LIVRE VII. — LES VOYAGES
caraclère diamétralement opposé à celui qu'il porte chez les modernes.
« Pour les Grecs et les Romains, » dit Humboldt^ « un pays n'avait généralement de Tattrait qu'aulant qu'il était doux à habiter; ils ne faisaient aucun cas des sites que nous appelons sauvages et romantiques. » Cependant, ce n'est pas seulement Tantiquité qui sentait ainsi, mais peut-être aussi le moyen âge et certainement même une grande partie des générations de l'âge moderne; car, bien que l'origine et le développement graduel de ce sentiment remontent à des temps antérieurs aux nôtres^, il n'en est pas moins certain qu'il n'y a pas beaucoup plus d'un siècle qu'il a commencé à se généraliser davantage.
C'est à peine s'il y a trace de ce sentiment dans les relations de voyage du commencement du dix-huitième siècle. Il existe en Allemagne un livre , aujourd'hui presque oublié, mais qui y jouissait d'une grande réputation au dernier siècle : c'est la relation d'un voyage fait dans cette contrée, en Suisse et en Italie, de 1729 à 1731, par J. G. Keyssler. L'auteur y revient souvent sur les beautés de la nature et en vante hautement plusieurs , comme la cascade de Terni et la vue de Gênes, prise de la mer. C'est aux perspectives larges et sereines qu'il trouve le plus de plaisir, et il croit encore ne pouvoir mieux faire l'éloge d'un beau paysage qu'en le déclarant très-agréable; il préfère infiniment
1 Cosmos, t. II, p. 79 de Tédition originale.
3 Ainsi l'on a cité, comme plus ou moins sensibles aux beautés qui nous frappent, aujourd'hui, dans la nature, l'auteur de la Divine Comédie, qui aimait à gravir les hautes montagnes, uniquement, sans doute, dans le but d'y jouir de larges perspectives, et Pétrarque, vantant les collines du littoral à l'est de Gênes (colles asperitate gratissima et mira fertilitate conspicuos).
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une plaine fertile, cultivée comme un jardin, quelle qu'en puisse être la monotonie, au paysage le plus grandiose dans la montagne, et il ne comprend mômç évidemment pas que l'on puisse, en général, trouver belle une contrée stérile. Ainsi, par exemple, il est enchanté du pays fertile, il est vrai, mais entièrement plat et tout-à-fait monotone des environs de Mantoue; il y admire les champs, les prairies et le mariage de la vigne avec les arbres, peuplés de rossignols. D'un autre côté, les Alpes du Salzbourg et du Tyrol ne lui paraissent pas moins laides que les landes de Lunebourg et les désolantes forêts de pinastres des Marches en Prusse; évidemment, parce que tous ces pays sont également stériles et sauvages et ne lui offraient , par conséquent , rien d'agréable.
La Suisse même paraît avoir été, à cette époque, un pays peu connu de la plupart des Allemands, puisque le même auteur croit devoir entrer, sur le commerce et l'industrie, le bien-être et le luxe de ses habitants , dans de grands détails, pour que ses lecteurs ne se figurent pas que l'on n'y trouve absolument que d*âpres montagnes et des rochers arides, des neiges perpétuelles et de sombres vallées, avec une population misérable , ayant peine à vivre. Vers la même époque, un gentleman anglais, le capitaine Burt, ayant fait un voyage dans les Highlands écossais, les déclarait un pays tellement affreux qu'un désert de sable paraîtrait charmant en comparaison , et l'auteur du Vicaire de Wakefield , qui , lui aussi, se hasarda en 1733 dans ces montagnes, parlait avec horreur de ce qu'elles ont de repoussant et de sauvage, tandis qu'il était émerveillé du pays des environs de Leyde, avec ses grandes prairies vertes, ses maisons de campagne, ses statues, ses grottes, ses parterres de fleurs et ses allées tirées au cordeau. Macaulay, qui, dans son