UVRE VI. — LES SPECTACLES
jaillissantes lançaient, jusqu'à des hauteurs prodigieuses, leurs jets d'eau parfumée, qui rafraîchissaient l'air et le remplissaient de senteur. Une bruyante musique couvrait le vacarme des combats. Tout se réunissait pour plonger les sens dans un état d'ivresse , aussi propre à ouvrir Tâme aux impressions du nec plm ultra sur le domaine du prodigieux et du monstrueux, qu'à endormir et frapper d'insensibilité le sens moral. Au milieu d'une pareille foule aussi passionnément agitée, l'indépendance d'esprit de l'in- , dividu était momentanément suspendue "fUsqu'à un certain point, le vertige généralement portant ceux-là même qui eussent voulu y résister. Une histoire, racontée par saint Augustin, histoire d'autant plus instructive qu'elle est cerlai* nement celle de milliers d'hommes, en donne un mémorable exemple ^ Un de ses amis, nommé Alypius, jeune homme de bonnes mœurs ^ faisait ses études de droit à Rome. Un jour il rencontra quelques amis qui l'entraînèrent, bien malgré lui et presque de force, à l'amphithéâtre. Chrétien , il s'écria plusieurs fois qu'ils pouvaient bien Tentraîner de corps à ce spectacle, mais qu'il n'y assisterait point en âme; qu'il s'y tiendrait les yeux fermés comme une personne réellement absente. Ainsi iit-il; mais une clameur immense, occasionnée par quelque accident du combat, ayant soudain frappé son oreille, il céda à la curiosité et ouvrit les yeux. A ce moment, dit saint Au* gustin, son âme fut atteinte d'une blessure plus grave que celle du corps de l'homme qu'il voulait regarder, et il succomba plus tristement que celui dont la chute avait soulevé ce cri, car, avec la vue du sang, le malheureux s'inocula le venin de la barbarie; il ne détourna pas les yeux du spec-
1 Confessions^ VI, 9.
tacle, mais y fixa son regard, comme enivré de celte volupté sanguinaire. Que puis-je dire de plus? il vit, il cria, il s'alluma et emporta de ce lieu une démence qui devait l'exciter sans cesse à revenir.
C'est peu à peu seulement que le christianisme parvint à déshabituer le monde ancien des spectacles meurtriers de l'arène ^ L'édit rendu le P' octobre 326 à Béryle, par Constantin, qui désapprouve « ces spectacles sanglants comme jurant avec le calme de la paix, j> et ordonne de substituer, dans les condamnations, le travail des mines aux jeux de la gladiature^, ne devait probablement s'appliquer qu'à un rayon limité, car, d'après une inscription d'Hispellum', un rescrit de date postérieure, du môme prince, ordonnait aux prêtres couronnés [sacerdotes coronati) de TOmbrie de donner désormais à Hispellum (Flavia Constans) leurs jeux scéniques et de gladiature, et indiquait pour cela Volsinies (Bolsène) à leurs confrères de la Toscane. Dans tous les cas, l'édit de 326 n'est pas resté longtemps en vigueur, car une loi du règne de Valentinien, de Tan 365, défend seulement de condamner des chrétiens à rinternement dans une école de gladiateurs*. Honorius, que Prudence^ avait vainement conjuré de ne plus laisser servir la peine de mort à l'amusement du peuple, passe pour avoir le premier, en l'an 404, aboli à Rome les jeux de gladiateurs, après qu^m moine d'Asie, Télémaque, qui
1 Voir, sur la cessation des spectacles de l'amphithéâtre, Wallon, Histoire de Vesclavage, III, 421, etc., puis la relation moins complète de P.-E. MuUer, De gen. xvi Theodos., Il, p. 80^ etc.
2 Code Théodosïen^ If, p. 80, etc., avec le commentaire de Gothofredus.
3 Henzen, 5580.
* Code Tkéodosien, IX, 40, 8.
^ In Symmachum, II, 1121, etc.