LIVRE VII. — LES VOYAGES
Histoire d'Angleterre^, rapporte les expressions de tous les deux, croit devoir chercher l'explicalLon de l'insensibilité des hommes de leur temps à la beauté des paysages de la haule Ecosse, dans Tinsécurité qui y régnait et la crainte des dangers qu'on y courait. Mais il y a certainement erreur dans ce jugement du grand historien, car les chaînes d'Allemagne, si dédaigneusement traitées par Keyss- 1er, étaient alors parfaitement sûres, et Ton y voyageait même d'une manière relativement assez commode. 11 est certain d'autre part que, de nos jours, bien des voyageurs ne se laissent pas détourner, par les dangers les plus manifestes, d'aller apprécier sur les lieux les beautés du Liban ou des Cordillères. Il est clair plutôt que le sens pour ce que nous appelons le romantique dans la nature, manquait encore aussi complètement à la génération d'alors, que l'idée même de cet élément et le mot qui la représente et l'exprime.
Un élargissement, une transformation semblable du sentiment de la nature, ne pouvait procéder que d'un changement essentiel dans l'attitude de l'homme vis-à-vis du monde physique. Ce changement était de deux sortes. D'une part, la contemplation moderne pressent dans la nature l'existence d'une âme universelle, dont l'âme humaine n'est qu'une partie, ou avec laquelle elle a du moins des affinités profondes; aussi aperçoit-elle, dans la variété infinie des phénomènes qui frappent les sens, comme autant de miroirs réflecteurs des vicissitudes de son propre état; elle se flatte de pouvoir épier et comprendre le langage de la nature, dans le silence majestueux, l'inaltérable pureté et l'immuable grandeur de laquelle elle cherche et trouve tou-
* Tome IV, p. 299, éd. Tauchnilz.
jours un asile, pour se dérober aux atteintes des tribulations, des vilenies et des petitesses de la condition humaine.
On sait combien, depuis le milieu du dix-huitième siècle surtout, la contemplation de la nature a été déterminée par cette manière idéale de la concevoir subjectivement. On connaît aussi la tendance favorite des générations de cette dernière époque de l'ftge moderne à s*absorber précisément dans l'observation des phénomènes et des scènes qui paraissaient correspondre à leurs aspirations de Titans, leurs désirs sans nom et leur propension à se complaire dans les émotions de la douleur, du déchirement et du désespoir de Tâme. Si déjà cette contemplation subjective était et devait, nécessairement, rester étrangère à Tantiquité, celle-ci n'était guère plus accessible au sentiment du beau idéal, qui voit, dans le paysage, une unité d'ensemble , créée en quelque sorte par la nature dans un but artistique, et que le peintre anime en l'isolant. Cette manière de voir et d'observer est également d'origine trèsmodeme; du moins, la peinture de paysage^ dont elle forme la base, n'a-t-elle commencé à se développer, comme un art indépendant, qu'au dix-septième siècle. L'antiquité n'a connu ni la peinture du paysage dans le sens moderne, ni l'art descriptif idéalisant la nature ; le défaut de ce dernier était une des conséquences du manque de la première, ainsi que de celui des excitations dont la manière des modernes de décrire les phénomènes de la nature est redevable à la représentation artistique de ceux-ci.
Dans les nombreuses et excellentes descriptions d'histoire naturelle que nous a léguées l'antiquité, nous regrettons l'absence complète du sens pour le paysage. L'attention y est partout dirigée sur les divers phénomènes considérés chacun en particulier, bien plus que sur la convergence