LIVRE VI. — LES SPECTACLES
de rexcellenle occasion, que leur offraient les spectacles, pour converser personnellement avec le peuple et chercher à gagner son affection par de bonnes grâces et de la condescendance. Plus ils avaient souci de leur popularité, plus ils s'appliquaient à paraître souvent aux spectacles donnés soit par eux-mêmes, soit par d'autres personnages. Tibère, lui aussi, y venait souvent au commencement de son règne ^ ; mais il ne garda pas longtemps cette habitude^. Ce n'était pas moins le désir du peuple que l'empereur prit part à ses réjouissances. Auguste , toutes les fois qu'il allait au spectacle, ne s'y occupait de rien d'autre, soit, dit Suétone, pour éviter le blâme qu'avait encouru Jules César, en y employant son temps à lire des dépêches ou des requêtes, ainsi qu'à y répondre, soit véritablement par amour du spectacle même, pour lequel il avait un goût que, loin de s'en cacher, il avoua mainte fois hautement^. Marc-Aurèle, de môme que César, avait l'habitude de hre au spectacle, d'y donner des audiences et même des signatures, ce qui lui attira mainte raillerie du populaire*. Néron, dans les commencements, regardait les jeux, couché, par les fenêtres d'une loge entièrement fermée; plus tard du balcon {podium) ouvert^, avec un lorgnon fait d'une émeraude taillée, parce qu'il était myope ^. Mais, dans la suite une loge impériale fut établie, par ordre de Domitien probablement. Pline le Jeune ^
1 Dion Cassius, LVII, 11. — Tacite, Annales, 1, 54.
2 Suétone, Tibère^ chap. xltii.
3 Suétone, Auguste, chap. xlv. — « Neque ipse abliorrebat talibus studiis et civile rebatur misceri studiis vulgi. »
* Vie de Marc Antonin, chap. xv.
5 Suétone, Néron, chap. xi.
« Pline, Hist. nat., XXXVII, 64.
^ Panégyrique, chap. li.
10 MOEORS ROMAINES.
loue Trajan d'avoir supprimé cette loge au grand cirque, quand on en acheva la construction. « Vos concitoyens, dit-il, vous verront ainsi comme vous les verrez vous-même; on aura désormais le bonheur d'apercevoir, non pas seulement la loge du prince, mais le prince en personne , publiquement assis au milieu de son peuple. »
Les historiens et les biographes font souvent sonner la condescendance, la bonté, les prévenances mêmes des empereurs pour le peuple, aux spectacles. Il est peu de souverains dont ils rapportent le contraire. [Le plaisir que, dans sa brutalité, Claude trouvait aux égorgements de Tarène, fut trouvé choquant même à Rome; mais, comme ce prince était plein d'affabilité au spectacle, y accordait tout ce que Ton désirait et s'y servait le moins possible de Toffice des hérauts, dans ses communications et ses répliques, mais les faisait écrire sur des tablettes et circuler ainsi dans l'assemblée , on le loua beaucoup * de cette manière, évidemment plus populaire que l'organe du héraut, de s'entretenir avec le public. Il faisait avec les doigts, comme les gens du peuple, le compte des pièces d'or qu'allaient recevoir en prix les vainqueurs, et se mettait en devoir d'animer le public à la gaieté, en le traitant de messeigneurs et le régalant de force plaisanteries de très-mauvais goût^. Titus aussi allait au-devant de tous les désirs du public, prenait parti avec les assistants pour tel genre de gladiateurs et raillait le parti contraire de la parole et du geste, comme eût fait un homme du peuple, mais sans que la majesté impériale ou l'équité envers les combattants en souffrît jamais^. Domitien, au contraire, se montrait
^ Dion Cassius, lx, 13.
- Suétone, Claude, chap. xi.
3 Le même, Titus, chap. xi.