LIVRE VI. — LES SPECTACLES
apparent pour le trône; elle parait avoir été favorisée même par les meilleurs princes, et Ton ne mentionne, de la part d'aucun d'eux, une tentative de remédier au mal. Bien au contraire, plusieurs des empereurs prirent euxmêmes parti dans ces querelles, aussi ouvertement que possible : ainsi Vitellius^ et Caracalla* pour les bleus; Caligula^, Néron*, Lucius Vérus^, Commode®, Héliogabale'^ pour les verts, qui, dans les premiers temps de l'empire, paraissent avoir eu le plus souvent le dessus. Cela est du moins certain pour le temps de Juvéual®. Le poêle Martial aussi était un partisan des verts®. Il est vrai qu'après la chute de l'empire d'Occident, Théodoric crut nécessaire de les prendre sous sa protection , pour les soutenir contre les bleus ^®; mais à Constantinople, ces derniers, constamment favorisés par les empereurs depuis, Justinien , reprirent carrément Tavantage.
Les empereurs ne se contentaient pas, d'ailleurs, d'attiser le feu, dans ce mouvement des partis du cirque, en s'y intéressant eux-mêmes; on les vit parfois aussi comprimer et terroriser la partie adverse sans défense, de la façon la plus violente et la plus brutale. Dans le peuple, les factions pouvaient compter sur de nombreux adhérents et sur une influence dont les ramifications s'étendaient au loin, par la
1 Suétone, Vitellius, chaj). vu. — Dion Cassius, LXV, 5. ^ Dion Cassius, LXXVII, 10, et LXXVHI, 8. 3 Suétone, Caligula, chap. lv. — Dion Cassius, LIX, 14. * Suétone, Néron, chap. xxiii. -— Dion Cassius, LXIII, 6. — Pline, Hist. nat., XXXUI, 90. — Martial, XI, 33. û Hist. Aug.j Caracalla, chap. iv et vi. « Dion Cassius, LXXII, 17.
7 lUd., LXXIX, 14.
8 SaL, XI, 97.
9 VI, 46, et XI, 33.
10 Cassiodore, I, 20 et 27.
raison déjà qu'elles avaient une organisation bien arrêtée, disposaient de sommes considérables, occupaient et faisaient vivre une multitude de gens, et ne négligeaient certainement aucun moyen pour gagner du terrain et s'aflfermir. Mais un point bien plus important encore, c'était la distinction des quatre couleurs en elle-même, faite comme exprès pour le besoin de la masse de prendre parti, pour ou contre, dans toute rivalité qui se produit sous ses yeux. Ce qu'il lui faut, c'est un cri de guerre, personne ne s'inquiétant de quoi il s'agit au fond. Il n'y avait relativement que peu de connaisseurs, avec leurs adhérents, qui pussent réellement s'intéresser aux chevaux et au mérite des cochers; mais les couleurs passionnaient tout le monde. Chevaux et conducteurs de chars changeaient; les couleurs restaient Pendant cinq siècles, le cri de guerre, dont elles donnaient comme le signal, se perpétua d'une génération à l'autre, au sein d'une population qui s'abrutissait de plus en plus, et, bien que le tumulte et des excès fussent l'accompagnement ordinaire de tous les spectacles, le cirque principalement était devenu le théâtre de scènes d'un caractère sauvage et parfois même sanglantes.
Peu importait que le monde fût gouverné par un Néron ou par un Marc-Aurèle, que les frontières de l'empire fussent menacées par les barbares ou que ceux-ci fussent repoussés par les armées romaines; dans la capitale de l'empire, la question de savoir si la victoire serait aux bleus ou aux verts avait toujours la môme importance pour tout le monde, grands et petits, hommes libres et esclaves, hommes et femmes, et c'est de ce côté que se dirigeaient une foule d'espérances et d'appréhensions. Les esclaves n'étaient pas seulement admis aux spectacles, fait dont témoignent expressément plusieurs passages d'au-
leurs contemporains* ; ils y prenaient parti avec le reste du public.
Dans Pétrone, par exemple, on voit ceux de Trimalcion se prononcer et parier pour les verts ^. Il y a tout lieu de croire que les adhérents des factions portaient les couleurs de celles-ci, au cirque du moins, bien que Martial seul y ait fait allusion dans ces vers :
Lacernœ coccinese.
Si veneto prasinove faves, cur coccina sûmes? Ne fias istas transfuga sorte vide s.
L'usage de la distinction des couleurs dans les jeux du cirque, eu province , est également attesté par les mosaïques de Lyon et d'Italica, ainsi que par des inscriptions*. Quand le christianisme eut détrôné les anciens dieux, en l'honneur desquels avaient été institués les jeux du cirque, les factions n'en continuèrent pas moins à s'y disputer la prééminence. Les chrétiens, non plus que les païens, ne se laissèrent dissuader de la fréquentation des spectacles par les sermons de leurs prédicateurs. Ils objectaient qu'il ne fallait pas dédaigner les récréations offertes aux hommes par la bonté divine. Ils invoquaient même les saintes Écritures, en alléguant que puisque Elle était monté au ciel dans un char, Tart de conduire les chars ne pouvait être un péché ^. Léon le Grand encore se plaignait amèrement > devant ses ouailles, de ce que ces odieux spectacles fussent
1 Ainsi Uoraice, Épures, I, 14, 14; Columelle, I, 8, 2; Ulpien, Digeste, XI, 3, 1, 5; Vénuléjus, ibid., XXI, 1, 65.
2 Satyr., chap. xl.
4 Gruter, 339, 4 = C. I. G., 6803 :
Factionis Venetae Fusco sacra vimus aram, etc.
6 P.-E. Muller, De gen, œvi Theodos., II, p. 59, adn. o.
6i MOEURS ROMAINES.
un aimant qui attirait plus de monde que les sépulcres des saints martyrs, dont la protection avait pourtant sauvé la ville de Thorrible destruction dont la menaçaient les hordes d'Attila ^ Cependant, le délire des factions atteignit son point culminant, non à Rome, mais à Conslantinople, où, bien que les deux factions plus faibles n'eussent pas cessé d'exister, la partie véritable n'était plus qu'entre les verts et les bleus. Dgins cette dernière capitale, où la discorde prenait, de temps en temps du moins, une couleur religieuse et politique, elle redoubla de violence, dans son délire, et remplit l'empire de séditions. On prodiguait sa fortune, on souffrait la torture et la mort, on commettait même des crimes pour l'amour de son parti; l'intérêt de parti l'emportait sur les liens de la parenté et de l'amitié, la maison et la patrie, la religion et la loi. La contagion de . ce mouvement vertigineux gagna môme les femmes, qui ne fréquentaient pas alors de spectacles; c'était une manie générale poussée jusqu'à la démence. La sédition, connue sous le nom de révolte de Nica, qui éclata en 532 au cirque, à Constantinople , aurait coûté le trône et la vie à Justinien, sans la présence d'esprit de sa femme Théodora et la fidélité de Bélisaire. Trente mille personnes y perdirent, dït-on, la vie.
Il est trop rarement fait mention, par les contemporains, du cirque de Rome et des partis qui s'y étaient formés pour qu'il soit possible de poursuivre, dans leur enchaînement, les causes dont l'action successive, peu apparente dans les commencements, porta finalement le mal à ce degré d'énormité monstrueux. Nous pouvons seulement conclure de symptômes isolés à la gradation que suivi-
1 Gregorovius, Histoire de Home au moyen âge, I, 197.