‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 2)Chapitre 18 sur 258 · LIVRE VI. — LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LES SPECTACLES

duit par les spectacles ne devait pas toucher les masses seules, qu^ils avaient pour premier but d'amuser. Qui aurait pu résister à des impressions capables de surexciter, d'égarer et d*enivrer les sens, ainsi que de lâcher le frein aux passions à un si haut degré ? Elles remplissaient l'atmosphère de la vie intellectuelle , à Rome , d'une contagion dont les avantages d'une haute culture de l'esprit, d'une condition sociale privilégiée même, étaient impuissants à neutraliser les influences, auxquelles le beau sexe aussi n'était que trop accessible. On respirait l'intérêt passionné pour les jeux du cirque, de la scène et de l'arène, en quelque sorte avec Tair dans lequel on vivait; c'était Tune des maladies propres à la grande ville et dont le principe y était déjà, pour ainsi dire, inoculé à l'enfant dans le ventre de sa mère\ Mais, quelque pernicieux que fussent en général les effets que l'on pouvait attribuer à l'influence des spectacles sur la moralité des classes supérieures mêmes, il n'en est pas moins difficile, cela se comprend, pour ne pas dire impossible, de les spécifier. Mais, il importe de mentionner ici un fait qui parle assez haut, il faut en convenir, pour faire reconnaître très- clairement jusqu'où pouvait aller cette influence démoralisante; nous voulons parler de la participation directe, comme acteurs, d'hommes et même de femmes de la noblesse , ainsi que de plusieurs empereurs, aux jeux du théâtre, de Tarène et du cirque. Il est vrai que divers mobiles concouraient à rendre possible une pareille déviation de la règle traditionnelle des bonnes mœurs et des lois : l'appauvrissement et la dégradation d'une partie des classes supérieures, notamment, ainsi que la contrainte exercée sur les esprits par certains empe-

1 Tacite, toialogue des orateurs, chap. xxix.

reurs; mais ces causes ne suffisent pas pour expliquer complètement ce phénomène inouï; et déjà la part active que les empereurs prenaient aux représentations prouve surabondamment qu'il y avait, jusque dans les sphères les plus élevées de la société, pour les jeux, une passion dégénérée en véritable manie, qui ne se laissait arrêter par aucune des barrières que lui opposaient les anciennes mœurs et les lois. Si plusieurs empereurs ne mirent pas seulement leur amour-propre à se distinguer dans les arts de la scène, de la danse, de la musique, de l'hippodrome et de la gladiature, mais se complurent même à faire admirer, en petit comité, comme en public, la virtuosité qu'ils y avaient acquise; si Néron parcourut la Grèce comme un artiste de profession, si Commode transféra son domicile du palais à l'école des gladiateurs, si Caracalla n'eut pas honte de faire lui-même publiquement, en livrée bleue, le cocher au cirque, il ne saurait évidemment plus rester le moindre doute sur ce fait que même des personnes de la plus haute naissance étaient poussées à se ravaler ainsi par des mobiles tous empreints du caractère d'une passion irrésistible.

Il est vrai que, déjà sous Auguste, la gladiature était, assez souvent, la dernière ressource pour les libertins ruinés des deux ordres supérieurs ^ ; cependant il est certain qu'une dégradation pareille était encore, alors, une excentricité beaucoup plus rare chez les membres du premier ordre que chez ceux du deuxième. Ce n'est aussi qu'exceptionnellement qu'il y eut, de la part des empereurs,

1 Horace, Épîtres, I, 8, 36. — Properce, IV, 8, 25. — Sénèqae, Lettres, 87, 9; 99, 13. — Tacite, Annales, XIV, 14 : (Nero) nobilium familiarum posteros egestate vénales in scenam deduxit. — Voir aussi la satire VIII (183) de Juvénal, qui décrit les mœurs du temps dé Néron.

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