entrer «a boule; ses longues jambes postérieures, pourvues de brosses, agissent à la manière de balais ; -elles accumulent la terre au-dessus du trou, qui disparaît en un clin d'oeil; la larve n'a plus qu'à «éclcre : sa nourriture est prête et l'attend à son 'réveil •
IY
Qui ne connaît les abeilles? Qui ne les aime comme un souvenir d'une de ces belles matinées de printemps ou tout sourit , tout fleurit dans la nature? Qui n'a souvent admiré l'art avec lequel elles construisent leurs édifices , le soin qu'elles prodiguent à leurs petits, et leur manière ingénieuse de bâtir et de former leurs approvisionnements? Leurs
moeurs, depuis longtemps bien étudiées, les classent à la tète des Hyménoptères, si remarquables, en général, par leur instinct.
Les abeilles vivent en sociétés, espèces de grandes familles où chacun, d'après son organisation, s'occupe de fonctions déterminées. Trois sortes d'individus s'y rencontrent quand elles sont au complet : une femelle unique, appelée reine ou mère abeille; des mâles en nombre restreint, et quantité considérable d'ouvrières. Une structure particulière distingue chaque catégorie.
La mère abeille , plus allongée que les autres , est exclusivement chargée de propager la race; en considération de ses augustes fonctions, elle est dispensée de tout travail servile, et porte l'épée.
Les mâles aident h la conservation de l'espèce, et ne font pas autre chose; aussi sont-ils simplement tolérés; dès qu'ils De sont plus nécessaires, ils disparaissent. Leur gros corps tout velu dépourvu d'aiguillon et leurs chansons en faux bourdon les caractérisent suffisamment.
Les ouvrières , les plus petites et les plus nombreuses de toute la ruche, représentent les forces vives de la société. Constituées essentiellement pour le travail, et ne connaissant ni les douceurs ni les gloires de la maternité, elles sont chargées des approvisionnements, de l'éducation des petits et de la défense du logis. Leur principal outil consiste dans une paire de mandibules garnies de dents, faisant office de pince angulaire. Au-dessous de cet appareil de préhension s'étend une trompe qui , pendant le repos, se replie et se cache dans un étui,
et qui , mise en mouvement , se dilate , s'étend et remplit le rôle d'une langue flexible ; comme signalement général, leurs pattes postérieures présentent un enfoncement triangulaire, une sorte de corbeille où l'insecte dépose la poussièrefécondantedes fleurs; il la détache de ses poils à l'aide d'une brosse dont ses jambes sont munies; un dard empoisonné le protège au dehors et l'aide à faire la police à l'intérieur.
La trompe est l'organe dont l'abeille se sert pour recueillir le suc mieileux des plantes. Appliquée sur une fleur épanouie, elle s'agite de mouvements rapides, s'allonge, se raccourcit, se tourne et se contourne, suivant que les parties de la corolle qu'elle explore sont superficielles ou profondes , convexes ou concaves. Lorsqu'elle s'est chargée de leur nectar, elle le fait couler dans le gosier, d'où il glisse dans l'estomac. S'il s'agit d'une récolte de pollen, l'ouvrière commence par descendre dans la fleur, et s'y enfariné en se roulant contre les étamines; pour peu qu'elles ne soient pas assez ouvertes, elle les déchire avec ses dents. Les brosses alors d'agir. Elles passent et repassent sur la téte, le corps et l'abdomen, détachent les poussières végétales qui s'y sont arrêtées, et les rassemblent en boule. Une seconde manœuvre fait voyager le butin d'une jambe à l'autre, jusqu'à ce qu'il soit déposé dans la corbeille de la troisième paire de pattes ; de petits coups répétés l'y assujettissent. A ce moment de la récolte , les brosses, une seconde fois, sont mises enjeu; elles achèvent de réunir toutes les poussières végétales. Les pattes, derechef, font la chaîne, se transmettent leur charge et l'empilent sur les corbeilles:
où elle forme une pelote arrondie, débordant la jambe quand la picorée a été bonne; l'abeille la porte immédiatement à la ruche. Voyons ce qui s'y passe.
Au dehors, tout est bourdonnement et mouvement. Des abeilles arrivent des champs, chargées de matériaux et de provisions ; d'autres partent en expédition. Ici des sentinelles vigilantes contrôlent tout ce qui entre ; là, des pourvoyeuses pressées de retourner au travail s'arrêtent à rentrée de la ruche, déposent leur tribut et repartent; ailleurs, les agents de la salubrité publique renouvellent l'air de la ruche par le battement précipité de leurs ailes, tandis que d'autres débarrassent le logis de tout ce qui pourrait nuire à ses habitants ; de toutes parts, entrants et sortants se pressent aux portes, l'activité est générale, chacun concourt avec ardeur à la prospérité commune. Au dedans, même vie occupée, même empressement à la besogne, mais travaux d'un autre genre.
Le premier soin des abeilles nouvellement installées est de passer une revue générale de leur domicile, d'en boucher toutes les fentes, et de n'y laisser que les ouvertures indispensables pour l'entrée et la sortie. Pendant ce temps, deséclaireurs se lancent à la recherche d'une matière résineuse, ductile, odorante, de couleur rougeâtre, nommée propolis; dès qu'elles l'ont trouvée, ils en chargent leurs pattes, et vont droit à la ruche. Aussitôt une escouade d'ouvrières vient leur enlever ces parcelles visqueuses ; elles les ramollissent entre leurs mandibules, puis les étendent sur les parois de la ruche : tout l'intérieur en est enduit. Lorsqu'il ne reste plus ni crevasses ni fentes à fermer, souvent même pendant que
Qigitiz
des ouvrières se livrent à cette première opéra*tien, d'autres, chargées de la maçonnerie, commencent à construire l'édifice destiné à recevoir les oeufs delà mère abeille et à loger les provisions communes: la cire extraite du suc même des végétaux est leur unique ciment. Elle se forme dans le corps de Finsecte, par voie de transsudation, se montre sous l'aspect de petites lames pentagones, entre les anneaux de l'abdomen, et ne peut être employée qu'après avoir été rendue ductile par une préparation spéciale. Lorsqu'une ouvrière a fini sa récolte de miel, elle retourne à la ruche, prend place à la suite des autres abeilles maçonnes, et se tient immobile, jusqu'à ce que le miel qu'elle a recueilli se soit changé en cire dans son estomac; la matière estelle suffisamment élaborée, la construction commence.
C'est toujours dans la partie la plus élevée de l'habitation que les abeilles jettent les fondements de leur édifice. Une partie des ouvrières se suspend à la voûte; d'autres se cramponnent à elles, tantôt par une patte tantôt par deux, et s'échelonnent ainsi en guirlandes. Après être restées quelques instants en repos, une d'elles se détache d'un groupe, tire de ses anneaux une lamelle de cire et la porte à sa bouche où elle est hachée et triturée, pour s'allonger en ruban étroit ; elle s'imprègne d'une liqueur écumeuse, repasse entre les mandibules qui la broient une seconde fois et achèvent de la rendre ductile. Dans cet état, l'abeille l'applique à l'endroit saillant de k voûte; elle y ajoute une seconde, puis unetroi* sième et une quatrième lamelle de cire, et, sa provision épuisée, s'envole pour chercher d'autres
matériaux. Sa place est bien vite occupée par une seconde ouvrière qui opère de la même manière; une* autre lui succède à son tour„ et ainsi de suite : les fondations sont posées.
La première assise n'est qu'un noyau assez informe,, un simple bloc, mais qui, tout à L'heure, façonné par d'habiles ouvriers, se transformera en un chefd'œuvre d'architecture. Dansées travaux préliminaires,, les abeilles déploy en t tant d'énergie et d'activité, qu'il semble, tout d'abord, que le trouble et la confusion se sont emparés de la cité ; il n'en est rien cependant ; avec un peu d'attention, on voit que tout marche avec ensemble et régularité ; les ciseleurs sont à l'œuvre, l'ébauche ne tardera pas à» prendre figure.
Des blocs primitifs, il s'agit de faire des cellules ou alvéoles d'égale dimension, et disposées de telle sorte, que La place et les matériaux soient le mieux possible ménagés* Ce difficile problème n'embarrasse nullement les abeilles. Les fonds des premières cellules sont creusés dans les bk>es, l'insecte les lime, les rabote et les sculpte avec ses mandibules ; il saisit des parcelles de cire, les bat de chaque côté et les aplanit enLames qui, élevéessur une hase rhomboïdale et complétées ensuite par d'autres laines , finiront par former un tuyau hexagone. La cellule n'est pas plus tôt modelée, que L'oeuvre- se poursuit d'après la figure géométrique esquissée ; des artistes dégrossissent et polissent Le travail commencé par les simples maçonnes ; leur savoir infaillible lui donne finalement la forme de cellules à six côtés parfaitement réguliers. Les cellules s'adossent les unes aux autres; le point central de chacune d'elles est
toujours le point de réunion d'un des côtés des trois cellules opposées, de sorte que toutes ont leurs parois de môme épaisseur. Deux rangées de cellules se touchant par leurs fonds constituent ce qu'on nomme un gâteau ou rayon à deux faces, composé d'un nombre considérable et à peu près égal d'alvéoles.
Les gâteaux, commencés au sommet, descendent verticalement, et sont, en général, parallèles les uns aux autres. Ils embrassent toute la largeur de la ruche, sont fixés à la voûte par une espèce de pied en cire, et attachés aux parois à l'aide d'épatements à rayons, formés de cire et de propolis. Ils ne se touchent pas ; l'abeille a soin de se ménager des issues de distance en distance ; l'intervalle qui sépare les gâteaux représente les rues de la cité.
Les cellules, d'abord blanches quand elles viennent d'être construites, prennent, en peu de temps, une teinte dorée. Elles ne sont pas toutes semblables ; on en distingue trois sortes : les plus petites et les plus nombreuses logent les larves d'ouvrières, la plupart occupent le milieu de la ruche ; les alvéoles moyens, toujours séparés de ceux des ouvrières, renferment les larves des mâles; les cellules royales, attachées par un pédicule au bord des gâteaux, et semblables à une cupule de gland, sont exclusivement réservées pour les jeunes femelles : elles exigent une grande quantité de cire pour leur construction; le poids de chacune d'elles équivaut à celui de cent cinquante cellules d'ouvrières.
Indépendamment de leur usage comme berceaux, les cellules ont une autre destination : elles servent de magasins pour serrer les provisions, bien qu'il y
en ait toujours un certain nombre affectées à cet emploi. Les abeilles y mettent en dépôt leur miel et leur pollen. L'ouvrière qui arrive à la ruche les pattes garnies de pelotes s'accroche avec ses deux jambes antérieures sur le bord d'une cellule; elle y enfonce ses deux pattes de derrière chargées de butin et fait tomber le pollen au fond en s'aidant de ses pattes mitoyennes; son fardeau déposé, elle part. Sa place, aussitôt, est occupée par une abeille qui entre la tète la première dans la cellule, pétrit la poussière pollinique, l'imbibe de liquide et la presse de manière qu'elle vienne affleurer l'ouverture. Pour emplir les cellules de miel, il faut le concours de plusieurs ouvrières ; chacune, tour à tour, vient y dégorger sa récolte sucrée, et l'y dépose couche par couche; la dernière gorgée est contournée et forme une plaque qui retient le liquide et l'empêche de couler.
Le miel contenu dans les magasins fournit à la consommation journalière des abeilles; elles le puisent à discrétion dans des cellules toujours ouvertes pour les besoins ordinaires, mais l'insecte ne touche à sa réserve que lorsqu'il ne peut plus butiner au dehors ; une lame aplatie, formée de l'enroulement successif de petits cordons de cire, clôt ces greniers d'abondance, conserve au miel sa fluidité et l'empêche de s'évaporer.
Le temps de la récolte du miel est un de ceux où les abeilles sont le plus affairées; on le conçoit sans peine, k cette époque, constructions et approvisionnements marchent de front, l'un entraîne l'autre ; les abeilles s'y emploient tout entières ; les gâteaux s'allongent et s'étendent presque à vue d'oeil, les
cellules se préparent; iLle faut bien : la mère abeille n'attend que des berceaux pour commencer sa ponte.
Aussitôt que les cellules sont bâties, quelquefois même avant qu'elles soient achevées, la mère abeille dépose un œuf dans chaque alvéole. Avant de pondre, elle examine avec soin tous les berceaux en y enfonçant sa tête et en les visitant en tous. sens. Cette précaution prise, elle introduit l'extrémité de son ventre dans la cellule, et y laisse tomber un œuf qui se fixe dans le fond par la matière visqueuse qui l'enveloppe. La ponte se fait avec une extrême célérité, et par centaines dans une seule journée de printemps; un ordre régulier y préside. Les œufs d'ouvrières sont les premiers pondus, la mère n'en pond pas d'autres pendant les onze premiers mois de son existence comme femelle ailée ; viennent ensuite des œufs de mâles dont le nombre s'élève de quinze cents à trois mille; les ouvrières alors construisent plusieurs cellules royales ; le tour des œufs d'ouvrières revient derechef, et. dix jours apeès cette ponte, qui comprend aussi un certain nombre d'œufe de mâles, commence la ponte dans les alvéoles royaux ; la mère abeille glisse un œuf dans* char cun d'eux, en laissant un ou deux jours d'intervalle entre ces dernières pontes, afin que les jeunes reines n'éclosent pas toutes en même temps.
La ponte est surtout active au printemps; elle éprouve quelque temps d r arrêt, même dans la saison favorable, et cesse aussitôt que les premiers froids se font sentir. Cette opération n'interrompt pas les travaux des ouvrières; loin de là; pourvoyeuses et cirières redoublent d'ardeur ; seulement, un certain
HÎSTOIRE DES ABEILLES
nombre d'abeilles ont pour mission spéciale de s'attacher à la mère, de la lécher et de la brosser, tandis que d'autres lui offrent du miel au bout de leur trompe.
L'ordre des pontes ne souffre jamais d'irrégularité lorsque la fécondation de la mère abeille a suivi de près sa dernière métamorphose ; mais si elle a éprouvé un retard considérable, les pontes ont d'étranges conséquences. S'est-il écoulé plus de seize jours et moins de vingt et un depuis que la femelle a pris des ailes, elle pond encore des œufs d'ouvrières, de mâles et de mères abeilles, mais le nombre des œufs de mâles égale presque celui des œufs d'ouvrières; si la fécondationi n'a eu lieu que plus tard encore, la femelle ne 1 pond plus, quarantesix heures après l'accouplement^ que des œufe de mâles pendant toute sa vie.
De l'œuf sort, au bout de trois jours, quel que soit le sexe de l'individu> une larve blanchâtre qui se tient roulée au fond de la cellule. Des ouvrières, véritables nourrices, sont chargées de veiller. à ses besoins; elles la visitent à différentes heures du jour, examinent si elle a tout ce qui lui est nécessaire, et dégorgent dans la cellule où elle repose la bouillie destinée à son alimentation. Cette bouillie se compose d'un mélange de miel, d'eau et de pollen, qui se forme dans l'estomac de la nourrice; les larves de mâles et d'ouvrières n'en reçoivent pas d'autres, on la leur distribue par égale portion. Il n'en est pas de même à l'égard des larves destinées à devenir mères; leur bouillie, toute spéciale, est plus sucrée et plus abondante ; elle ressemble à une épaisse gelée. G'est à. cette bouillie particulière, ainsi qu'à la dimension des cellules, que les larves
femelles doivent leur fécondité; c'est aussi ce qui explique comment des abeilles, qui ont perdu leur reine, peuvent la remplacer à volonté, lorsque la ruche renferme des larves de moins de trois jours; elles choisissent alors une larve d'ouvrière, agrandissent son alvéole en démolissant les cellules environnantes, et lui préparent de la gelée royale : cette nourriture en fait une femelle. Telle est encore son influence, que s'il vient à ton.ber quelque parcelle de gelée sur les œufs d'ouvrières placés autour des cellules royales, les larves qui s'en nourrissent deviennent aptes à propager leur espèce, mais elles ne pondent jamais que des oeufs de mâles.
Les larves ne vivent que peu de temps sous leur premier état; au bout de cinq à six jours, l'ouvrière a pris assez de développement pour se filer une coque et se changer en nymphe; les abeilles, aussitôt, ferment sa cellule avec un petit couvercle en cire, de forme bombée. Le jeune insecte reste sept jours et demi sous le masque de nymphe; le vingtième jour, à partir du moment où l'œuf a été pondu, il ronge le couvercle de sa cellule, déchire l'enveloppe qui l'emprisonne et sort pourvu d'ailes. Dans cet état, il est encore humide et se tient sur le bord du gâteau ; mais les ouvrières l'entourent, le lèchent, absorbent son humidité, et lui présentent du miel qu'elles dégorgent sur sa trompe : vingt- quatre heures après avoir quitté sa cellule, l'ouvrière va butiner dans la campagne.
La durée des transformations varie suivant les différents sexes.
Les mâles restent six jours et demi sous la forme de larves et ne sont métamorphosés en insectes
parfaits que le vingt- quatrième jour, à compter du moment où l'œuf a été pondu; comme les ouvrières, au moment de subir leur second changement, ils sont enfermés dans leurs cellules par un couvercle de cire bombé.
Les jeunes femelles passent cinq jours à l'état de larves dans des cellules que les ouvrières ont soin d'agrandir, et elles se filent une coque qui n'enveloppe qu'une partie de leur corps, laissant à nu l'extrémité de l'abdomen ; le seizième jour, à compter de la ponte, elles deviennent insectes ailés; mais si la mère abeille habite encore la ruche, elles restent prisonnières et sont gardées à vue. Déjà les ouvrières ont rétréci leurs cellules, elles en fortifient le couvercle par un cordon de cire, et n'y laissent qu'un petit trou par lequel elles dégorgent du miel sur la trompe des jeunes femelles captives : aucune d'elles n'est rendue à la liberté avant le départ de la mère abeille.
Dès que plusieurs larves sont sorties de l'œuf, l'éclosion n'est plus interrompue que par les variations de l'atmosphère : un temps chaud l'accélère, un temps froid la retarde. Chaque jour, des abeilles s'échappent de leurs berceaux, la population croît à vue d'œil, beaucoup de mâles ont pris des ailes; de jeunes reines n'attendent plus que le moment de leur délivrance; vient, enfin, une époque où le nombre des abeilles est devenu si considérable, qu'une partie d'entre elles est obligée de se tenir en dehors de la ruche : l'essaimage est prochain, il s'annonce par des signes particuliers. D'abord, un bourdonnement se fait entendre par intervalles, le soir et pendant la nuit; les mâles se montrent avec
leurs ailes; une partie des abeilles passe la nuit hors de la ruche et s'entasse à l'entrée; celles qui reviennent chargées conservent leur pollen, et se réunissent aux divers groupes ; peu d'ouvrières vont butiner, la plupart volent devant la ruche. A l'intéheur, tout est agitation. Les abeilles semblent frappées de vertige.
Au bruissement des jeunes femelles, la mère abeille est prise d'une espèce de fureur ; elle parcourt avec inquiétude les gâteaux, visite les alvéoles et cherche à se jeter sur les cellules royales pour y tuer ses rivales. Arrêtée dans ce projet par les abeilles, elle entre en délire et le communique au reste de la ruche. Plus de soin des larves, plus d'approvisionnements; les butineuses, à peine revenues des champs, partagent l'effervescence générale et courent à travers la ruche sans chercher à se débarrasser de leur butin ; tout à coup, la température de la ruche s'élève à 32°, le tumulte est à son comble, la mère abeille se précipite vers les portes , elle s'envole au dehors, la foule des abeilles la suit.
Au sortir de la ruche, l'essaim s'élève en tourbillonnant, se balance pendant quelques instants dans l'air, et va se fixer sur une branche d'arbre ou sur tout autre objet préféré. Un certain nombre d'abeilles ne tardent pas à le rejoindre; elles se posent les unes au-dessus des autres , cramponnées par leurs jambes à crochets; de minute en minute, le peloton se grossit des retardataires qui n'avaient pas quitté la ruche au départ. Quand presque tous ont rejoint, le calme se fait dans cette masse tout à l'heure si bourdonnante; elle pend en grappe im-
1 et 2. Abeille9 en gTappes, élaborant la rire de leurs pAteaux. — 3. Fri-
Î'ane à l'état d'insecte parfait. — 4. 5 et 6. Larves de Friganes dans leurs ourreaux.
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mobile , escortée seulement de quelques éclaireurs qui voltigent à l'entour : c'est le moment de recueillir l'essaim; si on le laisse trop longtemps à lui-même , il finit par prendre sa volée , et va s'établir dans le creux d'un arbre ou dans le trou de •quelque vieil édifice; il est alors rendu à sa condition première d'abeilles libres et sauvages.
Pendant cette émigration, qu'est devenue la ruche d'où l'essaim est parti ? Un grand vide s'y est fait , mais elle n'est pas absolument déserte ; d'une part, les abeilles en expédition n'ont pas accompagné la mère dans sa fuite ; en rentrant au gite , souvent -elles y Testent et forment déjà un noyau de population ; de l'autre , les éclosions se succèdent d'instant en instant : nouvelle source de citoyens pour la ruche; elle sera bientôt reconstituée. On se rappelle qu'au moment du jet, les cellules royales renfermaient de jeunes femelles autour desquelles des ouvrières faisaient sentinelles. La mère abeille partie, elles n'ont plus intérêt à retenir leurs prisonnières ; elles rendent donc la liberté à la jeune reine éclose la première, et, dès qu'elle est en état de pondre, elles lui abandonnent les femelles contenues dans les avéoles royaux : la nouvelle mère les tue toutes, sans pitié, les unes après les autres.
En cela, elle ne fait qu'obéir à son instinct. Deux reines ne peuvent exister à la fois en liberté dans la même ruche. Déjà les ouvrières, malgré leur activité, ont peine à suffire à tous leurs travaux, que deviendraient-elles si elles avaient à faire à deux femelles douées toutes deux d'une prodigieuse fécondité A coup sûr elles succomberaient à la peine. Une seule mère abeille doit donc présider aux des-
tinées de la ruche , voilà pourquoi toutes les rivales sont sacrifiées. Sa prééminence, du reste, ne s'établit pas toujours sans difficulté. Il arrive parfois que, dans le trouble occasionné parle départ de l'essaim, deux jeunes femelles, imparfaitement surveillées, forcent au même instant leur prison ; un combat devient inévitable. Dès qu'elles s'aperçoivent, elles fondent l'une sur l'autre, et cherchent, toutes deux, à se poignarder; les abeilles témoins de leur lutte, loin de vouloir les séparer, font cercle autour d'elles et les empêchent de fuir; ainsi ramenées l'une vers l'autre, les deux reines s'attaquent de plus belle et se prennent par la tête , les ailes, les pattes, les . antennes ; leur duel est un duel à mort; il continue jusqu'à ce que la plus habile ou la plus heureuse d'un coup d'aiguillon triomphe de son adversaire.
La nouvelle reine , une fois maîtresse du terrain , commence aussitôt sa ponte d'ouvrières; elle imitera en tout celle qui Ta précédée, et, comme elle, elle jouira des privilèges attachés à sa dignité : on lui fera cortège, on l'accompagnera partout et partout on lui offrira sa nourriture miellée , sans qu'elle ait besoin de l'aller chercher sur les fleurs ou de la prendre dans l'entrepôt : elle a bien droit, à ces hommages , n'est-elle pas l'âme de tout un peuple ?
La saison de l'essaimage passée , vient pour les abeilles le temps des travaux d'approvisionnement ; il s'agit de faire face à l'hiver qui s'avance. Nos travailleuses sont trop bonnes ménagères pour se laisser surprendre par la famine ; toute la population en état de butiner se met avec ardeur en campagne ; on part dès le lever du soleil , et l'on ne cesse de picorer qu'avec le jour. L'activité , à cette
époque, égale au moins celle déployée au printemps. On peut s'en faire une idée par le calcul suivant : au plus fort des travaux , dans les grands jours, une ruche bien peuplée donne entrée à cent abeilles par minute. De cinq heures du matin à sept heures du soir, si l'affluence est la même pendant quatorze heures d'excursions répétées, il se fait 80,000 rentrées, ce qui , pour une ruche garnie seulement de 20,000 abeilles , produit un peu plus de quatre sorties pour chaque ouvrière en quête de miel et de pollen : à voir l'ardeur avec laquelle elles dépouillent les plantes , on comprend que les magasins soient bien vite remplis. Cette opération les conduit jusqu'à la fin de l'été. Avant de s'y livrer, les abeilles ont une grande exécution |a faire. Aussi économesque laborieuses, elles n'admettent pas de gaspillage dans leur gouvernement, elles n'y souffrent pas non plus de bouches inutiles. Les mâles , à cette époque de l'année, ne sont plus bons à rien; comme ils ne contribuent pas aux approvisionnements, on ne juge pas à propos de les nourrir éternellement aux frais de la république; ils ont rempli le&.fonctions pour lesquelles ils étaient nés, cela suffit; ils n'ont plus aucun droit à vivre dans une cité où chacun doit se dévouer au bien général ; un beau matin, leur extermination est décrétée. Les abeilles y procèdent rapidement. La sortie du dernier esssaim donne le signal de cette autre Saint-Barthélemy. Sans sommations préalables , les ouvrières se jettent tout d'an coup sur les mâles, les poursuivent de gâ&aux en gâteaux , les tiraillent , les écartèlent et les poignardent. Le massacre est général, il s'étend h toute la population masculine, sans distinction
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d'âge. Après la tuerie des adultes, vient celle des larves et des nymphes ; les abeilles les arrachent de leurs berceaux et les percent de leur dard; leurs cadavres sont traînés hors de la ruche et jetés aux vents.
Mais pourquoi ces massacres périodiques qu'on ne soupçonnerait pas chez un peuple aussi laborieux que |les abeilles? Gomment les concilier avec l'idée d'une bonté divine, attentive à la conservation de ses créatures? Justifier la Providence n'est jamais chose difficile. Quand les insectes vivent réunis en famille et sont tous liés les uns aux autres par des besoins et des services réciproques, on ne doit plus considérer la société que comme un corps, et les individus, en particulier, comme des membres créés pour sa conservation. Un des membres devient-il inutile, cesse-t-il de contribuer au bien général , il rompt l'harmonie ; c'est un être à retrancher. Lorsque la mère abeille s'est mise à pondre, les mâles ne sont plus dans la ruche que des parasites , mangeurs de miel et capables d'affamer la république : voilà pourquoi on s'en débarrasse.
Après la destruction des mâles , la ruche ne contient plus que des ouvrières et une seule femelle. Celle-ci pond jusqu'à l'automne dans les cellules d'ouvrières; pendant ce temps, une partie des abeilles est occupée à nourrir les larves , les autres se répandent dans la campagne pour butiner; d'autres , enfin , veillent au salut général , prêtes à repousser toute attaque étrangère.
Entre elles, les abeilles vivent toujours pacifiquement, mais elles ont parfois à se défendre contre les
voleurs du dehors , surtout quand une ruche voisine n'a pu remplacer sa reine ou que les vivres y font défaut. La misère, on le sait, est souvent mauvaise conseillère; une ruche qui meurt de faim à l'arrière-saison et qui, ayant perdu sa mère, a perdu tout courage et toute idée généreuse de travail, songe alors à vivre aux dépens d'autrui. Le coup monté , toute la population affamée se précipite sur une ruche prospère , la bataille s'engage aussitôt. Les assaillantes jouent leur vie en désespérées ; les autres combattent pour la défense du foyer; de part et d'autre, l'acharnement est extrême ; le plus souvent le bon droit l'emporte, l'attaque est repoussée ; les vainqueurs alors se tournent contre les vaincus, et, par voie de représailles, se jettent sur la cité coupable; ils n'ont pas de peine à l'envahir : elle était déjà à demi ruinée par la famine ; une partie de ses habitants vient de rester sur le champ de bataille.
Ces pillages et ces combats de ruche à ruche n'ont jamais lieu entre peuplades bien pourvues de citoyens et largement approvisionnées ; c'est un simple accident qu'il faut mettre sur le compte de circonstances désespérées; quand toutes choses marchent régulièrement, la nation des abeilles vit en bonne harmonie avec tout ce qui l'entoure.
Tant que dure la belle saison, les abeilles poursuivent sans relâche leurs courses intéressées sur les fleurs et les fruits ; elles récoltent aussi le miellat, espèce de gomme sucrée qui se produit, en certains temps , à la surface des végétaux , et continuent leurs approvisionnements jusqu'à ce qu'elles
n'aient plus rien à emmagasiner. Lorsque le règne des Heurs est passé , qu'il n'y a plus ni miel ni poussières végétales à recueillir, la ponte de la mère . s'arrête , les abeilles achèvent d'élever le couvain avec le pollen déposé dans les alvéoles. L'hiver enfin arrive avec son cortège de brumes et de frimas; les abeilles ne sortent plus qu'à de rares intervalles et seulement lorsque luit le soleil; bientôt le froid les cantonne dans leur ruche; elles y vivent des provisions amassées, et attendent, blotties entre les gâteaux , que la chaleur du printemps ramène les fleurs et les rende à leurs travaux.