LIVRE VI. — LES SPECTACLES
les avances qu'il fit au parti en vogue ^ , ce qui ne l'empêcha pas^ cependant, de faire mettre à mort des gens du peuple, qui avaient invectivé les bleus, manifestation qu'il interpréta comme un témoignage de leur mépris pour son auguste personne et comme trahissant l'espoir d'une révolution prochaine^. Malgré la neutralité que gardèrent ses successeursj le développement de l'esprit de parti marcha naturellement de front avec celui de la fièvre générale pour les spectacles» et cette passion qui, déjà vers la fin du premier siècle de notre ère, dominait si complètement les esprits , qu'elle n'y laissait aucune place pour une culture plus noble , était bien fidte pour remplir de graves soucis quiconque réfléchissait. On n'entendait plus la jeunesse parler d'autre chose, à la maison comme dans les salles des cours d'enseignement, et les professeurs se croyaient eux-mêmes obligés de prendre part à ces conversations*.
Même dans les cercles d'hommes à l'esprit cultivé , les bleus et les verts formaient un sujet de conversation à la mode, par cela même qu'il n'avait point de côté politique compromettant^. Ce fut la période d'éclat de l'empire que celle où les intérêts les plus chers du peuple romain pouvaient se résumer dans la fameuse devise, panem et circensesy mots probablement sortis de la bouche de quelque homme d'État du temps, sinon d'un empereur même. A cette époque, sous le règne de Trajan, des observateurs impartiaux s'étonnaient de voir qu'au cirque tant de mil-
1 Tacite, Hist., II, 19.
''^ Suétone, Vitellius, chap. xiv.
3 Tacite, Dialogue des Orateurs, chap. xxix, après la mort de Doinitien sans doute.
^ Martial, X, 48, livre publié sous Nerra.
liers d'hommes se laissassent captiyer, non par Tagilité des chevaux et l'art des écuyers, mais par le charme d'un simple chiffon de telle ou telle couleur. Or il suffisait peut-être d'un échange des couleurs, pendant la course, pour que l'intérêt et la faveur du public prissent également le change et que les personnes qui ne croyaient reconnaître et n'applaudissaient chevaux et cochers que de loin, les abandonnassent aussitôt. Il parait, du reste, que l'échange des couleurs n'était pas sans exemple ^ Encore si cet engouement pour une misérable tunique n'avait existé que chez la populace ! Mais des hommes sérieux même ne pouvaient se rassasier de la jouissance que leur procurait un divertissement pareil, et Pline le Jeune ^ auquel nous empruntons ces considérations, éprouvait quelque satisfaction d'être lui-même au-dessus de ces futilités. Si les verts venaient à perdre au cirque, écrivait Juvénal^, à cette époque ou peu de temps après, Rome serait dans la même consternation et le même abattement qu'après la bataille de Cannes. Marc-Aurèle, élevé à la cour d'Adrien, crut devoir une reconnaissance particulière à son gouverneur de l'avoir préservé du ridicule de devenir un partisan des verts ou des bleus*. Cet aveu de l'empereur renferme sans doute une allusion à son corégent Lucius Vérus, qui n'était pas seulement un amateur passionné des jeux du cirque en général, au sujet desquels il entretenait une correspondance très-étendue avec des amis de
1 Témoin ce passage de Yell. Longus, De orthographia : Inversis armis gladiatores pugnasse non est dicendum, sed versis hoc est transmutatis, sed nec inversis pannis agitasse aurigas sed versis.
2 Lettres, IX, 6.
3 XI, 197, etc.
*' Marc Antonin, Commentaires, I, 6.