‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 3)Chapitre 1 sur 77 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

(Ptésie «I tbjltriqae).

UVREX

(Poésie et IkéUrifi^)

Effets de l'enseiguemeat donné à la jeunesse. — Il vise principalement à réloquence. — La lecture et l'explication des poètes , objet du premier enseignement. — Poètes grecs et latins lus à l'école dite des grammairiens.

— Dans le premier siècle de l'empire cette lecture porte surtout sur les oeuvres poétiques des vivants. — Réaction contre la littérature moderne du temps. — Introduction des poètes anciens dans l'enseignement scolaire.

— La poésie du II* siècle affecte l'archaïsme. — Effets de l'étude des poètes. — Les maîtres souvent poètes eux-mêmes. — Les poètes précoces sont fréquents.

École des rhéteurs. — Déclamations, plaidoyers et controverses. — École des rhéteurs grecs. — Effets de l'enseignement des rhéteurs. — Déclin dans l'instruction scolaire et dégénération de la langue au ii« siècle. — Efforts pour en rétablir la pureté.

Effets de la poésie classique du siècle d'Auguste. — Importance de cette poésie. — Création de la langue poétique. — Propagation de la poésie parmi les contemporains. — Popularité de Virgile et des autres poètes classiques. — Dilettantisme poétifue provoqué par la poésie classique. — Influence de la situation politique créée par le régime impérial. — Participation des empereurs à la littérature et à la poésie. — Auguste et Mécène, Tibère, NéroU) Titus, Domitien, Nerva, Adrien. — Le dilettantisme poétique disparait de la coar des empereurs au II* siècle. — Causes de cette disparition.

Conséquences de l'impbrtance nouvelle que prennent la poésie et les lettres.

— Origine de la librairie qui devient un conunerce i part. — Fondation de bibliothèques publiques. — Introduction des récitations. — Couronnelâent des poètes, au capitole en particulier. — Condition précaire des poètes souA lé rapport matériel. — Leur dépendance de la libéralité des riches et

des grands. — Rapports mutuels qui en dérivent. — Générosité des empereurs envers les poètes. — Générosité des grands. — Mécène. — Sa liaison a?ec Horace. — Attitude de clients des poètes postérieurs, vis-à-vis de leurs patrons. — Éloges poétiques de Messala et de Pison. — Efforts de Martial pour se procurer des protecteurs. — Protecteurs de Stace. — Pauvreté de ces deux poètes. — Bassesse de sentiments de Martial. ~ La poésie comme aliment de conversation et talent de société. — Attitude plus digne de Stace. — La poésie de circonstance, d'un ordre supérieur, supplée jusqu'à un certain point au journalisme. — Pluie de poésies de circonstance. — Mésintelligence entre Martial et Stace. — L'envie et la jalousie dominent dans les rapports entre les poètes. — Productivité excessive de la littérature poétique. — Prépondérance du genre épique, farci de mythologie. — Badinages poétiques. — La poésie n'est plus en majeure partie qu'une reproduction. — Imitations de Virgile et de Catulle. — Dilettantisme poétique de Pline le Jeune. — Ce dilettantisme apparaît surtout fréquemment dans les classes supérieures, ainsi qu'aux âges plus avancés de la vie.

Révolution opérée du temps d'Adrien par les sophistes grecs. — Leur influence sur le monde hellénique et sur le monde romain. — Intérêt que les empereurs et les Romains en général prennent à l'art des sophistes. — Influence particulière de l'art sophistique des Grecs sur la littérature latine du ii« siècle. — Âulu-Gelle, Fronton et Apulée.

Grande influence de la poésie sur le développement général de l'instruction et de la civilisation en Europe, depuis la Renaissance.

Par les considérations dans lesquelles nous allons en* trer, nous tâcherons de faire voir que l'influence de la poésie sur Tinstruction en général, dans les temps postérieurs de l'antiquité romaine, différait essentiellement de ce qu'elle est aujourd'hui, qu'elle était notamment alors bien plus large et plus pénétrante. A cet effet, nous aurons à examiner le lien de la société instruite avec la poésie, la mission de celle-ci, la condition qui en résulta pour les poëtes, enfin la substitution de la prose d'art à la poésie.

Le lien de la société instruite avec la poésie était, en grande partie, déterminé par l'instruction queTon donnait à la jeunesse, et dans laquelle on avait en vue un tout

autre but, poursuivi par de tout autres voies qu'aujourd'hui. Tandis que rinstruction de la jeunesse tend, actuellement^ à lui enseigner les premiers éléments nécessaires pour s'orienter sur le domaine des branches les plus importantes du savoir humain, à lui faciliter le plus possible, à tous les égards, l'inteUigence de la grande variété des travaux multiples de la science, et à la rendre apte à y prendre part, son programme, dans Tantiquité, était beaucoup plus simple, par la raison déjà que les sciences maintenant enseignées, dans les écoles, ou n'étaient même pas nées, ou du moins n'existaient encore qu'à l'état rudimentaire, ou n'étaient pas regardées comme nécessaires pour l'éducation en général. On ne s'appliquait pas à former le plus possible l'entendement, dans la culture de l'esprit de la jeunesse, mais à développer ses facultés créatrices. Le but principal de l'enseignement n'était pas de faire acquérir aux jeunes gens un savoir étendu, mais de les rendre forts en ce qu'on leur apprenait, de les rendre mattres de la langue^ autant que possible, et habiles dans l'art de s'en servir, de manière à trouver l'usage de la parole le plus propre à déterminer une exposition claire de leurs pensées et à persuader, à savoir choisir pour tout l'expression la plus convenable et la plus élégante, aussi riche, aussi belle et aussi entraînante que possible \

Pour les temps de la république, où la parole, à bien plus forte raison qu'aujourd'hui le savoir, pouvait être appelée une puissance, où, comme dit Tacite, « personne n'arrivait au pouvoir sans le secours de l'éloquence * d , ce qui précède n'a besoin d'aucune explication. Mais, bien

* Tacite, Dialogue des orateurs^ ch. xxx, etc. ' Ibidem^ ch. xxxrii.

que rSloquence politique se trouvât réduite au silence avec la chute de la république, la vive impressionnabilité d'une population méridionale, pour la parole vivante, et toutes les habitudes de la vie des anciens, n'en exigeaient pas moins jusqu'à un certain degré, dans tous les rapports, la publicité ainsi que l'oralité, et, sous l'empire aussi, le rapport entre la parole écrite et le discours parlé, peur ce qui concerne l'importance et l'influence de l'une et de l'autre, était juste l'inverse de ce qu'il est dans }e monde actuel. L'éloquence était indispensable non-seulement à l'avocat et au professeur, mais aussi, à l'of&cier supérieur comme au fonctionnaire, au sénateur et à l'homme d'État, en général à quiconque aspirait à une position éminente dans la vie. Ce qui donne le mieux la mesure de l'importance que l'on attachait, sous l'empire aussi, à l'art oratoire, la meilleure preuve du fait qu'il continuait à être regardé comme l'élément capital de l'éducation d'un homme du monde, c'est qu'il tenait la première ' place parmi les diverses branches de l'instruction, et qu'il resta longtemps la seule à l'enseignement de laquelle l'État se considérât comme obligé de pourvoir. Les premières chaires d'enseignement public fondées par le gouvernement, à Rome, avec la dotation d'un riche traitement (de 100,000 sesterces), furent celles d'éloquence la« tine et d'éloquence grecque , et l'empereur qui imposait cette charge au budget et appelait, conmie professeur, à la première des deux Quintilien, a la gloire de la toge romaine^ », n'était autre que Vespasien, ce prince économe, opposé à toutes les tendances idéales, et n'ayant cure que des besoins de la pratique. Bientôt, non-seulement les

« Martial, H, 90, s.

grandes, tnais, vers le milieu du deuxième siècle du moins, aussi nombre de moindres villes d'Italie et des provinces, eurent leurs professeurs d'éloquence, nommés par les communes ; les plus grandes sans doute, aussi bien que Rome, leurs deux chaires. Tune d'éloquence grecque, l'autre d'éloquence latine.

Une application très-intense et tout à fait exclusive à la poésie, préparait à l'enseignement de l'éloquence. Le poète <c formait la bouche de l'enfant dès les prem^rs bégayements ^ » , et la lecture ainsi que l'explication des poètes, constituait l'objet à peu près unique de rin8txu&tion scolaire proprement dite, pour la jeunesse adolescente \ Â cAté, tout au plus une certaine connaissance de la géométrie et de la musique était jugée nécessaire ou désirable. La seconde, dont renseignement se bornait souvent à la théorie, devait, paratt-il, son admission dans le programme des études à son étroite connexité, beaucoup plus intime dans Tantiquité que de nos jours, avec la poésie, comme on l'a vu dans le dernier chapitre de notre tome IIL La poésie servait aussi d'intermédiaire pour communiquer aux jeunes esprits quelques autres notions , de géographie notanuneni, d'astronomie et même d'histoire, dans lesquelles la tradition légendaire et la mythologie étaient généralement aussi comprises. Les enfants devaient, en même temps, se familiariser et s'identifier, par l'étude des poètes, avec la morale et la sagesse de la vie du monde '.

Quand on tendait à un degré plus élevé, dans l'éduca-

* Horace, ÉpUreSf U, l, 126.

> Qnintilien, I, 4, 1-4.

> Horace, ÉpUre$,llf i, 12S-131*

tion, il va sans dire que renseignement scolaire s'étendait aussi aux poBtes grecs. Cette étude, dans les temps postérieurs aussi, commençait par Homère, avec Tappro* bation de Quintilien ' ; car bien que, pensait-il, une plus grande maturité d'&ge fût nécessaire pour la complète intelligence de sa poésie, personne ne manquerait de relire plus d'une fois ses œuvres. Parmi celles des autres po6tes grecs, il nomme des tragédies et des poésies lyriques. Il n'entend, comme il parait, exclure de ces dernières que celles dont le contenu pouvait éveiller des scrupules, tdles que les élégies. Il recommande particulièrement Mé-^ nandre, dont les pièces étaient lues, déjà du temps d'Ovide, dans les écoles de garçons et de filles *. Stace aussi, dans ses Silves^j mentionne Ménandre, à c6té d'Homère, comme l'un des auteurs formant Tobjet principal de l'enseigne^ ment des écoles grecques. Le père de Stace tenait à Napies une école, fréquentée, au dire de son fils, non-seulement par les garçons des villes les plus proches, mais aussi par des enfants qu'on y envoyait de la Lucanie et de la Pouille, ainsi que par des fils de famille sénatoriale, qui arrivèrent plus tard à être investis de hauts sacerdoces et du gouvernement de provinces. Dans cette école, on lisait Homère, Hésiode, Théocrite, Pindare, Ibycus, Âlcman, Stésichore, Sapho, Corinne, Callimaque, Lycophron, Sophron et d'autres poètes encore \ Il y a lieu de croire, il est vrai, qu'on ne devait, hors des pays helléniques proprement dits, où Homère, Ârchiloque, Hésiode, Simonide, Stésichore, Pindare, Sapho, AJcée, sont aussi

* I, 8, 5. — Pline le Jeune, Lettres, U, 14, 2.

> Ovide, Tristes, II, 369.

« Stace, SUves, V, 8, 14«-194.

nommés ailleurs parmi les poètes qu'Alexandre de Gotyéum expliquait à l'école*, s'appliquer à la poésie grecque aussi largement qu'à Naples, ville dans laquelle l'idiome et les usages grecs s'étaient maintenus ; mais le fait que Ton supposait tout homme ayant reçu de l'éducation familiarisé, c'est-à-dire probablement dès sa sortie de l'école, avec les principaux poètes grecs, ressort aussi de ce que Sénèque raconte de ce Galvisius Sabinus qui, pour se donner l'apparence d'un homme instruit, faisait apprendre par cœur, à ses esclaves, les poètes dont il aimait à faire des citations, comme on Ta vu au tome III, page 142.

Si nous n'avons pas d'informations plus précises sur le choix des poètes grecs pour l'enseignement scolaire, si nous ignorons notamment s'il varia avec le temps, et quelles variations il subît, nous savons, d'autre part, que les poètes latins, dans les écoles, n'étaient plus au deuxième siècle les mêmes qu'au premier. Or, ce changement ne fut que la conséquence de la grande révolution qui se préparait, déjà vers l'époque du' règne de Néron, et s'accomplit, au commencement du deuxième siècle, dans la direction de la littérature et du goût.

Des poètes latins Virgile était, au premier siècle, le premier que l'on mtt entre les mains de la jeunesse ; ses poé-* sies formaient la base et l'objet principal de l'enseignement latin, comme celles d'Homère étaient le fondement de l'enseignement grec. Après Virgile, c'était probablement Horace qu'on lisait le plus. Les bustes de ces deux poètes ornaient, à ce qu'il paraît, ordinairement les salles

« Lehrsy qu. ep.^ p. 14. — Aristide» I, p. 142 D. — Voir aussi Galion,, éd. K, XVI, 566.

d'écoIe,au commencement du deuxième siècle encore \ Le grammairien Q. Gécilius TÉpirote, affiranchi d'Atti* eus, ami de Gicéron, qui ouvrit école après la mort de son protecteur Cornélius Gallus, poëte décédé en Tan de Rome 728, passe pour avoir introduit le premier, dans l'enseignement scolaire, les poètes les plus récents. Il y lisait les poésies de Virgile et d*autres po6tes vivants, certainement dès avant la mort du premier en 73S, et en faisait Texplication, ce qui lui attira, de la part d'un poëte épigrammatique, le sobriquet de a bonne des poëtes au maillot* » . Mais, probablement, Gécilius TÉpirote fit seule- . ment passer en coutume ce que d'autres avaient déjà fait quelquefois avant lui ; car Horace, dans une satire antérieure de plusieurs années, se prononce déjà contre la sottise des poètes, avides des applaudissements de la foule et flattés de voir leurs poésies lues dans les écoles inférieures'. C'est précisément là que, selon toute apparence, les poètes vivants le plus en vogue étaient lus, de préférence, depuis cette époque. De ce qu'au temps de Vespasien on demandait à l'orateur de parer son discours d'ornements poétiques « empruntés au sanctuaire de Virgile, d'Horace et de Lucain^D, on peut conclure que le poème épique de ce dernier aussi fut lu généralement à l'école, aussitôt après la publication; ce que Suétone atteste d'ailleurs expressément,ainsi que la sollicitude outrée des libraires pour faire des éditions de luxe de sescBuvres*. Quel beau résultat pour le poëte, dit Perse, de savoir ses vers dictés à

1 Juvénal, VU, 227. Le scoliaste pourtant croit qu'il s'agissait d'exemplaires des œuvres de ces deux poètes.

' Suétone, Grawtnai'hieM illustres , 16.

' Horace, Sat,^ I, 10, 80-84.

'* Tacite, Dial,, ch. xxvi. — Voir aussi Genthe, De vita Lucanit p. 82. » Suétone, rie de Lueain : Poemata ejus etiam prolegi memini.

LIVHK X. — LES BEIiLES-WTTRES. 11

une centaine d'enfants aux cheveux bouclés! et Taffirma* tion du scoliaste que cette remarque s*appliquait aux poésies de Néron^ dont on faisait alors généralement usage dans l'enseignement scolaire, n'a rien de surprenante Stace, à peine arrivé à la fin de sa Thébaïde^ put constater avec satisfaction que cette œuvre, fruit d'un travail de douze ans, était déjà ardemment étudiée par la jeunesse d'Italie *• Martial, dont les poésies^ à cause de leur obscénité, ne convenaient naturellement d'aucune façon pour l'enseignement', se fait questionner, par sa muse badine , s'il songerait, par hasard , à chausser le cothurne tragique, ou à chanter des guerres en vers épiques, « pour avoir la chance d'être lu, d'une voix enrouée, par un pédant de maître d'école, et de devenir odieux aux jeunes filles adolescentes et aux bons garçons* ».

Mais alors, la question de la préférence à donner à l'ancienne littérature, ou à la nouvelle, était depuis longtemps devenue un sujet de dispute, dans les cercles littéraires, et les partisans absolus de la première ne voulaient, naturellement, pas tolérer la seconde, à l'école. Déjà du temps de Vespasien, il s'était formé contre la prose moderne, avec ses extravagances, son éloignement du naturel et son affectation, une vive opposition du côté de laquelle se rangea Quintilien, dont l'autorité était, indubitablement, décisive pour une grande partie de la société. Celui-ci,

* Perse, SaL^ I, 29, c. schol.

' Staoe, Théàaide, XII, 810, etc.

' Martial, T, 85 :

Versas scribere me pamm severos, Nec quos praelegat in schoU magister, Gorneli, quereris, etc.

*iWd.,Vni,8, 16.

lors de son propre-début dans la carrière de renseignement, avait trouvé Sénèque, le plus brillant des auteurs modernes, admiré généralement et avec enthousiasme, par la jeunesse, précisément à cause de ses défauts éblouissants et séduisants, sur lesquels lés imitateurs, y ayant donné dans une mesure de plus en plus large, renchérirent encore ^ Quintilien tendait et parvint, avec le concours d'hommes animés des mêmes sentiments, à opérer une régénération de la prose, sur la base du style cicéronien, qui, transformé selon le besoin du temps, par les auteurs engagés dans cette direction, y gagna certainement en mobilité, en couleur et en éclat.

Mais ce résultat, alors déjà, était loin de satisfaire une partie des amis de l'ancienne langue, qui crurent devoir remonter encore plus haut de tout un siècle jusqu'aux incunables de . la littérature latine, pour trouver les modèles d'après lesquels ils entendaient réformer les aberrations du goût. Ceux-là prisaient Gaton l'Ancien, les chroniqueurs et les orateurs du vieux temps, tels que Gracchus, et les poètes de l'époque des guerres Puniques, Névius, Ënnius, Plante, Accius, Pacuvius, Lucilius et les contemporains de ces hommes, qu*ils désiraient naturellement aussi voir introduits dans Técole. Vers Tan 90 de notre ère, cette direction avait déjà gagné assez de terrain pour que Quintilien lui-même crût devoir acquiescer à ce qu'il y avait de légitime dans leur demande. Il avait, il est vrai, trop de tact, un esprit trop ouvert et un goût trop fin pour prendre directement parti dans une pareille dispute ; il n'était guère en position de se déclarer pour les partisans du vieux,. toute la direction de ses vues le rapprochant beau-

* Quintilien, X, l, 125 à 181.

coup plus des modernes; il ne partageait pas Tenthou* siasme des premiers pour Ennius et Piaule, et ne se croyait tenu envers Ennius qu*à la yénération due à ce qui a obtenu la consécration de l'âge. Quant à Gaton et à Gracchus» il ne les a même pas nommés, dans sa revue des littérateurs à prendre pour modèles. Cependant, il accordait la convenance de lire les poêles anciens, à Técole. Cette lecture était propre, selon lui^ à nourrir sainement et à fortifier dans son développement Tesprit de Técolier, bien que leur force soit plus dans le naturel que dans Tart de leur poésie. Il la croit notamment bonne pour communiquer plus de richesse à l'expression, grâce aux modèles de gravité sérieuse et de dignité qu'offre la tragédie, et aux modèles d'élégance que présente la comédie; Il trouvait aussi la pai1;ie artistique de la composition plus soignée chez ces auteurs que chez la plupart des modernes, habitués à voir dans les sentences la beauté principale de toute œuvre poétique. Puis, il recommande d'adopter des anciens le ton moral et sérieux, ainsi que la vigueur native, l'expression des modernes ayant donné jusqu'à l'extrême dans une mollesse luxuriante. Finalement, Quintilien invoque l'exemple de Cicéron et d'autres grands orateurs, qui savaient bien ce qu'ils faisaient, en introduisant dans leurs discours tant de passages d'Eunius, d'Accius, de Pacukrius, de Lucilius, de Térence, etc.\ Ce fut, selon toute * apparence, sous Adrien que le parti des auteurs anciens prit le dessus. Le fait que cet empereur, qui préférait Caton à Cicéron, ainsi qu'Ennius à Virgile*, se prononça hautement en sa faveur, dut décider de sa victoire ; et il

■ Quintilien, I, 8, 8.

• Vie d'Adrien, ch. xvi.

14 CIVILISATION ET MŒCRS KOICAINES.

parait que, sous les deux Ântonins, il parvint à une domination presque absolue, dans Técole et sur tout le domaine de la littérature ; on est du moins amené à cette conclusion quand on voit de quelle considération jouit, comme son champion quand même, une nullité telle que Fronton. Il y eut naturellement aussi dans ce parti -plusieurs directions, et c'est, comme on vient de le dire, dans Fronton que nous ti:ouvons Tadoration la plus exclusive et la plus absolue des anciens, jointe à un dédain de parti pris, tout aussi absolu, des modernes. Dans sa correspondance avec les deux princes ses élèves, Marc-Âurèle et Lucius Vérus, correspondance qui fourmille de citations de l'ancienne littérature, c'est en vain que Ton cherche* rait les noms de Virgile et de Tite-Live, et Horace n'est mentionné qu'une seule fois^ Gela ne veut pas dire, cependant, qu'elle soit dépourvue de toute allusion à Virgile*. Ce n'est qu'après l'avènement de son élève Marc- Aurèle au trône impérial, en lui demandant la permission d'user de nouveau de son droit d'ancien précepteur, pour lui exprimer, sur un ton d'appréhension d'un co« mique indescriptible, ses craintes sérieuses au sujet d un certain penchant pour le moderne, qui se trahissait dans un des discours de ce prince^ que Fronton nomme aussi Sénèque et Lucain, en suppliant l'empereur de se tenir en garde contre ces deux auteurs. Il convenait bien qu'il y eût dans Lucain beaucoup de jolies choses, mais «ne trouvet-on pas de petites pièces d'argent même dans les égouts ', et qui voudrait y fouiller pour arriver à les découvrir 1 Le

1 Fronton > ad M. Cxsarem el invicenif I, 8 ; éd. Naber, p. 23. ' Voir Herz, Renaissance et rococo, 47, 67 (en allemand). ' Fronton, ad Marctm Antoninum de orationibuSi éd. N., p. 155, etc. (écrit, suivant Naber, en Tan 162 après J.-Chr.)'

plus sftr est de s'abstenir coifiplétement d'une pareille lecture, car^ sur un terrain glissant, on a toujours fort à craindre que le pied ne glisse » .

Le point de vue d'Âulu-Gelle était, en somme, le même que celui de Fronton ; aussi a-t-il cru devoir mentionner une fois Sénèque, pour se prononcer fortement et expressément contre lui. Il pense que c*est bien assez de rapporter en passant les jugements désapprobateurs de cet homme a insipide et insensé » sur Ennius, Virgile et Gicéron^; quant à Lucain, il ne le nomme nulle part; mais Âulu-Gelle, bien qu'il fût un grand pédant, n'était nullement aussi dépourvu de goût, ni aussi borné que Fronton; il admirait Virgile non moins qu'Ennius. Il ne mentionne, à vrai dire, guère d'autres poètes du siècle d'Auguste,- sauf Horace auquel il fait l'honneur de citer un passage de ses vers, à l'appui de la dénomination d'un vent ■.

Ainsi s'était accomplie, dans le cours d'une centaine , d'années, toute une révolution du goût, à tel point que les écrivains et les poètes admirés et imités au premier siècle de notre ère, étaient méprisés ou ignorés au deuxième, et vice versa. Le nombre des poètes que les deux époques s'accordaient à admirer ne paraît pas avoir été bien grand ; parmi eux figurait, outre Virgile, dont la grandeur n'était pas contestée, môme par ceux qui affectaient l'amour de la vieille littérature, particulièrement Catulle, qu'affectionnaient aussi les modernes, et que Martial notam^ ment a imité plus que tout autre. Juvénal est le dernier des modernes; il se souvenait encore très-bien de l'époque

> Aulu-Gelle, XII, 2.

^ IbidemyW, 22.

OÙ Stace, le poète épique célébré du parti, au temps de Domitien, charmait toute la ville de Rome par rannonce qu'il allait faire une lecture de sa Thébalde^ comment tous y affluèrent et tout le monde y fut ravi, à tel point que les sièges s'écroulaient sous les trépignements frénétiques des auditeurs ^ * Or^ dès Tépoque de la génération suivante, Stace était complètement oublié, et^ quant à Lucain, il paratt que, sous Adrien déjà, on avait depuis longtemps cessé de le lire à l'école V Toujours cependant plusieurs des modernes conservèrent-ils des amis et des lecteurs : ainsi, par exemple, Élius Vérus affectionnait, à c6té de la lecture d'Ovide, surtout celle de Martial, qu'il appelait son Virgile à lui '; mais les amis des lettres appartenant à cette direction n'étaient, sans doute, guère nombreux au deuxième siècle. Ennius, auquel Quintilien croyait avoir rendu suffisamment hommage en le laissant passer comme une vénérable antiquité, était maintenant dans toutes les bouches. Des lecteurs d'Ennius {Ennianistsei) parcouraient l'Italie, allant de place en place, et Âulu- Gelle* raconte comment un d'entre eux lut, au théâtre de Pouzzoles, les Annales d'Ennius, aux grands applaudissements du public. Les grammairiens ou philologues devaient être, avant tout, ferrés sur Ennius^ Fronton, dans une lettre de Tan 161 à son ancien élève, l'empereur Marc-Aurèle, qui était allé pour quelques jours à Alsium, afin d^y chercher de la récréation, se représente ce prince

« Javénal, VII, 82-86.

' Suétone, Vie de Lueain : Poemata ejus pradlegi memiDi.

' Histoire Augwte^ Vie d'Élius Vérus, ch. y.

< xvni, 6.

* XIX, ^Oy 13 : Tarn Fronto ad grammaticum — andistine — EoDium tuum dixisse; XX, iO, 2 : Tum ille (grammaticas) : si quid — ex VirgiliOy Plauto, Ennio qusrere habes, qusras licet.

SOUS le charme d'une lecture agréable, après la sieste, se polissant à Piaule» se gorgeant d'Accius, s'adoucis- .sant aux vers de Lucrèce, ou s'enflammant d'Ennius\ Gomme il va presque sans dire, le petit nombre de talents poétiques que cette époque produisit se mouvaient dans la forme des auteurs anciens. Les poètes Annien et Jules Paul, tous les deux amis d'Aulu-Gelle, étaient parfaitement versés dans la langue et la littérature anciennes, et le second un dés hommes les plus érudits du temps *. Il y avait encore un autre poète érudit, alors célèbre et ami de Fronton^ très-versé djoins Plante et Ënnius '. Un petit échantillon, très-caractéristique cependant, de la poésie affectant Tarchalsme, s^est conservé dans Tépitaphe, en vieux latin très-élégant, d'un certain M. Pomponius Bassulus, premier magistrat municipal d'Éclanum, composée par lui-môme^ avec beaucoup de me3ure, dans la manière de Plaute \

Cette révolution si radicale du goût en entratna naturellement une autre, tout aussi complète, dans renseignement scolaire, et les poètes modernes furent ou entièrement éliminés de Técole, par les anciens^ ou tout au plus encore tolérés^ à côté d'eux. Il est probable qu'au temps de QuintUien on lisait déj&, dans beaucoup d'écoles, les anciens concurremment avec les. modernes ; à l'épo-

* Fronton, De fèr* AU.j éd. N, p. 224.

* « Homo in memoria nostra doclissimus », ou « vir bonus et rerum litterarumque impense doctus >, comme TappeUe Aulu-GeUe.

» Aulu-Gelle, XIX, 8, 3.

* * Mommsen, /. R, N,, 1137» Heozen, 5605. ~ Mommsen (Hermès^ III, 465), arguant de raisons historiques, croit Bassulus à peu près contemporain deTrajan, tandis que Ritschl, jugeant d'après le style, le regarde comme appartenant au u® siècle,, peut-être même au ui*.

que où Aulu-Gelle allait à l'école, Ennius était lu partout*.

C'étaient cependant toujours des poètes que l'on mettait aux mains de la jeunesse, lisait, expliquait et faisait apprendre par cœur, à l'école. Les œuvres des poètes n'étaient pas, pour la jeunesse d'alors, un accessoire dont elle ^'occupait dans ses heures de loisir, pour se divertir ou procurer à l'esprit une jouissance immédiate, mais un objet d'étude. Il estslifiicile d'apprécier au juste les effets d'un enseignement qui faisait usage des œuvres des poètes nationaux, ainsi que de ceux d'uu peuple auquel on tenait par les liens d'une proche parenté, comme du moyen d'éducation le plus profitable, et en faisait même presque la seule nourriture de l'esprit de la jeunesse. Il devak, nécessairement, remplir la mémoire de tournures et d'expressions poétiques, exciter vivement, par une foule d'images, le travail de l'imagination, développer de bonne heure le sentiment des beautés de la forme, ainsi que de l'art d'exposer, et faire de ces dispositions une seconde na* ture, pour des esprits impressionnables. Toujours est-il que Teffet de ces impressions, si abondamment reçues et si fortement imprimées à l'esprit, dans les années où il y est le plus ouvert, devait persister toute la vie durant.

Il faut ajouter la circonstance que les professeurs étaient quelquefois, peut-être même assez souvent, poètes euxmêmes, qu'ils pouvaient ainsi déterminer leurs élèves à s'essayer dans la poésie, et les guider dans leurs essais^ ce qu'ils faisaient réellement. L'érudition et la poésie ne

< Aulu-Gelle, XVIII, 5, 7 : Quumque aliquot eorom qui aderant, « qua^ drupes equus » apud suum quisque-grammaticum legisse se dicerent.

s'excluaient pas plus> à Rome^ qu'auparavant à Alexandrie, et depuis à Tépoque de la renaissance des hui&anités ; rien n'était plus ordinaire que d'y trouver, conune à ces deux époques, le poète et Térudit réunis dans la même personne, et Âristarque, en demeurant étranger à la poésie, faisait exception parmi les sommités philologiques d' Alexan* drie. Il n'y a, dit le pofite dans Pétrone \ qu'un esprit fécondé par un puissant courant littéraire, qui soit sus* ceptible de concevoir et de procréer une œuvre poéliquCé L'éloge de l'érudition des poètes était un des hommages dont on était le plus prodigue à leur égard, non pas toutefois dans le sens que nous y attacherions aujourd'hui, mais dans celui de l'appréciation d'une connaissance parfaite de toutes les formes et de toutes les r^les de Tart, acquise par l'étude des meilleurs modèles. Les plus anciens maîtres d'école de Rome, Ennius et Livius Andronicus, avaient été podtes, et il n'était probablement pas rare^ même dans les temps postérieurs, d'en trouver encore qui réunissaient ces deux qualités. P. Valérius Gaton,^ gratifié du sobriquet de n la Sirène latine »^ et qui vécut dans les derniers temps de la république, passait surtout pour un excellent professeur, à Tusage de ceux qui s'appliquaient particulièrement à la poésie, vu qu'il ne se bornait pas à lire, e'est-à*dire à expliquer des portes, mais savait aussi en former. L. Mélis* sus, qu'Auguste nomma bibliothécaire de la bibliothèque du portique d'Octavie, était également poète et inventeur d'un nouveau genre de comédie latine '. Le père du t^oéte Stace avait remporté le prix dans des luttes poétiques, non^^eulement à Naples, mais aussi en Grèce ; il

' Satiricon, c. cxvni.

^ Suétone, De çiramm»^ 11 et 21.

avait chanté Tincendie du Capitule dans la guerre civile de Tannée 69 de notre ère, et s'était proposé de faire le sujet d'un poëme de l'éruption du Vésuve, de Tannée ' 79, par laquelle les villes d'HercuIanum et de Pompéji furent ensevelies ; il conseilla et guida ^on fils dans la composition de sa Thébaïde^.

Même sans y être engagés directement, les jeunes gens chez lesquels le sentiment et un certain talent de la forme étaient innés, devaient trouver, dans cette intensité d'ap-> plication & la poésie, une excitation suffisante, pour tenter eux-mêmes des essais poétiques, et, selon toute apparence, les talents précoces, non-seulement n'étaient pas alors des exceptions comme aujourd'hui, mais se trouvaient être très-fréquents. On sait que, parmi ces talents précoces, figurait Ovide, que la muse, alors qu'il n'était encore qu'un enfant, avait déjà attiré contre son sein à la dérobée, et chez lequel les Vers coulaient de source longtemps avant qu'il eût pris la toge virile. Le premier duvet de la barbe venait seulement de poindre à son menton ', quand il lut ses premières poésies en public. Properce commença ses essais poétiques après avoir endossé la toge virile '• Virgile, àl'àge de seize ans, écrivit ^9^ Mouche^ ^ Lucain (né en 39 et mort en 65) n'avait que quatorze ou quinze ans quand il composa son poëme dV/tocon, dont le sujet était identique avec celui des trois derniers chants de l'Iliade, et qui existait encore à une époquebien postérieure,ainsi qu'un poëme sur l'enfer {Calaehihonion) ; à Tflge de vingt et un ans, il concourut, mais vainement, avec un panégyrique de

* Stace, Silvesy V, 3, 133-145, 195-208,233-238. sQvides, Tristes, IV, 10, 19 28, 57, etc.

* Properce, V, 1, 133.

* Virgile, éd. Ribbeck (éd. miDor.)^ ProlégomèneSy p, XU.

Néron, pour le prix de TAgon^ fondé ^ par cet empereur, et l'année suivante il commença sdiPharsaleK Néron aussi avait, encore enfant, déjà montré, par des poésies, qu'il possédait les éléments d'une bonne éducation ', et Lucius Yérus, au môme âge, aimait également à faire des vers'. Martial n'était pas f&ché de voir les bagatelles poétiques de ses années d'écolier, qu'il avait presque oubliées lui-même, en vente dans la librairie \ La réputation de Serranus, qui mourut jeune, se fondait sur les poésies de son enfance et les grandes espérances qu'elles avaient fait concevoir •. Le rhéteur P. Annius Florus concourut, encore enfant, avec une poésie ayant pour sujet le triomphe sur les Daces, pour la couronne capitoline, qu'obtint en Tan 110 après Jésus-Gbrist, d'après la décision unanime des juges, un adolescent de treize ans^ L. V^alérius Pudent 'd'Histonium.

C'est avec la préparation d'études comme celles dont il vient d'être parlé , que . les enfants plus avancés et les adolescents passaient à l'école du rhéteur, pour y étudier, dorénavant, non plus les modèles de la poésie, comme naguère, mais ceux de la prose, là aussi en partie sous la direction des professeurs. La direction littéraire dominante y exerçait, naturellement, sur le choix des auteurs, la

1 Geothe, De vita Lucani, p. 14, 87, 47, 50, etc., 71, etc.

' Tacite, Annales^ XllI, 3.

* Vie de Lucius Vérus^ ch. ii.

«Martial, I, 113.

» Quintilien, X, 1, 89.

môme influence que dans Técole des garçons. Quintilie^^ recommandait, pour de jeunes commençants, Tite-Live et Cicéron, voulait que Ton réservât Salluste pour des intelligences plus mûres, et crut déjà devoir avertir que ToQ se gardât de mettre Gracchus et Gaton entre les mains des écoliers. Fronton, au contraire, recommanda ces derniers auteurs et leurs pareils, par^dessus tout^ au jeune Marc-Âurèle , et ce prince , alors Agé de vingt et un à vingt-deux ans, étant né eu 121, partagea entièrement le goût de son précepteur ; car, renonçant de bonne heure à l'étude d*Horace ', il s*adonna, de son propre aveu, tout entier à Gaton et se trouvait souverainement édifié par les discours de Gracchus'. Cependant, Gicéron était aussi reconnu comme un modèle, même par les amis du vieux langage, et bien qu'il ne fût pas tout à fait l'orateur répondant à Tidéal d'un Fronton ^, il maintint néanmoins, au deuxième siècle, sa place? dans les écoles des rhéteurs,, aussi fermement que Virgile dans les écoles des granunai-* riens.

L'instruction^ à l'école du rhéteur ou rhétorique, consistait principalement dans les exercices propres auxquels les élèves, procédant graduellement du plus au moins facile, se livraient sous la direction du professeur. Ges exercices^ se reliant aux sujets et aux idées puisés à l'école de grammaire, dans les œuvres des poëtes, étaient en partie trèspropres à nourrir les inclinations poétiques qui s'y étaient réveillées, ainsi qu'à en favoriser le développement ulté-

> Fronton, éd. Naber, p. 17 et 34.

' Fronton, Ad Marcum Cxsarem, II, 13 ; UI, 18, etc. (vers l4l et 143 après J.-Ch., suivant Naber). - * llfUiemt IV, 3 ; éd. Naber, p. 63.

UVRE X. — tes BELLES-LETTRES. 23

rieur ^ Les élèves commençaient par faire des compositions écrites, sur des sujets donnés. Dans les narrations d'événements liistoriques, sujets sur lesquels on les obligeait à s'essayer d'abord, ils aimaient, prenant exemple de la liberté des poètes, à faire rentrer toute sorte de descriptions, surabondamment développées; cependant, les maîtres hommes de sens préféraient ces écarts de jeunesse, qui témoignaient au moins de talent, à l'aridité et à la sécheresse.- Les thèmes suivants étaient des dissertations sur la vraisemblance ou l'invraisemblance de certains mythes et contes mythiques, dans lesquelles il y avait à examiner, par. exemple^ si Ton pouvait ajouter foi à la tradition portant que, dans le combat singulier de Valérius avec un Gaulois, était réellement venu se poser sur la tête du guerrier romain un corbeau, qui frappa de ses ailes le visage et arracha du bec le^ yeux de son adversaire? ce que c'était que le serpent qui aurait engendré Scipion, la louve de Romulus et de Rémus, ou l'Égérie de Numa? L'histoire ancienne de la Grèce offrait surtout un riche fonds de thèmes pareils. Ily avait^ ensuite^ l'éloge ou le blâme d'hommes célèbres; les lieux communs proprement dits, concernant particulièrement les types des vices et des travers humains, comme par exemple l'adultère, le joueur, le débauché, le proxénète, le parasite, ou les variétés de l'aveugle adultère, du pauvre joueur, du vieillard débauché ; des comparaisons de la vie en ville avec la vie de campagne, de la profession du jurisconsulte avec celle du soldat, du mariage avec le célibat ; des dissertations sur l'origine de certaines coutumes et de certaines idées, comme pourquoi

^ Voyez, fK>ar oe qui soit, Quintilien, II, 4» et Saétone, Pe rhetoribui, c. i.

les Lacéd'émoDiens représentaient Vénus armée, ou pourquoi l'on se figurait Gupidon comme un enfant avec des ailes, ainsi que muni de Tare, d'une flèche et d'une torche. Ces thèmes, en majeure partie, se prêtaient trèsbien à des exercice^ poétiques ; le dernier, par exemple, a été effectivement traité dans une élégie par Properce \ et les avantages de la vie champêtre sur le séjour de la ville étaient, notamment, un thème favori des pofites*

Après des préparations pareilles, les élèves passaient à l'exercice des essais oratoires, à ce que l'on appelait des déclamations. Â cet effet, les commençants faisaient des monologues, pris dans le rôle de quelque personnage historique, où ils exposaient les raisons militant pour et contre telle résolution importante et décisive. Là aussi» on empruntait quelquefois des personnes et des situations à la poésie : Agamemnon, par exemple, réfléchissait s'il devait sacrifier Iphigénie. Cependant, les sujets tirés de l'histoire romaine des anciens temps avaient la prépondérance : ainsi Ânnibal réfléchit s'il doit conduire ses troupes vers Rome; Sylla, s'il doit abdiquer la dictature; Cicéron, s'il doit faire apende honorable auprès d'Antoine, pour sauver sa vie. Perse, enfant, s'était souvent frotté les yeux d'huile, afin de pouvoir manquer recelé, sous le prétexte de maux d'yeux, quand il ne se souciait pas d'apprendre par cœur le discours pathétique de Caton, procédant au suicide, discours dans lequel un mattre homme de sens ne trouvait rien à louer, mais pour l'audition duquel le père d'un fils plein d'espérances invitait ses amis, et qui le mettait en nage, tant il avait d'émotion en l'écoutant*. Si des thèmes pareils, pour lesquels

< m, 12, éd. KeU.

* Perse, Sa/., III, 44, etc.

OQ demandait aux jeunes gens de se mettre à la place^ et de s'identifier avec les âmes des hommes du passé, ainsi que de s'associer, mentalement, à. la tension de leur esprit et aui émotions des moments les plus décisifs de leur vie, ne pouvaient être résolus dans la perfection que par des poètes véritables, ils n'en étaient pas moins propres à exciter vivement, dans tous les sens, Timaginalion des jeunes gens, et à lui imprimer une activité approchant du travail poétique \

C'est ce qui était, à un bien plus haut degré encore, le cas pour les derniers, les plus difficiles et les plus long- * temps pratiqués des exercices de Técole de rhétorique, ceux, tout dramatiques de leur nature, qu'on appelait les controverses, espèce de disputes dans lesquelles les' élèves prenaient fait et cause, soit comme accusateurs, ou'défenseurs, soit comme avocats, pour Tune ou pour l'autre des parties en présence. Anciennement, on choisissait pour cela des cas d'histoire connus, ou des cas de la vie réelle et d'actualité, comme les deux suivants, rapportés par Suétone. Plusieurs jeunes gens, ayant fait une excursion, de Rome à Ostie, et vu des pécheurs s'apprêter à retirer leurs filets de l'eau, eurent l'idée de leur acheter ce coup de filet, qu'ils payèrent d'avance. Après une longue attente, le filet revint enfin à la surface de l'eau, sans poisson, mais avec un panier, bien ficelé et rempli d'or. De là, contestation entre les deux parties, prétendant chacune à ce trésor. Quant

^ H y a même des exemples de pareils thèmes de . rhétorique traités en vers. Si Ton peat regarder les ÉpUre$ d*0vide comme des plaidoyers indirects (voir Teuffel, Histoire de la lUiérature romaine, p. 455, en allemand), telle poésie de Vjinthologie latine (éd. Riese, 198 : Verba Acbillis in parthenone, cum verba Diomedis audisset) est bien un plaidoyer véritable, et teUe autre (tôidem, 21) une controverse en vers, avec titres des parties dont eUe se compose.

au second cas» des marchands d'esclaves ayant débarqué leur cargaison humaine près de Brindes, eurent, afin de faire passer en fraude du droit, sous l'œil des douaniers, par une supercherie, un très-bel esclave de grand prix, ridée de le revêtir d'une toge, bordée de pourpre, et de lui suspendre au cou une capsule en or, costume et ornement distinctifs des jeunes garçons de naissance libre. Â Rome, la fraude est découverte, et Ton demande Taffranchissement du garçon, son mattro ayant, en l'affublant de cette

manière, implicitement renoncé à son droit de propriété*.

Mais, bientôt, les cas de l'espèce ne parurent plus assez palpitants d'intérêt. Les questions de propriété cédèrent la place à des questions de criminalité, et aux cas tirés de la réalité l'imagination substitua des cas fictifs. Les questions de droit civil et celles d'histoire ne constituent qu'une très-faible partie des controverses parvenues jusqu'à nous, et même les cas historiques ont subi des altérations, que l'on y opéra dans le but de produire plus d'effet. Les maîtres raisonnables demandaient bien que la fiction né s*y éloign&t pas trop de la réalité, que l'on y eût, le plus possible, égard à la vraisemblance '; mais il y a toute apparence que leur opposition au goût dominant, qui demandait des situations saisissantes et piquantes, un assaisonnement très-^picé et des effets frappant Tesprit, n'eut guère de succès^ comme il appert déjà du premier recueil de controverses de Sénëque l'Ancien, du temps d'Auguste, et plus encore des suivants, ainsi que de plaintes et de protestations réitérées, contre l'in-

* Saétbne, De rhetorUnu^ e. i.

3Quintnien,n, 10;y, 12.

vasion de Tabsurde dans les écoles de rhétorique ^ La faute en était, suivant un littérateur du temps de Néron, beau*coup moUis aux maîtres qui, s'ils ne voulaient pas avoir des classes vides, étaient bien obligés de hurler avec les loups, qu'à la vanité des parents*. Quant à la demande de Texclusion de tous les thèmes « incroyables » et « poétiques D dans le sens propre du mot, Quintilien luimême la jugeait trop rigoureuse et irréalisable, puisqu'il fallait bien laisser aux jeunes gens quelque chose pour leur récréation et leur plaisir, à la condition toutefois que les sujets, pour être pathétiques et prêter à l'enflure, ne

fussent pas, cependant, entachés de niaiserie et de ridicule. Les controverses n'étaient pourtant que trop souvent Tun et l'autre, au plus haut degré. Elles s'écartaient beaucoup de la réalité, quand elles n'étaient pas tout à fait en contradiction avec elle ; elles se forgeaient une règle de ce qui pouvait tout au plus être admis comme une exception, et s'agitaient sur la limite extrême du possible, ou même au-delà de celle-ci. Avec le temps, l'école des rhéteurs se créa un monde de fantaisie à part, séparé de la vie réelle par un large abîme, infranchissable à défaut de tout pont. On y supposait l'existence d'un droit imaginaire, de lois imaginaires, impossibles même; on admettait, par exemple^ une action pour cause d'ingratitude, l'accusation d'un crime non prévu parla loi. Les personnes et les rapports en cause, dans ces fictions, n'étaient que des fantômes, et il ne venait à l'esprit de personne de les regarder comme des images de la réalité. On a trouvé étrange qu'aux époques

^ Berahardy» Histoire de la littérature romaine, 60, 214 et 215 (en allemand).

' Pétrone, Satir., ch. m.

les plus néfastes du despotisme impérial, quand toutes les âmes pliaient sous le joug de la plus terrible oppression, et qu'il ne restait plus trace de la liberté de parler, les tyrans figuvassent parmi les personnages stéréotypes des controverses, et les déclamateurs débitassent des discours respirant la haine et préconisant le meurtre des tyrans \ Mais ces tyrans, a qui rendaient des édits, autorisant les -fils à décapiter leurs pères '»^ étaient des créatures tout aussi inoffensives, par le fait, que les poupées d'un thé&tre de marionnettes^ et n'assassinaient que le professeur, «quand il était obligé, dans la classe remplie, de laisser occire le tyran par chaque élève, à son tour ')> . Si Galigula exila le rhéteur Secundus Garinas,pour le fait d'une pareille déclamation, si Domitien fit mettre à mort le rhéteur Materne, pour la même raison \ c'est qu'il n'y avait pas d'extravagance dont Galigula ne fût capable, et que Domitien ne reculait devant aucun prétexte de commettre un acte de violence ; les deux cas sont des exceptions tout à fait isolées, et rien ne porte à croire qu'ils aient eu la moindre in* fluence sur l'usage de ces thèmes, oii les tyrans ont des rôles. Après ces effroyables tyrans, c'étaient de farouches pirates, pourvus de chaînes et les agitant avec bruit sur le rivage, qui étaient surtoutenfaveur, à l'école de rhétorique^ Ges monstres avaient parfois des filles aimables, comme dans le thème suivant ^ Un jeune homme, qui est tombé aux mains des pirates, supplie en vain son père, dans

* G. A. Schmidt, Histoire de la liberté de la parole et des croyances au I»' siècle, p. 424, etc. (en allemand).

> Pétrone, Satir,, ch. i.

s JuvénalyVH, I50,etc.

* Dion Cassius, UX, 20 ; LXVU, 12.

^ Pétrone, Satir.j ch. i.

* Sénèqne, Controverses, I, 6.

une lettre, de le racheter. La fille du capitaine des pirates le fait jurer de l'épouser, s'il devenait libre. II le jure, elle s'enfuit avec lui, et, de retour à la maison, il l'épouse. Survient une offre, faite au père, de marier le .fils avec une riche orpheline. Le père demande que son fils y consente et répudie la fille du pirate ; puis, sur le refus du fils, il le renie lui-même. En général, on aimait à mettre en jeu, dans r&me des acteurs, les plus pénibles conflits que l'on pût imaginer entre des devoirs également sacrés, des inclinations ou des sentiments également vifs et légitimes, de part et d'autre. Un malade demande du poison à son esclave, qui refuse de lui en donner; le maître, par son testament, ordonne le cruciftment de l'esclave; mais celui-ci fait appel aux tribuns, pour qu'ils lui viennent en aide. — Dans une guerre civile, le père et le frère d'une femme tiennent pour un parti, son mari pour l'autre; elle suit ce dernier, qui tombe; elle va se réfugier auprès de son père; il la repousse^ et quand sa fille, insistant, lui demande : Gomment pourrais-je rentrer en grâce auprès de toi ? Il lui répond : Meurs I Elle le prend au inot, et se pend à sa porte même. Sur quoi, le fils propose de faire déclarer son père atteint d'aliénation mentale. — Un père de trois fils s'en voit enlever deux par la mort, et pleure tellement qu'il en devient aveugle. 11 rêve que, si le troisième fils venait à mourir aussi, il recouvrerait la vue et raconte ce songe à sa femme, qui le raconte au fils. Celuici n'hésite pas à se pendre ; le père recouvre l'usage des yeux, mais il répudie sa femme, laquelle conteste cependant qu'il ait le droit d'en agir ainsi avec elle. — Un mari répudie sa femme pour cause d'adultère ; le fils issu de leur mariage demande et obtient du père de l'argent, pour entretenir une maîtresse, comme il dit, mais qu'il emploie

en réalité à rentretien de sa mère, gui est dans le besoin. Le père, rapprenant, répudie son fils; celui-ci se défende Ailleurs aussi, on t&chait de multiplier .les contrastes et d'en accroître la bizarrerie, le plus possible. Parmi, les fi* gures stéréotypes, il faut signaler aussi le pauvre et le riche, vivant entre eux dans une inimitié constante : ainsi, dans un cas, les abeilles du pauvre ayant été chercher du miel dans le jardin du riche, celui-ci empoisonne les fleurs, et parvient de cette manière à détruire les abeilles^. Gela n'empêche pas leurs enfants de s'aimer parfois tendre^ ment '. Des vierges de noble famille sont vendues et livrées à des entrepreneurs de maisons de prostitution^ ; des vierges, après avoir été violées, ont à opter entre le supplice du criminel, ou un mariage avec lui; dé jeunes hom* mes de famille noble sont réduits à embrasser l'infâme état de gladiateur, afin de se procurer, par exemple, de quoi couvrir, avec les arrhes touchées, les frais de la sépulture d'un père^ D'épouvantables coups du destin frappent des individus et des pays entiers : on aimait notamment à faire sévir la peste, gui ne devait, d'après l'oracle^ cesser gu'aprèsla consommation du sacrifice de guelgues vierges*; un pays est tellement éprouvé par la famine, gue les habitants sont, finalement^ réduits à se nourrir des cadavres de ceux gu'elle a emportés ^ Des infirmités exceptionnelles du corps et de l'esprit, comme la cécité, dont on était

^ Sénèque^ Conirovi, III, 9; X, 3; Galparnios, Déclamaiions, 10$ Quintilien, Déclamations^ 330; ^ Quintilien, Déclam, f 13.

> Ibidem, 267.

. * Séoëque, Controv,, 1, 2.

> QmniWien y Déclam., 302; Toir aussi 10, etCalpurniuS, DéClain^^dO. * Pétroue, Satir,,, ch. i; QuiatiHen, Déclam, i 326, 384;

^ QuîDtilien, Déclam,, 12.

guéri miraculeusement S et l*aliénatioDmentale% des miracles, comme celui de l'accouchement d'une femme, qui met au monde un petit nègre, et que Ton accuse d'adultère', des supplices cruels, comme celui du malheureux que Ton précipite du haut d'un rocher, el la torture, le meurtre et le suicide* surtout par la corde et par le poison, la <r corde coupée » et la ce coupe dont on jette le poison d , tels étaient les motifs sur lesquels roulaient constamment ces exercices ; joignez-y des crimes affreux, comme le parricide, la mutilation d'enfants que Ton dresse à mendier, pour vivre du produit de leur mendicité ^ ; mais surtout des horreurs de tout genre, se commettant dans les familles, et où les marâtres reviennent souvent, «pires encore que dans la tragédie * » : tels étaient, nous le répétons, les ingrédients qui avaient fait le mieux leurs preuves dans la cuisine de ces controverses à grand effet, dont il y avait si forte demande, et dont la déclamation provoquait, chaque fois, à l'école, un tonnerre d'applaudissements. Un faildi*gne de remarque, en ce qu'il montre le plus clairement que ces fictions avaient tout à fait le caractère de nouvelles, c'est que le recueil de Sénèque l'Ancien a été fortement mis à contribution, et utilisé^ avec une prédilection visible, plus que toutes les autres sources de Tantiquité, dans une collection de nouveUes et d'anecdotes, très^répandue au moyen âge, comme lecture d'amusement aussi, les Gesta Romanor^/m^Les(c magiciens» auxquels échutaussi, dansla suite,

' Javéoal, VU, 169, etc.; Sénèque, Controv:, VU, 4. ' Quintilien, J^éclam.y 256 (furidsus trium fliiorum pater). ^ Calpurnius, Déclam. , 3.

^ Sénèque, Controv*, X, 4.

^ Quintilien, IHst.t II, 10, 15; Juvénal, daîls la satire préciiée. « M. Friedlœnder désigne, dans ce livre de contes mèrvelHeux et dé légendes^ le plus ancien du moyen âge chrétien, les thèmes suivante

un grand rôle dans ces thèmes, n'y furent peut-être introduits que plus tard, car Quintilien est le premier qui s'en plaigne ; Sénèque, Pétrone et Tacite ne les mentionnent pas encore, tandis que, dans le recueil portant le nom de Quintilien, on trouve un thème où il est questiou de la haine excitée par un breuvage magique, une prophétie astrologique et « la tombe enchantée » , morceau capital du genre. Â une mère, qui a perdu son fils, celui*ci apparaît chaque nuit en songe. Le mari, auquel elle ra* conte sa vision, charge un magicien de jeter un charme sur la tombe ; les apparitions cessent, mais la femme va porter plainte contre son mari, pour avoir été ainsi malmenée de son chef \ Peut-être la magie tire-t-elle son origine de l'école des rhéteurs grecs. Dans un thème usité en Grèce vers la fin du deuxième siècle, un mage cherche à tuer, par un charme, un autre qui a séduit sa femme, et veut se suicider de désespoir de ne pas y avoir réussi *.

* Selon toute apparence, du reste, les mêmes méthodes et le même fonds de thèmes ont été conservés, au troisième siècle aussi, dans l'école des rhéteurs romains au moins. Gordien l'Ancien déclamait des controverses à l'Âthénée % et quelques controverses de l'un des empereurs opposés à Gallien, du Gaulois Posthumus, furent trouvées assez remarquables pour être admises dans le re-

comme empruntés à Sénèque, dont le nom y est d'ailleurs expressément mentionné comme garantie au chapitre 134, à savoir ceux des chapitres 2, 3, 4, 6, 1, 14, 73, 90, lOo et 134 des Gesta^ correspondant respectivement dans les Controverses, où ils ont été puisés, aux passages I, 2, 3, 6; II, 2, 4; VH, 4; III, 1 ; VI, 3; I, 4 et ÏV, 4.

■ Quintilien, Dëclam., 10; MathemaHcus^ 4; Odii potio^ 14, 15.

3 Philostrate, Vies des sophistes, 11, 27; éd. K., p. 270.

" Vie de Gordien, ch. m.

cueil qui a passé à la postérité, sous le couvert du nom de QuintilieQ\

A récole des rhéteurs grecs, le$ sujets des exercices oratoires différaient essentiellement de nature. On y déclamait bien aussi des controverses, et, selon toute apparence, elles portaient, en général, sur les mêmes thèmes : ainsi, en outre des magiciens, le tyran, le meurtrier du tyran, la femme violée, le pauvre, sont là aussi mentionnés, dans l'occasion, comme des figures typiques*. Mais, ce que Ton f considérait comme le thème le plus difficile, en même temps que le plus avantageux, pour les élèves les plus avancés et les maîtres mêmes, ce n'étaient assurément pas les controverses, c'étaient tantôt des discours tendant à persuader ou à dissuader, dans le genre

des plaidoyers latins [suasorise orationes), tantôt des discours apologétiques et des réquisitoires, tantôt des discours épidéictiques, c'est-à-dire démonstratifs, ou d'apparat, sur lesquels nous reviendrons plus loin. Cette diversité de la méthode avait sa raison dans une appréciation toute différente de l'éloquence, chez les Grecs et chez les Romains. Pour ceux-ci elle n'était, tout d'abord, qu'un moyen servant à défendre et à faire prévaloir l'intérêt propre contre et surtout intérêt hostile, notamment en justice ; tandis que, ' pour les Grecs du temps, la beauté de la forme était toujours encore en elle-même un but suffisant, ce qui faisait, à leurs yeux, de l'exceUence dans l'art de la manier un avantage très-envié, fort admiré et ardemment poursuivi.

• Trente Tyrans, ch. iv.

* Phil(>8trate, Vie* des sophistes. H, 4; éd. K. p. 246. — Lucien, de saltat., 65. — Voir aussi G.-A. Schmidt, Histoire de la liberté dépenser, 425 (en allem.).

 Rome, en Italie et dans les provinces d'Occident, la grande majorité de la société instruite ne visitait, toutefois, que Técole des rhéteurs latins, ou, du moins, y donnait-on la préférence à celle^i, bien que la plupart des grandes villes payassent aussi des professeurs d'éloquence grecque, et qu'à Rome, notammentj l'Athénée fondé par Adrien, et à l'entretien ainsi qu'à la nomination des professeurs duquel les empereurs suivants ne discontinuèrent pas de pourvoir, eût une chaire distincte pour cette branche aussi. On peut admettre, du reste, que, dans les pays d'Occident, les rhéteurs grecs se seront également accommodés à la nléthode qui dominait dans l'école latine ; aussi les voyons-nous, dans Sénëque, rivaliser en traitant les mêmes thèmes, et savons-nous qu'Isée, à son début à Rome, s'y fit donner des thèmes de controverses, pour ses improvisations ^ Ainsi, cette méthode, notamment l'habitude de déclamer des controverses, pratique souvent continuée pendant des années, ne manqua pas d'exercer, sans cesse, surtout le caractère de l'éducatioi^romaine du temps, une influence d'autant plus grande que le cours de l'enseigne-^ ment scolaire se terminait, pour la plupart des jeunes gens, avec ces études, et qu'ils passaient immédiatement m des mythes, des poètes et des épilogues des rhéteurs * » aux réalités de la vie pratique, pour y faire valoir le savoir-faire acquis à l'école.

Les effets de cette méthode d'enseignement, commune à tous les gens instruits de Tépoque, apparaissent à jour dans la littérature de cellensi. Les têtes supérieurement organisées et d'une lucidité particulière parvenaient seules

* Pline le Jeune, Lettres^ II, 3, 2.

' Aulu-Gelle, XIV, a, i.

à se prémunir contre les dangers, les séductions et les écarts de cet enseignement de la rhétorique. Chez la plupart des élèves, la manie, contractée à l'école, de viser continuellement à l'effet, Thabitude de s'enivrer de phrases et de s'exalter dans un pathos sans fin, devait faire, jusqu'à un certain point, passer à l'état de seconde nature une affectation de bien dire, au fond de laquelle il n'y avait plus rien de vrai : d'autant plus que, là précisément, ce qui était artificiel et cherché, de nature à surprendre et à éblouir, par trop aventureux, ou monstrueux même, se trouvait assuré des applaudissements les plus bruyants. Même les grands esprits de ce temps-là ne surent pas se soustraire, entièrement, à ces influences de l'éducation de leur jeunesse. EJles sont le plus apparentes dans la poésie du premier siècle de notre ère qui, manquant de ressort, n'est que rarement parvenue à s'élever, dans sa marche, au-dessus des échasses de la rhétorique. Quintilien, peu* sant que Lucain, le talent poétique le plus remarquable de ce temps, méritait d'être proposé à l'imitation des rhéteurs plutôt qu'à celle des poètes, avait raison ^ Mais, tandis que la poésie du temps porte une teinte de rhétorique, la prose y a une couleur poétique, ce qui était également une conséquence nécessaire de l'éducation. L'école de grammaire avait familiarisé l'enfant avec le monde de la poésie, et l'école de rhétorique ne laissait pas le jeune homme devenir étranger à ce monde. On comprend combien les thèmes qu'on lui donnait à traiter dans cette dernière, avec les situations mélodramatiques, les motifs empruntés au romantisme le plus exagéré et les figures aventureuses qu'ils comportaient, devaient imprimer

( QulntilieD, X, J, 90.

d'essor à Timagination, dans son vol, et l'engager à traiter les sujets d'une façon poétique, et dès lors, de m6me que les sujets, Texposé aussi devait, tout porte à le croire, souvent affecter de se mouvoir sur la limite de la poésie, ou même être complètement empreint d'un esprit poétique. Le rhéteur Arellius Fuscus, le maître d'Ovide, affectionnaitles descriptions toutes poétiques, à en juger par un échantillon que nous a transmis Sénèque ^, et ne se gênait pas de faire, en mainte occasion, des emprunts directs à Virgile. A l'inverse, Ovide reproduisit presque textuellement, dans ses poésies, mainte proposition de son autre précepteur, du rhéteur Porcins Latron ; et si, de l'aveu de Sénèque*, les propres discours de celui-ci.à l'école, où il avait la réputation d'un bon déclamateur, n'étaient que des vers mis sous une autre forme, nombre d'élèves, ayant les mêmes dispositions, peuvent très-bien avoir fait comme lui. Ces habitudes enracinées de l'école persistaient, nécessairement, aussi dans la vie dû monde. On demande maintenant, dit l'apologiste des moderixes, dans le Dialogue dçs orateurs de Tacite (ch. xx), qu'il y ait dans le discours des beautés poétiques, tirées du sanctuaire de Virgile, d'Horace et de Lucain, et les discours du présent sont à ceux des temps antérieurs^ ce que les nouveaux temples, resplendissants d'or et de marbre, sont aux anciens, construits en pierres de taille grossières et en briques informes. On peut en croire aussi le poète disant, dans Pétrone', que beaucoup de ceux qui s'étaient essayés comme orateurs, se réfugièrent dans la poésie, comme

' Controverses, I, 3; éd. Bucsian, p. 19 à 21. * Controverses, II, 10; éd. Bursian, p. 186. ' Satiricon y c. czviii.

dans le port de la tranquillité, parce qu'il leur semblait plus facile de faire une pièce de vers que de produire une controverse émaillée de jolies sentences. La poésie avait, comme art de bien dire aussi, une grande affinité avec l'éloquence; on la regardait comme une des formes de la- belle élocution, dans le sens le plus large du mot \ et Tépitbète nfacundus » était une des plus communément attribuées, dans un sens honorifique, aux poètes aussi. Par suite de ce contact et de cette mutualité de rapports multiples de la prose avec la poésie, la prose du peuple le plus positif et le moins poétique du monde se montre, à cette époque, plus étincelante de couleurs poétiques que celle de nul autre peut-être.

Ce fait àlui seul prouve, suffisanunent, que l'attachement à la poésie, contracté par le commerce intime avec celle-ci, tenait bon pour la vie, et les allures toutes poétiques de la prose d'Apulée montrent que, si la réaction victorieuse des entichés de l'ancienne littérature parvint à modifier en partie ces effets, eUe ne réussit pourtant pas à les supprimer *.

Disons, pour terminer, que la possession des avantages de l'éducation scolaire se restreignit, au deuxième siècle, à des cercles plus étroits qu'au premier. Avec le temps, le mérite militaire et la connaissance pratique des affaires, avaient frayé, de plus en plus, à des hommes d'humble

* Tacite, JHaloguet ch. x : Ego vero omnem eloquentiam omnesque ejus partes sacras et venerabiles puto; nec solum cothurnum vestrum aut heroici carminis sonum, sed lyriconim quoque jucunditatem et elegorum lascivias.et iamborum amaritadinem et epigrammatum Jusus et quameunque alkim speciem ehqueniia habeat anteponendam ceteris aliarum artiam stadiis credo.

> H. Kretschmann, De latinitate L, ApuU^i Madaurensis (Kœnigsberg, 1865), p. 17, etc.

naissance qui, partant, manquaient souvent d'éducation, Taccès de positions élevées, autrefois exclusivement ouvertes aux descendanta de familles appartenant aux deux premiers ordres. Puis, ces ordres avaient reçu, dans leur sein, un nombre toujours croissant d'hommes, issus de pro« vinces qui n'étaient encore arrivées à participer aux avan* tages de l'instruction romaine qu'à on moindre degré. Par ces deux raisons, il arriva aussi que l'ancienne éducation scolaire cessa d'ôtre considérée, même dans les classes supérieures, comme indispensable, et le défaut d'instruction, d'y passer pour honteux ou ridicule. On racontait d'Auguste qu'il avait révoqué de son poste, comme manquant d'instruction, un légat consulaire, dont il avait vu un mot écrit comme on le prononçait dans les classes inférieures *. Un siècle et demi plus tard, Marc-Âurèle, ayant donné un ordre de campagne en langue latine, ne put se faire entendre de son entourage, probablement parce que ses officiers ne comprenaient rien à la façon de s'exprimer des personnes instruites. Le préfet du prétoire, Basséus Rufiis, qui n'avait pas reçu la moindre éducation dans sa jeunesse, fit même observer à l'empereur, à cette occasion, que l'homme auquel celui-ci s'était adressé, n'entendait pas le grec^ Du reste, ce que Philostrate dit du succès que le sophiste Adrien obtint à Rome, même au^ près des chevaliers et des sénateurs qui ne le comprenaient pas, suffit pour autoriser la supposition que la connaissance du grec aussi était devenue rare, dans les deux premiers ordres'.

Déjà vers le milieu du deuxième siècle apparurent, à

\ 1 Suétone, Augrute^ ch. lxxxtiii.

» Dion Gassius, LXXI, 5. ^ Exe Vat., 106. ^ Philostrate, Fies de$ sophistes, U, lo, p. 256,

laVRE X* — liES BELLES-LETTRES, 39

Romei des signes nombreux et assez alarmants du déclin vers lequel s'acheminait la langue latine. Il y a^ait doute et controverse sur le sens ^ ou la forme ' de beaucoup de mots ; les savants différaient d'avis sur les r^les fondamentales de la grammaire ; on entendait des avocats se servir, à la barre des tribunaux, d'expressions empruntées au langage des gens du commun *. Le sentiment d'une incertitude et d'une confusion linguistiques toujours croissantes^ le désir de réagir contre une barbarie qui envahissait tout, et, sans doute, aussi l'exemple d'efforts tout à fait semblables des Âtticistes, sur le domaine de la littérature grecque, stimulaient l'ardeur des amis et connaisseurs de la langue et de la littérature, en les poussant à faire des recherches sérieuses dans les classiques anciens, dont nous voyons tant occupés les cercles de la société d'Âulu-Gelle. Ils espéraient parvenir, à l'aide de ces études, à regagner un terrain solide, ainsi qu'à rétablir la pureté et la clarté de l'expression. Mais ces efforts, qui partaient de si bonnes intentions, ne pouvaient, même dans le cas le plus favorable, exercer leur influence que sur de petits cercles ; vis-à-vis de la prépondérance énorme des influences contraires, activement et incessamment appliquées depuis le troisième siècle, sur tout le domaine de la latinité, à con-

> Âulu-Gelle, XVI, 5 : Pleraque suot vocabala,quibu8yo1go utimnr, neque tamen liqaido scimus, quid ea proprie ae vere significent, sed incompertam etvolgariam traditioDeoi reî non explorât» aecutiYidemur magiB dicere quod volumas, quam dicimos (an sujet du sens de «vestibulnm «).

* IHd.,'S\y, 5 (Dispute entre deux grammairiens « non pari in urbe Roina nominis » sur le point de savoir si le vocatif d' « egregios » est - ^^regie » ou « egregi ».

3 Ibid.t I, 22 : Superesse (pour « advocatum esse ») dicitur non in compitis tantum et in plèbe volgaria, sed in foro, in oomitio, apud tribanalia.

sommer la ruine et la destruction de la langue et de la culture intellectuelle, leur impuissance ne comptait pas. Mais cette époque postérieure est hors des limites du cadre dans lequel doivent se renfermer nos considérations ; reyenons donc au tableau de Tétat des belles-lettres, pen«dant les deux premiers siècles de Tempire.

Une circonstance très-importante^ concourant, avec l'instruction que recevait la jeunesse, à procurer à la poésie une si grande influence sur Tensemble de l'éducation, dans ce temps-là, c'est que ce temps avait eu la chance de recueillir l'héritage de l'époque la plus brillante de la poésie latine, de Tftge ou, comme on dit ordinairement, du siècle d'Auguste. Il suffit de nommer Virgile, Horace, TibuUe, Properce et Ovide (car de maint autre poète célèbre à la même époque, comme de Varius par exemple, il n'est guère resté que le nom), pour se figurer toute la richesse et tout l'éclat de cette exubérance de productions poétiques, qui mûrirent alors simultanément, dans la courte période de la durée d'une génération humaine. Tous les genres y étaient représentés : le poëme épique et l'ode, l'élégie d'amour, tendre ou passionnée, et la satire, l'idylle et l'épttre poétique, le poème descriptif et le poème didactique; même le drame ne manquait pas, quoique, dans ce genre, il ne se créât plus rien de viable ; le temps de la production dramatique était passé sans retour ; aussi les pièces d'alors n'existent-elles même pas pour nous. Mais, sur tous les autres domaines, ce qui se faisait étaitparfaitdans

son genre. Il oe peut venir à l'idée de personne d'assimiler ces œuvres à ce que la poésie en général a créé de suprême ; on ne saurait, un instant, se faire illusion sur le défaut d'originalité qui y règne, ni jamais oublier, même en présence du riche talent, du grand art d'exposition, de la grâce accomplie^ de la sûreté et de la pureté du goût, ainsi que de la haute instruction de ces poètes, qu'ils manquaient de véritable génie. De même que la muse était venue, de Grèce, trouver « le rude peuple des Quirites», après qu'il eut vaincu Ânnibal, sa nouvelle poésie ne voulut jamais suivre d'autres voies que celfes des Grecs, dont elle se reconnaissait hautement et sciemment l'élève. Mais, soit qu'elle choisît d'autres exemples que ces anciens^ qu'elle préfér&t notamment les modèles alexandrins comme plus faciles à atteindre, soit que l'intelligence de l'art grec eût, depuis lors, infiniment çagné en finesse et en profondeur, les contemporains d'Auguste réussirent, dans la reproduction de la noblesse et des beautés de la forme grecque, bien autrement que ceux des Scipions, de Sylla et de Cicéron même, dont les œuvres durent, en conséquence; paraître pénibles, informes et rudes, à côté des nouvelles productions. On créa, sur tous les domaines, des formes nobles et pouvant servir de modèles, pour chaque manière de sentir et pour chaque mode d'exposition ; la structure des vers, l'art de la composition, furent élevés à une hauteur en rapport avec ce qu'exigeait la parfaite intelligence de Tart grec, à laquelle on était arrivé ; mais surtout on fit, dans le travail de la langue, pour la poésie, ce que Gicéron avait déjà fait pour la prose ; et ce fut là la plus grande et la plus durable création de cette époque. De même que Gicéron avait été le fondateur d'une prose en harmonie avec les progrès de l'instruction, de même les poètes du temps

d* Auguste furent les créateurs d'une nouvelle langue poétique. Us développèrent l'expression poétique à laquelle se prêtait le latin, dans tous les sens, d'une façon dont on avait, auparavant, à peine l'idée, et lui conférèrent les dons de la richesse, de la variété et de l'abondance, la beauté et la gr&ce, ainsi que la dignité et la force. Ils ont exercé ainsi une immense influen.ce, non-seulement sur toute la littérature, poésie et prose, des siècles suivants de l'antiquité, mais sur celle de tous les temps postérieurs, indistinctement, et cette influence, ils la garderont probablement à jamais, tant qu'il y aura une littérature. Ces poëtes étaient animés d'un patriotisme vrai et foncièrement ro-

' main ; ils tenaient à mettre leur nation en possession du seul avantage qu'elle eût encore à envier à la Grèce. Disputer aux Grecs le prix sur le domaine des beaux-arts, ou sur celui de l'astronomie, ne paraissait pas digne du grand peuple qui avait montré qu'il excellait, comme nul autre, dans l'art de dominer les peuplés, et savait ménager les vaincus, ainsi que réduire les superbes par la force des armes*.

Doter en propre de cette gloire aussi ce grand peuple

. et la langue de leur patrie, tel était le grand but auquel tendaient, sérieusement, les poètes contemporains d'Auguste, et ils ont réussi à l'atteiiidre, dans la mesure de ce qui était humainement possible.

Ils étaient soutenus, dans la poursuite de ce but, par la conscience, qui le relevait encore, de ne pas travailler pour un pays et un peuple seulement, mais pour l'humanité, de créer des œuvres qui seraient le bien commun de toutes les littératures du monde. Ennius avait été fier de

« Virgile, Enéide, VI, 848-854.

faise de la poésie pour les dominateurs de la péninsule italique, Virgile et ses contemporains savaient qu'ils en faisaient pour Thumanité, et il y avait, en effet, dans la vue planant sur un horizon de cette immensité, de quoi donner le vertige. On connaît la prophétie d'Horace, <cque les peuples les plus lointains apprendraient un jour à le connaître * 9, de laquelle il n'y a rien à rabattre, n'eût-elle été, ce qui est possible, mise dans la bouche d'Horace que plus tard, par un pofite interpolateur. Le fait est que cette prophétie s'est réalisée à la lettre, ainsi que celle d'Ovide, prédisant que les plaintes proférées par lui de son exil, sur les rivages arides du Pont^Euxin, franchiraient un jour les terres et les mers, et y retentiraient de manière à être entendues de l'Orient à l'Occident*. Leurs prédictions se sont même, en partie, réalisées déjà de leur vivant; Ovide pouvait se vanter d'être lu dans le monde entier ', Properce, dire^ que la gloire de son nom avait pénétré jusque chez les habitants des bords glacés du Borysthène. Il est probable, en effet, que les œuvres des poètes vivants étaient lues partout où des instituteurs romains prenaient pied.

Même en se faisant la plus haute idée du grandiose de l'organisation politique de ce nouvel empire, qui embrassait le monde, de l'immensité de ses ressources et de la puissance conquérante de la langue latine, on est étonné

de la rapidité a^ec laquelle les Romains réussirent à établir, parle lien des relations mutuelles, «d'union entre tant de langues discordantes et barbares » • Il ne s'était guère

* Horace, OdeSf II, 20.

* Ovide, Tristes y Vf ^ 9, 19-24.

* Ibidem, 10, 128.

écoulé plus de yingt ans depuis l'entière soumission de la Pannonie, quand Velléjus Paterculus écrivit son histoire, et déjà la connaissance de la langue, et même des lettres latines, s'était répandue sur une foule de points de cette % r^ion inculte, âpre et* toute barbare, qui embrassait la partie orientale de TÂutriche, avec la Hongrie en particu* lier. Une partie des provinces plus anciennes deTOccident appartenaient, déjà du temps d'Auguste, au domaine de la littérature latine. Tite-Live commença un de ses livres de date postérieure par une phrase disant qu'il avait déjà acquis assez de gloire, et ne continuait son œuvre que pour donner un aliment à son esprit, tourmenté par le besoin d'activité ; et le rayonnement de cette gloire de l'historien s'étendait, alors déjà, bien au-delà des frontières de l'Italie, puisqu'elle détermina, notoirement, un Espagnol à venir exprès de Gadès à Rome, pour faire la connaissance de Tite Live, et que, ce but atteint, notre voyageur s*en retourna immédiatement chez lui. Dès lorsj les provinces se nourrissaient du rebut de la production littéraire de Rome. Horace, disant adieu au second livre de ses Épîtres^ le fait avec l'augure que ce livre,

après avoir été, à force de passer de main en main, assez chiffonné par le public romain, aura le sort ou de servir de pâture aux mites, oublié dans quelque coin silencieux, ou d'ôtre envoyé en ballot à Utique ou à Uerda (Lérida en Espagne) \ Mais aifssi les meilleurs livres, ceux qui rapportaient le plus aux libraires, passaient la mer*.

Si les coryphées de la littérature recueillaient alors, dans

1 Horace, ÉpUreSf 1,20, 11-13.

' Le même, Artpoéiiquet 345«

UVR£ X. — LES BELLBS-LKTTRËS. 45

un certain sens, déjà de leur vivant, le bénéfice de la gloire de leurs noms danslemonde» à plus forte raison étaient-ils sûrs de la satisfaction la plus complète et la plus éclatante de leur ambition à Rome même, où leurs poésies que, suivant la mode récemment introduite, ils récitaient euxmêmes devant de grandes réunions, passaient immédiatement aussi, comme nous l'avons vu, dans Tusage de récole, ou étaient chantées surles théâtres, aux applaudissements de milliers d'auditeurs; où, enfin, un commerce de librairie très-étendu et très-actif, s'appliquait au soin d'en multiplier les exemplaires, et d'en trouver le placement. Virgile, qui d'ailleurs, comme on sait, ne vécut pas assez longtemps pour assister à la publication de son Enéide^ eut un tel succès avec les poésies qui marquèrent son début, les ÊglogtieSy qu'il était devenu commun de les entendre débiter sur la scène, par des chanteurs. Une actrice du nom de Gythéris, fort en vogue dans les cercles littéraires du temps, après avoir été la maîtresse de Marc-Antoine, puis celle du po6te Cornélius Gallus, qui la chanta dans ses vers, sous le nom de Lycoris, doit avoir chanté, en scène, la sixième églogue, dans la- ' quelle «Virgile célèbre la gloire poétique de son ami Gallus. Virgile s'étant, en pareille occasion, une fois trouvé présent au théâtre, tout le peuple se leva et salua le poète, avec un aussi profond respect qu'Auguste luimême. Effectivement, l'hommage d'une pareille distinction n'était, en général, rendu qu'à la personne de l'empereur et aux membres de la famille impériale. Quand Virgile, dans les derniers temps de sa vie, quil passa en majeure partie dans l'Italie méridionale, à Naples notamment, venait par exception à Rome et y apparaissait en public, il était, chaque fois, obligé de se réfugier dnns une maison.

46 CIVIUSATION £T MŒORS ROMAINES..

pour se dérober à la foule, qui le suivait partout et se le montrait mutuellement ^

Maintenant, il faut reconnaître que la gloire et la popularité de Virgile, auprès de ses contemporains et de la postérité, et par conséquent aussi l'influence de sa poésie, ont été plus grandes que celles d'aucun autre poète latin, qu'elles ont été, disons-le, positivement sans exemple dans le monde. La comparaison que Ton a faite de sa popularité avec celle do Schiller, se justifie notamment parce que, dans le cas de chacun de ces deux po6tes, le sublime, l'idéal, tout ce qui ennoblit l'art, a eu évidemment le privilège d'entraîner les masses plus encore que leur tendance à le rendre populaire, bien que, semblerait-il, celle-ci seule devrait les attirer, l'autre les rebuter, au contraire, et les intimider. Le fait est, cependant, que les hommes s'attachent avec plus de reconnaissance, d'amour et de respect à l'esprit qui, les tirant de leur humilité, les élève à soi et les pénètre du sentiment qu'il y a, dans eux tous, des affinités avec les natures supérieures, qu'à celui qui condescend à se mettre à leur niveau. La poésie de Virgile pénétra dans toutes les classes, nonobstant leé différences d'éducation^ et dans toutes les couches de la société ; même les artisans et les boutiquiers avaient ses vers constamment à la bouche, et y prenaient leurs devises* Il n'y avait pas d'homme si peu instruit qu'il ne fût eh état de placer, dans l'occasion « quelques bribes de V Enéide^ et dans les festins, où l'on amusait les convives aVec des tours de jongleurs, l'imitation de voix d'animaux et la représentation de farces, on n'en entendait pas tnoins aussi déclamer, souvent affreusement, il est vrai^

t Aibbeck, Virgm éd. minor, p. XXm et XSXVi

des. passages de cette épopée \ Dans les moments graves de la vie, jon ouvrait alors Virgile, comme on ouvre aujourd'hui la Bible, et on considérait comme un oracle de la destinée le passage sur lequel tombait le regard*. Cette pratique superstitieuse reprit faveur au temps de la Renaissance*. Dans les cercles littéraires, le 15 octobre^ anniversaire de la naissance du poète, était, paraît-il, fêté par un grand nombre de ses admirateurs \ et les oracles des temples, comme, au troisième siècle encore, ceux de Préiteste et de Padoue, répondaient en vers de Virgile *• Aucun autre poëte, nous le répétons, n'a jamais atteint à ce degré de popularité, vraiment inouï.

Cependant, Properce et Ovide aussi devinrent vite familiers à des cercles nombreux, ainsi que le montrent les murs des ruines de Pompéji, où, indépendamment de vers de Virgile, en partie visiblement écrits par des écoliers, on en voit aussi des deux poètes précités, et d'autres encore, griffonnés avec le poinçon d'usage, les uns cités textuellement, les autres parodiés, notamment à la basilique^ qui servait de promenade au monde élégant ^

Pourrexplication de cette popularité^ rappelons aussi ce

^ Pétroae, Sat.f 39 et 68.

' Marquardt, Manuel, IV, lia.

3 Bun^hardt, Culture de la Renaissancey 528 (en aUem.}.

* fliartial, XH, 67. — t>Une le Jeune, Letlres, HI, 7. ^ Bfarquazdt, UI.

* Zangemeister, Inscr. PampeJ. parietarUe (c. i. g., IV« ind. 259-261)^ Outre Virgile, on y voit figurer Properce, Ovide et Lucrèce (I, l) ; échos de Tibulie, II, 6, 20 (n° i 837], sur lequel il £aut voir aussi Lucien Muller, TIbulle, p. 63y etc.; n** 1069 a (barbafus 8Bre cavo tubicen) est probablement d'un poète épique inconnu; les n<^* 1118 et 1928 ont un caractère élégiaque. — > On trouve aussi dans le Corpus Insaiptionum Loti' narum (U, 4967, 31) le commencement de VÉnéide (Italie» tegulœ fitilo inscr. Litters sœcali primi, ni fallor, dit Hubner).

que Jacques Grimm a dit à propos de Schiller. Suivant Grimm, la poésie qui platt à la multitude serait celle qui plane, et pour le style et pour les idées^ au sommet de la culture intellectuelle du présent, attendu que la vieille manière du passé vieillit également pour le peuple, désireux de s'élever, lui aussi, k la hauteur des vues dominantes de Tactualité, et de s'y faire initier. La ipultitude, susceptible d'être impressionnée par une belle poésie, tient précisément à la savourer avec tous ses avantages nouveaux, pour lesquels elle n'hésite pas à renoncer à l'ancien ^ Cependant, une propagation aussi générale de la poésie n'eût pas été possible, dans l'âge d'Auguste, sans le concours des influences de l'école. Or, avec ces dernières, concourait encore celle du théâtre, où, conmie tout porte à le croire, on chantait souvent des poésies *. Ajoutons que ces influences étaient fortemeyit secondées par la vive impressionnabilité des hommes du Midi, pour l'euphonie et le rhythme, par le grand plaisir qu'ils prenaient à l'une et à l'autre. En effet, encore aujourd'hui, il se mêle un peu de sensualité, chez les Italiens même bien élevés, aux transports avec lesquels ils jouissent de leur poésie nationale. Or, le sens de l'euphonieet du rhythme était plus fin et plus développé encore dans l'antiquité, où la prose aussi avait des exigences pareilles, et les Grecs avaient même ce sens à un plus haut degré que les Romains.

Cependant, le goût de ces derniers pour les phrases d'une belle sonorité, était aussi très-vif, ainsi que le montre, entre autres, le rapport de Philostrate sur les applaudissements qui accueillirent, 'à Rome, le Phénicien Adrien,

» J. Grimm, Mélanges, I, 391, eic.\Dlscaur8 sur Schiller.) > Voir au livre YI et au chapitre de la Musique, dans les deux volumes . précédents de celte traduction.

professeur d'éloquence sous Marc-Aurèle et Commode. Chevaliers et sénateurs, se faistint avertir du moment où il entrait en chaire, désertaient le théâtre et se portaient en foule à TÀthénée, ceux-là m6me qui n'entendaient pas le grec. On admirait la sonorité de son organe, la cadence^ la modulation et le rhythme de son discours, et on y prétait Toreille avec le même délice qu'au cUant mélodieux du rossignol.

Mais, même abstraction faite de toutes les circonstances qui la favorisaient accessoirement, la poésie classique de rage d'Auguste ne pouvait manquer de produire un effet immense sur le monde cultivé de la période suivante. Celle-ci fut essentiellement improductive, mais elle avait la sensitivité délicate d'une haute culture. A une époque pareille, la production de nombreux chefs-d'œuvre poétiques accomplis, l'établissement de formes pouvant servir de modèles dans les branches les plus diverses, mais avant tout, la création d'une langue poétique nouvelle, d'une beauté ravissante et d'un éclat éblouissant, devaient nécessairement provoquer, le plus largement possible, l'instinct de l'assimilation et de l'imitation. « Tous les hommes, » dit Goethe *, a ont pour les œuvres d'art un goût inexprimable ; mais l'homme n'apprend rien, ne jouit de rien, sans aspirer aussitôt à produire lui-même. Tel est, au fond, le propre de la nature humaine, telle, on peut le dire sans exagérer, la nature même de l'homme. » Ainsi une grande extension du dilettantisme apparaît, à toute époque de haute culture, comme la conséquence nécessaire d'un grand et riche développement

I Philostrate, Vies des sophistes, \l, 10, p. 2d6. > Du dilettantisme, 31, 425.

de Tari. L'Allemagne aussi a fait cette expérience, sur le domaine de la poésie tout d'abord. Elle a eu une époque de floraison poétique sans pareille, qui la dota d'une langue poétique dont elle avait besoin. Là aussi, la génération suivante a mis une ardeur et un empressement d'activité excessifs à s'emparer du précieux héritage, pour s'assurer de tous les moyens .d'en user et d'en abuser, en reproduisant continuellement ce dont elle avait pris possession. On pourrait admettre, même à défaut de l'affirmation de témoignages positifs, que les choses durent se passer de même, au temps qui suivit l'âge d'Auguste. Les tentations dans lesquelles induit une langue cultivée, « qui image et pense pour nous », étaient tout aussi irrésistibles alors, les illusions des amateurs poètes sur le mérite de leurs productions, les mêmes que de nos jours; aussi, ne pouvaient-elles manquer de suggérer les mêmes observations aux spectateurs impar-^ tiaux de ce mouvement d'agitation littéraire, «c La poésie,» dit un spirituel auteur, du temps de Néron, <ca.fait bien des dupes. Il suffit qu'un homme ait réussi à mettre un vers sur ses pieds, et à tisser, dans une période, une pensée un peu délicate, pour qu'il se croie déjà parvenu sur les hauteurs de l'Hélicon ^ » Le dilettantisme était favorisé, du reste, par cette liaison plus intime de la poésie avec l'école qui devait, probablement, avoir pour conséquence une pratique plus ou moins générale d'exercices poétiques, auxquels on se livrait, à l'instigation des maîtres, ou sans eux, dans le seul but d'arriver à posséder complètement la forme, et d'acquérir la virtuosité, dans une prose fleurie et pleine de mouvement. Il

* Pétrone, ;Sa/., ch. cxviii.

devait) d'ailleurs, y avoir de Tattrait à continuer l'exercice et à se ménager la conservation du bénéfice de cette habileté de forme acquise, même pour ceux qui ne se faisaient pas rillusion de considérer comme original et leur appartenant en propre le produit de simples réminiscences, ce qu'ils s'étaient, en autres termes, seulement assimilé par la conununion de l'esprit ou du sentiment* Mais, indubitablement, le plaisir que l'on trouvait au succès, réel ou imaginaire, obtenu dans ces exercices poétiques, qui ont du reste^ pour le dire en passant, prêté beaucoup aux interpolations, dans les textes des poètes qu'on lisait le plus, entraîna plus d'un amateur à se faire un but d'une occupation, qui, d'abord, n'avait été regardée par lui que comme un moyen d'étude. Même parmi les véritables odes d'Horace, qui pourtant n'exerçait peut-être que trop sévèrement sa critique sur lui-même, il se trouve assez d'exercices en vers dont le mérite consiste unique^ ment dans la forme. Or si Horace fut, d'après le jugement de Quintilien, le seul poGte lyrique latin qui méritât d'être lu^ on pouvait bien admettre que tout l'art lyrique du temps postérieur au règne d'Auguste fût surtout une poésie d'écoliers et d'amateurs.

Les rapports politiques de l'empire, les intérêts et les inclinations des gouvernements, des cours et des cercles approchant de celles-ci, concouraient, avec les influences de l'école et de la poésie classique du temps d'Auguste, à tourner principalement vers la poésie les vocations, les goûts d'amateur et les occupations littéraires. La pacification générale qui suivit la bataille d'Àctium et le dépérissement de la viepolitiquCi depuis Tavénement d'Auguste à la monarchie, fermèrent presque entièrement au peuple romain les deux domaines sur lesquels son génie avait

déployé tant de richesse et de vigueur, pendant des siè^ clés. Une masse de talents, de forces et d'ardeurs, que cette révolution avait poussés hors de leur voie naturelle, se rejetèrent alors sur la littérature. Mais, là aussi, les portions du champ qui avaient été cultivées avec le plus de succès, sous la république, n'étaient plus que partiellement ouvertes à leur activité : la liberté de la parole était entravée, la t&che de Thistorien, jusqu'au temps de Nerva et- de Trajan, qui procura de nouveau aux hommes « la rare bonne fortune de pouvoir penser ce qu^ils voulaient et dire ce qu'ils pensaient », pleine de périls, déjà sous le régime, autrement si tolérant, d'Auguste. Titus Labiénus, Tun des derniers républicains et l'irréconciliable adversaire du nouvel ordre de choses, à Rome, crut devoir passer, en faisant publiquement la lecture de son histoire des événements les plus récents, de's pages entières, sans autre explication que ces roots : <& Voilà ce qui ne sera lu qu'après ma mort. r> Gela n'empêcha pas la condamnation de son œuvre à être brûlée, sentence d'une rigueur inouïe jusque-là. Quant à l'auteur, il ne voulut pas survivre à la destruction de son livre ; s'étant fait transporter au lieu de la sépulture de ses ancêtres, il s'y enferma, comme un homme qui se ferait enterrer vivant. Onze ans après la mort d'Auguste, Grémutius Gordus fut mis en accusation, pour avoir appelé, dans ses Annales, Brutus et Gassius les derniers des Romains; il prévint une condamnation certaine, en se faisant volontairement mourir de faim. Ses livres furent également brûlés. Dans des temps pareils, la poésie offrait aux esprits paisibles, désireux de trouver un aliment idéal pour leur vie, en même temps que d'échapper à la réalité, un asile qui devait leur convenir doublement. Mais cet asile non plu^ n'était parfai-

tement sûr; l'àme des puissants de la terre s*irritait facilement; pour qu'elle s'émût, il suffisait quelquefois du simple choix d'un sujet, d*allusions apparentes ou réelles au présent, offertes par tel ou tel passage. Ainsi, sous Tibère, le dernier rejeton de Tillustre maison des Scaurus encourut la mort, par sa tragédie à'Atrée. Ge vers notamment : a La sottise des rois doit être supportée, » y parut mériter le supplice ^ Mais de pareils dangers ne menaçaient, naturellement, que dans les cas les plus rares les poètes ^véritablement soucieux de les évitei*, et ne pouvaient préjudicier aux inclinations poétiques de cet Age. Il est dit expressément, dans le Dialogue des Orateurs de Tacite, que la poésie est une occupation qui se justifie principalement par le fait d'exposer moins au danger de causer des froissements que celle des orateurs '. C'est ainsi que la poésie surtout remplit la grande lacune laissée, par la chute de la république, dans la vie de Rome, et ce n'est nullement par suite de la variabilité des caprices hu-' mains, comme Texpose Horace, dans son Êpitre à Auguste, que le peuple romain, dont l'activité avait autrefols un tout autre but, en était venu à ne plus s'enflammer d'un beau zèle que pour la profession littéraire, que les fils et leurs graves pères se ceignaient le front de feuillage, et que, savants et ignorants, se mettaient partout à écrire des poésies '.

Auguste alla, de la meilleure grâce, au-devant de cette

> Tacite, Dial., ch. ii : Nam postero die quam Curiatius Materaus Catondm recit^verat, eum offeadisse potentium animos djoeretur, tamquam in eo tragoedi» argumento sui oblitus tantum Catonem oogitasset, etc.

* Dial., cb. X : Ulud... quod plerisque patrdcinatar, tamquam minus obnoxium sit offendere poetaram quam oratorum atudium.

* Horace, Épitre», H, 1, 107 à 117.

direction. Après le bienfait du retour de la tranquilité et de Tordre, si longtemps désirés, qu'apportait Tempire, c'étaient la protection et Tencouragement des tendances intellectuelles, tant qu'elles ne chercheraient pas à franchir les barrières établies, qui devaient réconcilier avec le césarisme les gens instruits; tandis qu'à Rome les masses étaient dédommagées de la perte de la liberté, par de grands progrès dans l'amélioration de leur condition matérielle, ainsi que par des fêtes et des parades fastueuses. ♦

La sollicitude qu'Auguste et les grands personnages qui rapprochaient le plus, comme Messala et Mécène surtout, témoignèrent pour ce nouvel et florissant essor de la poésie, sollicitude partagée aussi par les princesses de la maison impériale, est devenue à bon droit proverbiale, Ce qui fut, sans doute, encore d'un plus grand effet que la faveur de ces cercles, auxquels on vit se rallier même le frondeur Asinius PoUion, ce fut leur propre exemple. Auguste était à la hauteur de la culture de son temps; Tintérét qu'il prenait à la littérature était sincère, et il le témoigna, non-seulement en poussant et secourant les poètes et les gens de lettres, mais encore en faisant paraître au grand jour la vive part qu'il prenait à leurs travaux, par sa bienveillance et la patience avec laquelle il écoutait leurs lectures. C'est à lui qu'est due l'origine du quatrième livre des Odes d'Horace^ ainsi que la conservation de V Enéide de Virgile, et ce fut lui qui permit à Horace de lui adresser l'épltre dans laquelle ce poète mit en parallèle la poésie ancienne et la nouvelle. De plus, Auguste ne se fit pas faute de s'essayer lui-même comme auteur, surtout en prose, il est vrai ; quant à la poésie, il ne s'en occupa, dit Suétone, que superficiellement.

Cependant^ il existait de lui un po6me, eo hexamètres, sur la Sicile, et un petit recueil des épigrammes qu'il avait Thabitude de faire au bain. Il détruisit une tragédie, intitulée Ajax^ avant qu'elle ne fût achevée ; «c son Ajax, disait-il, s'était noyé dans une éponge » . C'est bien assez de poésies, pour Tœuvre d'un grand politique qui avait la mission de reconstituer le monde sur de nouveaux fondements. Asinius Pollion, Messala, Mécène, faisaient aussi des vers. Les poésies de ce dernier confirmaient, d'après ce que l'on en rapporte, cette observation, s'appliquant également à d'autres domaines de l'art, que le goût le plus pur et la plus grande rectitude d'esprit, dans le jugement des productions d'autrui, ne préservent pas toujours celui qui les possède du mauvais goût et de l'affectation, dans ses propres essais. Les drôleries poétiques de Mécène étaient, comme tout ce qu'il composait, écrites dans une manière ampoulée et un style corrompu ; Auguste riait a des petites boucles onctueusement parfumées» de ce style «frisé comme avec le fer chaud 3» ; Sénèque en a conservé un échantillon dans lequel Mécène, cet honune si remarquable d'ailleurs, appuie sur le prix que fait attacher à la vie l'habitude de vivre, dans des vers qui rappellent plus l'humeur un peu cynique de Heine que la bonhomie de La Fontaine, auteurs qui ont, tous les deux, traité aussi le même sujet.

Tibère, qui s'appliquait, avec la plus grande ardeur, aux études nécessaires pour compléter l'éducation en général, était admirateur des Alexandrins et affectionnait particulièrement l'érudition mythologique, dont ils aimaient à parer leurs œuvres. Dans ses poésies grecques, il imita Euphorion, Rhianus et Parthénius. Il composa aussi en latin une poésie lyrique^ une élégie sur la mort de Lucius César (en l'an de Rome 755), événement qui le rap-

prochait d'un grand pas du trône lui-même S alors âgé de 43 ans. Il existait aussi de lui des poésies légères*. Il est peu probable qu'une nature aussi grandement douée et aspirant aux grandes choses, comme celle de Tibère, eût condescendu à se prêter au dilettantisme poétique, s'il n'y avait pas été presque fatalement porté par sa tendance à s'approprier la culture de son temps, dans sa plus grande étendue. Le noble Germanicus trouva également, dans sa vie si agitée, des loisirs pour la poésie ; il laissa, entre autres compositions, des comédies grecques.

Galigula se borna à l'étude de l'art oratoire, dans lequel il acquit une certaine habileté. Claude composa nombre d'ouvrages savants, mais seulement en prose. Néron fut le premier empereur et demeura le seul qui fit de la poésie non pour s'amuser, se divertir, ou remplir ses moments libres, mais avec la prétention d'occuper une place éminente dans le monde poétique. Il était resté étranger à toute culture de l'esprit sérieuse et fondée sur une étude raison* née de principes dont l'avaient détourné son naturel et son entourage. Sa mère doit l'avoir dissuadé de l'étude de la philosophie, qu'elle regardait comme incompatible avec l'éducation d'un prince destiné à l'empire ; son précep* teur Sénèque, de l'étude de la littératurç ancienne, pour retenir plus longtemps l'élève dans l'admiration des œuvres du maître. Bien qu'avant comme après- son avènement au trône , quand il n'avait pas encore accompli sa dix-septième année, Néron se produisit, avec ses déclamations, devant de grandes assemblées, il n'en était pas moins obligé de se faire écrire ses discours publics par

* Suétone, Tibère^ cb. x:

> Pline le Jeune, lettres^ Y, 3, 5.

LlVAfi X. — LES BELLES-LETTRES. 57

Séûèque, ce qui étoonait beaucoup. Il fut le premier empereur qui fit servir à son usage la plume d'autrui. Mais, moins il eut l'avantage d'une éducation scientifique, plus il mit de variété dans son dilettantisme en fait de beaux arts. On a déjà parlé, au tome III, de son application à la musique, dans laquelle consistait, comme il le croyait, sa force principale. Il jouait avec le ciseau et la baguette du modeleur, et mettait presque autant d'ardeur à faire de la poésie qu'à chanter et à jouer des instruments de mu* sique. Dans cette dernière occupation, il voyait en même temps, comme le pense Tacite, un moyen de contrebalancer, dans l'opinion publique, le mauvais effet que pouvaient y produire ses autres exercices artistiques, réputés plus malséants pour un prince. Il est difficile de bien déterminer s'il eut réellement du talent pour la poésie, et dans quelle mesure. Tacite ne lui en accorde point du tout. Suivant cet historien, Néron a s'entourait de gens faisant des vers avec une certaine facilité, mais peu éminents et d'une renommée douteuse. Ces gens se réunissaient, rajustaient ensemble les Vers qu'ils apportaient tout faits, ou composaient séance tenante, et brodaient sur le canevas des mots que leur jetait fugitivement l'empereur, de manière à en faire sortir quelque chose. C'est ce que trahit aussi le caractère de ces poésies, qui manquent de ressort, ainsi que d'originalité, et ne sont pas d'un seul jet.» On ne se trompera guère, en admettant que nombre de poésies des grands personnages du temps, jouant les poëtes, comme par exemple les élégies qu'ils dictaient, pendant leur digestion, couchés sur des lits de repos en bois de citre, devaient être nées dans des conditions semblables, d'autant plus que les grands devaient sans doute, alors, sur ce domaine aussi bien que sur celui

du savoirproprement dit et dèrérudition, considérer comme leur propriété légitime, et se croire parfaitement en droit de faire ^aloir^ en conséquence, les services de leurs clients, de leurs esclaves et de leurs affranchis ^ Dans les poésies de Lucius Vérus aussi, le meilleur, disait-on, avait été fait par ses amis, gens de talent*. Il est vrai que, d'un autre côté, Suétone prend, à cet égard, la. défense de Néron, qui, d'après cet historien, aurait eu d'autant moins besoin de se parer des plumes d*autrui que, chez lui-même, les vers coulaient de source. Lies compositions écrites de la main de Néron, qu'il avait eues sous les yeux, n'étaient évidemment, dit-il, ni des pièces remaniées, ni des copies, mais avaient entièrement le caractère décompositions originales, tantil y avait de ratures, de corrections et de substitutions. Les poésies de Néron étaient nombreuses et variées, consistant en petits badinages, comme la pièce où il est question des cheveux d'ambre de Poppée, en satirfes, en poésies lyriques, composées pour le chant avec accompa* gnement de la cithare, et parmi lesquelles figuraient probablement aussi des solos de tragédies, enfin, dans une épopée, la Troîque^ dans laquelle Paris, apparaissant comme le liéros principal, l'emporte, sans faire connaître qui il est, dans un combat de lutteurs, sur tous ses adver« saires, y couipris Hector lui-môme. Un autre poème épique, dans lequel il voulait embrasser toute l'histoire romaine, ne paraîtrait avoir existé qu'en projet. Martial qui, généralement,, traite Néron fort mal, rend pourtant justice à ses poésies'; quelques vers, conservés par

> Perse, Sat,f l, 5t , etc.

' Histoire Auguste^ Vie de L, Vérw^ cb. n.

» Martial, VIH, 70, 8 : CarmiDa docti Neronis.

hasard, dans lesquels Néron décrit le cours du Tigre, qui se perd souterrainement, pour ne reparaître qu'au loin, témoignent au moins d'habileté de facture.

Dans les fêtes que Néron, le premier, institua en pre-nant modèle des Grecs, ou fêtes Néronées, qui devaient se renouveler de cinq en cinq ans, mais paraissent n'avoir été réellement célébrées que deux fois, en 60 et en 6S, les concours de musique, dans la plus large acception du mot, comprenant aussi la poésie % formaient l'objet capital du programme ; et les apologistes de la nouvelle institution pensaient que les^victoires des orateurs et des poëtes seraient un stimulant, pour l'essor de talents nouveaux *. Mais de fait, Néron entendait y briller seul, comme poète tout comme musicien; la participation, d'après son désir, de ce qu'il y avait de plus aristocratique, n'avait pour but que de rehausser sa gloire ; c'est à lui que fut décernée la couronne, et, lors de la seconde célébration de cette fête, il fit la lecture de sa Troîque. En général, il ne pouvait souffrir que la célébrité d'aucun autre poète fit concurrence à sa propre gloire. Lucain, qu'il avait attiré dans son cercle poétique, ne tarda pas à lui porter ombrage. L'empereur, assistant un jour à une lecture de ce poète, sortit brusquement, et, comme il paraît, lui défendit même de jamais reparler en public'. À la fin de Tannée 62, ou au commencement de 63, Lucain se laissa entraîner à l'hostilité ouverte contre la cour, puis trempa dans la conspiration de Pison, dont la découverte amena sa mort. Mais, quelque dangereux qu'il fût, à Rome, de

* Voir tome U, p. 254.

* Tacite, Annales, XIV, 21.

' Genthe, De vita Lucani, p. 23, 73.

prétendre a une véritable célébrité, comme poëte, sous Néron ^, il était prudent, nécessaire même, pour quiconque avait des rapports avec ce prince, de faire parade d'intérêt et de goût pour la poésie, de se produire même, autant que possible, avec des essais poétiques, propres à mettre en relief les productions de Tempereur lui-même. Il n'est pas douteux, pour qui connaît cette époque-là, que ce calcul y contribua beaucoup à Taccroissèment de l'activité sur le domaine de la poésie. Parmi les reproches élevés contre Sénèque,par ses ennemis, figurait aussi celui qu'il s'était plus vivement et plus fréquemment appliqué à la versification, depuis que Néron témoignait de l'amour pour la poésie*.

Il y eut un changement complet, à cet égard, sous Vespasien, qui, personnellement tout à fait étranger à la poésie, n'en favorisa et encouragea pas moins, avec libéralité, précisément les talents hors ligne, même parmi les poètes. Mais son fils Titus, qui, enfant, avait vécu à la cour de Néron, avait lui-même, pour la poésie latine et grecque, un talent et une facilité suffisante même pour l'improvisation ; il chanta même une comète, dans une pièce de vers c( superbe », suivant l'expression de Pline l'Ancien, et Pline le Jeune aussi le nomme parmi les poëtes. Sous Domitien, les rapports du temps de Néron reparurent, à bien des égards, une oppression même plus terrible encore s'appesantit sur les esprits ; mais les efforts poétiques n'en furent pas moins sincèrement favorisés et encouragés, surtoutpar l'institution, en 86, du concours ou Âgon Gapito-

1 Tacite, Annales, XVl, 38, etc. : Montanum.... quia protulerit ingeniam, extocrem agi; voir aussi les remarques deNipperdey. « Ibidem, XIV, 62.

L1ÀRE X. — LES BELLES-LETTRES. 6i

lin, dans lequel les talents pouvaient se déployer librement. Généralement, cependant, cet autre Néron ne prétendit pas, comme empereur, à une gloire de poète, bien qu'il eût, dans ses loisirs involontaires, n'étant encore que prince, fait parade d*un grand zèle d'application à la poésie. Naturellement, à sa cour aussi, les poésies de sa jeu^ nesse étaient déclarées le nec plies ultra du genre. Quintilien dit qu'il avait paru trop mesquin aux dieux de laisser Domitien dans le rôle du plus grand des poètes, et que c'est pour le détourner de ces occupations d'un ordre infé^ rieur qu'ils lui avaient commis le soin de gouverner le monde. Il est douteux qu'il ait même commencé seulement un poëme épique sur la guerre de Judée, dont parle Valérius Fiaccus*; certain, au contraire, qu'il prit pour sujet d'une poésie la lutte pour le Gapitole des journées de décembre de l'an 68, pendant laquelle il avait été en grand danger ; car Martial mentionne, en l'an 89, avec l'épithëte d'usage, dans la langue de cour d'alors, pour tout ce qui émanait du souverain^ le « céleste » poème de la Guerre Capitolme*. Domitien n'était donc pas f&ché qu'on rappelât ses essais poétiques, bien qu'il eût complètement renoncé à faire des vers^ et Martial lui rend hommage en l'appelant oc le maître des neuf sœurs » '•

Le successeur de Domitien, Nerva, était aussi regardé

1 Argon. 1, 12. — Imhof, Domitien, 133,5 (en allem.). * Martial, V, 5 :

Ad Gapitolini cœlestia carmina beUi Grande colburnati pone Maronis opu8.

Céleste était synonyme d'impérial.

Voir aussi, pour Tépithëte « céleste », Fincke, De appeUaltonilms Cx* sarum honorificis, Kœnigslierg, 1867, p. 42. Quant aux Âraiea ils oe peuTent, d'après Imhof, être de Domitien.

' Martial, V, 16. 18.

parles poêles comme un des leurs; Pline le Jeune' le nomme, parmi les auteurs de bagatelles espiègles et badines; Martial l'appelle a le TibuUe de notre temps » , expression tirée d'une poésie de Néron, du cercle duquel Nerva jadis avait fait partie. Les épigrammes composées sur lui par Martial, dans le ton de client le plus humble, montrent que Nerva aimait, encore alors (c'était vers la fin du règne de Domitien), à s'entendre louer comme poète*.

Dans la nature de soldat si grandiose de Trajan, il n'y avait pas une fibre poétique ; il paraît même que tout intérêt pour la poésie manquait absolument chez lui ; tandis qu'Adrien, le plus grand amateur des belles-lettres et des beaux-arts, dans toute leur variété, qui se fût jamais assis sur le trône de l'empire romain, maniait avec ime égale habileté les vers et la prose ; on lisait aussi de lui des poésies lascives '. Il conserva, jusque sur son lit de douleur, à l'approche de la mort, assez de belle humeur pour composer ces vers connus qui, d'après son biographe, donnent la mesure de la valeur de ses poésies et peuvent se traduire ainsi :

a Ma petite âme volage et tendre, toi la douce compagne d'un corps qui t'a si longtemps hébergée, où vas-tu aller, pauvre mignonne, toute pâle, sans rien pour te couvrir et grelottante de froid? Il n'y a plus à folâtrer maintenant ; adieu les petites causeries ! »

Il paraît, d'ailleurs, que l'exemple d'Adrien avait mis la poésie à la mode, à sa cour; son fils adoptif, Élius Vérus, était également un habile versificateur *, et Lucius Vérus*

» Lettres, V, 3, 6.

' Blartial, Vm, 70 ; IX» 26.

^ Apulée, Apol.f p. 410; éd. Oudendorp.

* Histoire Auguste, Vie d* Élius Vérus, ch. v.

qu'il fit adopter par Ântonia le Pieux, s'était de même, comme on Ta déjà dit, appliqué dans son jeune âge à la poésie. Marc-Âurèle aussi avait, encore à Tàge de vingtdeux ans (en 143), fait des hexamètres, auxquels il tenait tellement qu'ils ne furent pas, comme ses autres essais, menacés du sort de s'en aller en fumée ^

Mais ici se termine cette série de princes poètes, presque sans pareille dans Thistoire de la littérature, et depuis lors la poésie resta longtemps bannie de la cour; car, parmi les empereurs suivants, le plus rapproché duquel on rapporte qu'il faisait des vers, mais des vers grecs, est Alexandre Sévère, dont la belle éducation et le dilettantisme poétique, ainsi que celui de Balbin, des deux premiers Gordiens, de GaUien et de Numérien*, montrent qu'au troisième siècle encore les anciennes traditions littéraires et le soin des intérêts de la culture intellectuelle se maintenaient, dans quelques-uns des cercles de la haute société, comme des lies vertes, au milieu des flots toujours grossissants de la barbarie.

. Or, si dans la période qui s'était écoulée d'Auguste à Pempereur Adrien, il avait été presque de règle que les souverains, les uns avant d'être princes régnants, les autres même après leur avènement au trône^ s'occupassent de poésie, chose qui ne se rencontre ailleurs que comme une rare exception, ce phénomène n'est, sans doute, pas plus un pur effet du hasard que le tait de l'impossibilite dans laquelle on se trouve de citer, pour toute la période suivante, depuis les Antonins jusqu'à Alexandre Sévère^ un seul prince qui fût poète, bien que les empereurs de

> FroQton, ad Mareum Cassarem, II, 10, p. 34 ; éd. Naber.

^ Histoire Auguste^ Maxime et Balbin, 7 ; voir aussi Macrinf ch. xiV.

cette époque, aussi fussent, pour la plupart, à la hauteur de la culture de leur temps.

Reconnaissons plutôt que, manifestement, les uns comme les autres n*ont fait que suivre les directions et la pente des intérêts qui dominaient de leur vivant, et que leur goût ou leur indifférence pour la poésie devait, en général et au fond,^ s'accorder avec le sentiment de la partie instruite de leurs contemporains. On peut donc conclure, avec non moins de certitude, de cette observation seule, qu'autant le dilettantisme poétique devait être répandu dans la généralité de la société instruite du premier siècle de Tère impériale, autant il subit une diminution forte et surprenante, vers le milieu du deuxième siècle.

Il n'est pas douteux, en effet, qu^à l'époque d'Adrien un nouveau courant, déterminé par la force des choses, et tendant à refouler les aspirations poétiques, qui dominaient au premier siècle, s'empara des esprits et commença à prendre le dessus. L'histoire de la poésie latine est, jusqu'à la limite des deux premiers siècles de l'empire, aussi riche en noms d'auteurs qu'elle est pauvre, même presque entièi rement vide, à cet égard, dans les temps postérieurs. Il semble qu'il ne faudrait pas chercher la raison de ce fait dans une diminution de la puissanii^ç créatrice, dans une disparition de l'originalité et du génie, regardées par Gibbon ^ comme des phénomènes caractéristiques du deuxième siècle; car les poètes de la période qui suit immédiatement le règne d'Auguste n'étaient, eux aussi,

< HUt&ry of the décline and faU of Boman Snipire, ch. ii, à la fin. — Nous ne saurions pourtant considérer comme une réfutation du jugement de Gibbon les considérations, très-justes d'ailleurs, dans lesquelles entre ici M. L. Friedlœnder. Elles nous semblent plutôt indirectement confirmer ce jugement {Observation du traducteur,)

que des amateurs très-lettrés et très-bien doués, dans l'acception la plus haute et la meilleure du mot, il est vrai ; de plus, il n'y a eu nullement disette de poètes dans les siècles postérieurs \ Ce qui a, sans doute, contribué au déclin des tendances poétiques, e'est l'avènement de l'archéologie à la domination dans la littérature, le culte des auteurs anciens étant loin de pouvoir offrir, à la production originale et à la reproduction, la même excitation que le commerce avec les poètes modernes. Il y eut, ensuite, suppression de l'influence que l'application des empereurs à la poésie, bien qu'elle ne fût elle-même, comme nous l'avons dit, qu'un effet de la tendance dominante de l'esprit du temps, n'avait pas manqué d'ex^cer, par la force de l'exemple, sur les hautes classes, et partadt d'un mobile considérable du dilettantisme poétique. Mais la cause principale du déclin, on fera bien, peut-être, de la chercher dans la grande impression faite par la prose d'art des sophistes, qui avait pris naissance en Grèce, et, sollicitant aussi puissamment l'admiration et l'imitation des Romains, entraînait largement dans ses propres voies beaucoup d'esprits . impressionnables. Nous reparlerons plus loin de cette nouvelle direction. Enfin, Une faut pas oublier que plus, par suite de la nouvelle organisation d'Adrien surtout, l'empire se transformait en un état foncièrement militaire et bureaucratique, *plus on eut besoin de fonctionnaires, et plus la perspective qu'il leur offrait, dans la carrière officielle, était devenue brillante, plus aussi le talent et Fam-^ bition durent se détourner des belles-lettres en général et se porter, de préférence, sur le service militaire, l'administration et l'étude du droit. Gela n'empêcha pas que l'on ne

' Voyez, par exemple, Vie d'Alexandre Sévère, ch. xzxiy. * T. IV. 5

continuât, généralement^ à s'appliquer à Téloquençe^enla regardant, toutefois, moins comme une fin que comme un moyen, et par d'autres voies qu'auparavant. Les études professionnelles etr, dans leur cortège, notamment aussi celle de la philologie, trës*étroitement liée à la jurisprudence, qui venait de prendre un nouvel essor, n'étaient, naturellement; pas suivies avec moins d'ardcfur.

La nouvelle importance que la poésie et la littérature, en général, gagnèrent avec l'établissement de Tempire, se manifeste principalement dans trois choses : le développement d'un commerce de librairie très-étendu et la formation de bibliothèques publiques, rintrocynction de lectures ou récitations publique? des ouvrages nouvellement parus, enfin rétablissement d'une distinction honorifique toute nouvelle, pour les poètes en particulier^ le couronnement de ceux-ci. Ce dernier date des règnes de Néron .et de Domitien ; tout le reste existait déjà au temps d'Auguste.

Dans les derniers temps de la république, le commerce de librairie n'avait encore que peu d'étendue*. L'ami de Cicéron, Atticus, le premier duquel on sàjl qu'il entreprit de multiplier les livres et d'en assurer le débit sur une plus grande échelle, n'en faisait pourtant qu'accessoirement une affaire. Mais, déjà sous Auguste, la librairie devint une branché .de commerce distincte, à Rome, et bientôt aussi dans les provinces. Les fonds d'assortiment de

* Marqnardt, Manuel^ V> 2, 404^ etc. — Géraud» Sur les livrei dani Vantiquitéi p. 165, etc.

librairie étaient logés dans les quartiers les plus animés de la capitale, les piliers et les entrées des boutiques qu'ils occupaient, garnis d'annonces et de montres, offrant des exemplaires des livres en yente ; c'étaient, comme dans la Rome de nos jours encore, des lieux de réunion pour les amis de la littérature, qui Yênaient ou regarder les livres nouveaux, ou causer. Le travail d'esclaves mettait cette industrie en état de fournir sa marchandise promptement, à bon marché et en grande masse. Des centaines de scribes, écrivant tous ensemble sous la même dictée, faisaient, peut-être même en moins de temps, mais certainement d'une manière beaucoup plus imparfaite, ce qu'une presse exécute aujourd'hui.. L'incorrection était le défaut capital des livres dans l'antiquité. Gomme il est fait mention d'une édition' de mille exemplaires d'un écrit de circonstance, n'ayant qu'un intérêt purement person-* nel et tout passager, mise en œuvre par l'auteur à ses propres frais, on peut admettre que les grands libraires du temps ont dû, souvent, en faire de bien plus fortes encore d'œuvres de mérite, ou en grande faveur. Le premier livre de Martial, comprenant cent dix-huit poésies, soit plus de sept cents vers, coûtait, dans l'édition la plus élégante, S. deniers (S fr. 44 env.), dans les éditions à bon marché seulement, paratt-il, de 6 à 10 sesterces, soit de 1 fr. 62 I à 2 fr. 20 l'exemplaire ; ses XénieB^ livre ne contenant que deux cent soixante-quatorze vers sous cent vingt-sept titres, se vendaient, chez le libraire Tryphon, 4 sesterces (env. 1 fr.08), mais trop cher, suivant Martial^ qui prétend qu'en le vendant à la moitié de ce prix, il y avait encore du bénéfice. Ce livre remplit, dans l'édition Teubner, quatorze pages d'impression, et comme il y a lieu, probablement, de mettre une partie du prix indiqué

sur le compte de rarrangement correspondant à nos reliures, il semble en ressortir, pour la transcription du texte, un prix double environ de celui de la fabrication d'Allemagne, où Ton fournissait la feuille imprimée à 2 gros d'argent |, ou 31 centimes l^ avant les grèves, qui ont aussi presque doublé le prix dans cette contrée ^ La maculature trouvait son emploi, partie à l'école, où les enfants utilisaient, pour leurs exercices, le verso blanc des feuillets, partie dans les boutiques des marchands de comestibles et des épiciers, où elle servait à faire des cornets de poivre et d'encens, ou à envelopper du poisson salé*^

Mais il y avait aussi des trésors de livres, dans les deux langues, gratuitement accessibles à tout le monde. Le projet de Jules César de fonder, à Rome, des bibliothèques publiques, plan qui, comme beaucoup d'autres, avait été déjoué par sa mort, fut réalisé par Asinius PoUion, auquel Rome dut la première bibliothèque publique, formée de livres grecs et latins. Deux autres, sous le portique d'Oc^ tavie et sur le mont Palatin, y furent ajoutées par Auguste, et les empereurs postérieurs, notamment Vespasien et Trajan, en accrurent successivement le nombre^ par de nouvelles fondations, si bien qu'au quatrième siècle on n'en comptait pas moins de vingt-huit*. Elles servaient^ naturellement, aussi de lieux de réunion aux amis des lettres. Asinius PoUion eut aussi le premier l'idée de se servir des salles de • bibliothèque pour rendre un hommage auparavant inusité aux grandes célébrités littéraires. Leurs

< Martial, 1, 118, 67 ; XHI, 3. — Géraud (p. 180), de son côté, dit que les prix paraissent inférieurs à ceux qui oAt coars aujourd'hui (c'est-àdire en France).

' Géraud, p. 144, eto.

' Marquardt, Manuel^ V, i, 116^ etc.

UYRE X. — LES BELLES-IJÏTTIUSS. 69

statues» avec des casiers de livres à leurs pieds^ comme Dous en possédons encore de Sophocle et d'autres écriirains, ou leurs bustes couronnés de lierre, Tornement réservé pour le front des penseurs, à titre^de récompense, partie en bronze, mais partie aussi en or et en argent, ornèrent ces salles et portiques ; et, probablement, cet honneur ne tarda pas à être également décerné à des poëtes, et à d'autres auteurs vivants ^

. Cependant, la fondation de bibliothèques publiques rendant accessibles, à tous, les ouvrages d'un grand mérite reconnu, c'est-à-dire les ouvrages anciens à titre de préférence, jointe au développement d'une librairie aussi active qu'étendue, mettant tout son zèle à répandre promptement tout ce qui paraissait de nouveau, n'était pas encore, à cette époque d'une via littéraire extrêmement riche et animée, où régnait un intérêt non moins vif, en général, pour la littérature, suffisante pour l'office d'intermédiaire entre l'offre et la demande, c'est-à-dire les poètes et tous les gens de lettres d'une part, et le public de l'autre. C'est qu'à cette époque on était encore tellement habitué au débit oral et à la parole vivante, que la lecture ne pouvait, alors, devenir aussi commune que dans les périodes du grand déyeloppementlittérairedes temps modernes, et qu'en outre la fatigue devait, assurément, presque toujours faire grand tort au plaisir de lire, avec le défaut de ponctuation et de séparation des mots, l^es abréviations fréquentes et, souvent aussi, la mauvaise écriture, ou l'incorrection des

< Marquardt,.JIfa}iiie/» V, 2, 216. — Horace, Saf., I, 4, 21 : Beatus Fannius ultro Delatis capsis el imagine...

ùdti, I, 1, 29 : Doctarum hederœ priemia frontium. — Ju vénal, VU, 159 : Ut dignuB venias hederis et imagine macra.

Perse, ^rol.^ 5, avec les notes de Jatin.

70 civiLi8ATiorr et mœurs robiaines.

textes manuscrits. La poésie surtout perdait beaucoup, quand elle ne pouvait être perçue par l'oreille; car étant, notamment la poésie lyrique, destinée soit directement pour le chant avec accompagnement de musique, soit du moins pour un débit musical, ou quelque chose d'approchant, et Teuphonie ainsi que le rhythme comptant parmi les qualités essentielles que l'on y sentait le plus finement, et appréciait le plus généralement, les poésies que Ton n*entendait pas réciter, mais que Ton était réduit à lire, devaient, diaprés la manière de sentir du temps, s'évanouir en quelque sorte et prendre un air de fantômes. La prose elle-même perdait aussi, bien qu'à un moindre degré, de son effet, à la simple lecture. Juvénal disant que, sur l'annonce d'une lecture de la Thébaîde de Stace par Tautour luî-môme, on était accouru de toutes parts, pour entendre un organe et un poëme chéris, dit assez que cet organe avait bien aussi son attrait. Par cette raison déjà, les récitations^ ou lectures d'ouvrages nouveaux, dans de grands cercles d'invités, introduites par Âsinius PoUion, allaient au-devant d'un besoin généralement senti. En outre, le public toujours grossissant qui prenait un intérêt de plus en plus vif aux productions les plus récentes de la littérature, apprenait ainsi à les > connaître de première source, et dans une forme indubitablement authentique^ en même temps qu'il satisfaisait sa curiosité naturelle, au sujet de la personne de l'auteur. Il était, naturellement, non moins agréable aux gens de lettres et aux poètes de pouvoir, à la même occasion, se présenter en personne au public, s'assurer de l'effet produit par leurs œuvres, faire leur profit du jugement des hommes instruits, mais

« Gierig, Pliuele Jeune, £e//rei (1802), U, p. 538. Exe. 1 — Géraud, p. 186 à 194.

surtout jouir immédiatement, et savourer, dans la plus large mesure, la jouissance des applaudissements du monde contemporain.

Que ce nouvel usage, excellent en lui-même, ne tardât pas à dégénérer, c'était inévitable, avec cette multitude d'oisifs, enchantés de tout ce qui leur offrait un nouveau moyen de remplir des heures inoccupées, avec le grand nombre de gens faisant de la poésie en amateurs, ou se croyant poètes, qui cherchaient, avant tout, & satisfaire leur vanité, et qui attendaient, naturellement, aussi d'autrui l'indulgence et la faveur que le dilettantisme np se marchande pas à lui-même. « Vous voulez que je vous lise mes épigrammes. Geler? n est-il dit dans une de celles de MartiaP. « Je n'en ai nulle envie! Vous n'avez nul désir d'écouter, mais celui de lire vous-même. » Pendant que des amateurs, tels que Pline le Jeune, ne se lassaient' pas, même dans la plus belle saison, de visiter des récitations, jour par jour, et d'y applaudir, c'étaient les poètes véritables qui souffraient le plus de cette manie des lectures toujours croissante. Déjà poUr Horace, la plus grande des. terreurs, c'était le poète dans son délire, se démenant comme un ours furieux qui a réussi à rompre les barreaux de sa cage, cet âpre lecteur, qui met tout le monde en fuite, doctes et ignorants, mais qui, lorsqu'il a pu saisir quelqu'un, le tient ferme et l'assassine de lecture, comme la sangsue, qui ne lâche pas la peau avant de s'être gorgée, a Le lecteur,» dit Sénèque, <r commence à débiter une longue histoire en écriture très-menue et brochure très-compacte, puis, après en avoir lu une grande partie, il dit : Je vais cesser, si on le désire. Lisez ! lisez!

lui crient ses auditeurs, qui n*en seraient pas moins charmés qu'il pût être, incontinent, frappé de mutisme. » Parmi les figures du roman de Pétrone, il y a un vieux poète, possédé de la fureur de Timprovisation et de la récitation, lequel, à bord d'un navire près de sombrer, en face de la mort, continue encore à réciter des vers d'une voix de stentor, et à les écrire sur une immense feuille de parchemin. Dans tous les endroits publics où il y a du monde, dans les portiques, les bains, les théâtres, il est prêt à recommencer aussitôt ses déclamations; mais, partout, on le chasse à coups de pierres. Le poète avec son manuscrit, dit Martial, est plus terrible et plus redouté que la tigresse à laquelle on a ravi ses petits, que le serpent le plus venimeux, que le scorpion même. Il arrête sa victime dans la rue, la poursuit jusqu'au bain et jusqu'à table, ou Tarrache à son sommeil. Dès qu'on l'aperçoit, tout le monde de fuir; on évite sa table bien garnie, comme le dieu du Soleil se détourna du repas de Thyeste ; le vide de la solitude se fait autour de lui. Juvénal fait articuler à son ami Umbricius, parmi les raisons qui le chassent de Rome, indépendamment des incendies et des écroule* ments de maisons continuels, le grief d'être obligé d'en* tendre les lectures des poètes au mois d'août. Il dit, dans un accès de désespoir comique, n'avoir été poussé luimême que par le désir de se venger de cette torture à la résolution de ne plus ménager non plus, désormais, le papier, que d'autres ne se feraient pas faute de gâcher tout de même, les poètes pullulant partout ^ Si la vanité entraînait les poètes à mettre la patience

' Horaoe, Art poétique^ 472 à 476. — Sénèque, Leitres, 95, 2. — Pétrone, Satir.f 90, 91. 115. — Martial, UI, 144, etc. — Juvénal, III, 1,9;I, 1, 18.

de leurs auditeurs à une rude épreuve, par la longueur et la fréquence de leurs lectures, ils ne tombaient en outre que trop souvent, en s'évertuant à faire valoir le plus possible leur personne et leur œuvre, dans toute sorte d'afféteries thé&trales.Ilyavaitdéjà, pour eux, une tentation, poussant à ce travers, dans les grandes exigences du temps, relativement à une belle diction et à la mimique qui devait raccompagner, dans la grande importance que Ton attachait à ces deux points, ainsi qu'à d'autres choses extérieures. Quintilien trace à l'orateur débutant des préceptes détaillés sur les moyens de former sa voix, sur les qualités nécessaires d'un bon organe, qui doit embrasser toute la gamme des sons, ainsi que sur la manière d'éviter les extrêmes du haut et du bas, sans tomber dans la monotonie ; il lui conseille de se garder d'un débit affectant le chant, auquel se laissaient aller la plupart des orateurs d'alors, et traite d'une manière tout aussi détaillée du geste et de la mimique, du costume et de toute l'habitude extérieure de l'orateur, auquel il recommande de prendre, pour achever son éducation, non-seulement les leçons d'un musicien, mais aussi celles d'un acteur Ml va sans dire que ces r^les et toutes les recommandations analogues s'appliquaient également au lecteur. Pline le Jeune, apprenant qu'il lisait mal les vers, résolut de faire lire ses poésies par un affranchi, devant un cercle d'amis ; cependant, il étaiten doute sur la question de savoir s'il devait lui-même assister, avec la mine d'un indifférent, à cette lecture, ou l'accompagner, commefaisaientbiendes gens, de murmures, d'un jeu de physionomie et de gestes; mais, estimant sa gesticulation aussi défectueuse que sa lecture, il prie, dans son embar-

^ Oointilien, XI» 3, 14 ; voir aussi 1, 10 et 11.

ras, Suétone de le conseiller ^ Perse, décrivant Taffectation des lecteurs, nous les montre occupant leur siège élevé au-dessus des autres, vêtus d'une toge de fète^ éblouissante de blancheur, bien frisés, une bague garnie d'une grosse pierre précieuse au doigt, puis commençant leur débit avec des regards languissants et en balançant le cou à droite et à gauche, du ton le plus mélodieux qu'était susceptible de prendre leur gosier^ assoupli par de longs exercices de solfège'. Quelquefois, ils paraissaient avec une cravate, de laine roulée autour du cou, pour ménager la voix ou annoncer un rhume ; mais en réalité, ils ne faisaient par là, dans Topinion de Martial, que se reconnaître aussi incapables de parler que de se taire '.

La manière dont se présentaient les lecteurs, ainsi que les applaudissements de l'auditoire, rappelait le théâtre. Bien que les auditeurs, invités personnellement ou par lettres, fussent en majeure partie des amis, ou du moins des gens assez bien élevés pour ne pas ménager leurs applaudissements, surtout quand ils étaient eux-mêmes écrivains, et attendaient la pareille des assistants, à leurs propres lectures, beaucoup de lecteurs, et peut-être même la plupart, ne négligefluent pas de se pourvoir encore d'un renfort d'applaudisseurs et declaqueurs payés. A l'époque de Trajan, les avocats des parties en usaient de même ; mais il est possible que cette déplorable habitude ne se fût glissée dans les débats des tribunaux que sous l'influence contagieuse des récitations. Dans celles-ci, quelque pro-

I Pline le Jeune, Lettres, IX, 34.

< Perse, I, 15-18, 98 avec les notes de Jahn.

> Martial, VI, 41 ; lY, 41 ; voir aussi III, 18 et XIV, 142.

lecteur du poète mettait à la disposition de celui-ci des affitmchis doués de fortes voix, auxquels on assignait certaines places bien choisies, notamment aux extrémités des bancs, et qui, à un signe convenu du chef de claque ou «directeur du chœur b, éclataient en applaudissements bruyants; ou bien aussi, Ton engageait, dans ce but, des personnes de Tauditoire même, moyennant le cadeau d'un manteau déjà porté, la promesse d*un bon repas (parasites que, par une sorte de calembour intraduisible, sonnant à peu près comme la désignation latine d' a applaudisseurs de table», on appelait Laodicènes],' ou une offre d'argent directe. La paye de ces gages se faisait ouvertement, sans la moindre vergogne, dansles basiliques, où avaient b*eu les débats des tribunaux, et Pline raconte même que deux de ses esclaves les plus jeunes venaient d'être ainsi engagés, au prix de trois deniers chacun, pour applaudir; il y a donc lieu de présumer qu'aux récitations les choses ne se passaient pas autrement; mais les taux du salaire variaient sans doute, selon l'haLUeté du claqueur dans son art, et la modulation qu'il savait imprimer à sa voix, en criant. Ainsi les lectures étaient accompagnées, de la part des auditeurs, de battements de mains, d'acclamations de tout genre et degestes de ravissement ;, on se levait pour féliciter le lecteur et lui témoigner son admiration, on allait môme jusqu'à lui envoyer des baisers de toutes mains ^

Mais l'intérêt le plus vif pour la chose, la meilleure volonté et la plus grande civilité ne suffisaient pas, chez la plupart des auditeurs, pour répondre toujours, jusqu'au bout, de leur détermination à faire bonne mine, en subissant le tourment de lectures continuelles, qui souvent remplissaient

* Géraud, p. 190, 193. ~ Pline le Jeune, Lettres^ II, 14.

des journées entières. Pline, il est vrai, dont Tenthou-* siasniepour la littér&ture et la profession littéraire ne connaissait point de bornes, ne s'en lassait jamais^ person* nellement^ et ne refusait pas facilement l'invitation à une lecture, mais tout n'était pas rose dans ce qu'il fut à même d'observer, n Cette année» (l'an 97 de notre ère), écrit- il dans une de ses lettres S a a apporté une riche moisson d'œuvres poétit[ues. Pendant tout le mois d'avril, il ne s'est presque pas écoulé de jour sans une lecture. Je suis heureux de voir que la science fleurit, que les esprits se mettent en évidence et se distinguent. Mais on est paresseux à se réunir pour écouter. La plupart des personnes s'asseyent aux alentours de la salle, y font leurs causeries, en se faisant avertir, de temps en temps, si le lecteur esl entré, s'il a terminé son préambule, ou déjà débité une bonne partie de son rouleau ; alors seulement elles arrivent, mais lentement et avec hésitation ; néanmoins elles ne restent pas jusqu'àla fin, mais s'en vont sans l'attendre, quelques-unes clandestinement et à la dérobée, les autres ouvertement et sans se gôner. Les gens qui ont le plus de loisirs, lors même qu'ils ont été invités longtemps d'avance et avertis à plusieurs reprises, ou ne vieûnent même pas, ou bien, s'ils viennent, ne manquent pas de se plaindre de la perte de leur journée, par la raison môme qu'ils ne l'ont pas perdue. Aussi, ceux que l'impudence et la paresse du reste de l'auditoire ne découragent pas du beau zèle avec lequel ils persistent à écrire et à faire des lec- * tures, méritent-ils d'autant plus d'éloges et de succès dans leur application. j> Dans une autre circonstance, Pline rapporte, avec indignation, à un ami que, récemment, à la

> I, 18. — Lehre, ouvrage déjà oité, p. 182. .

lecture d'un excellent ouvrage, deux ou trois des auditeurs sont restés assis à leurs places, avec Timpassibilité de véritables feourds-muets. Que de paresse, s*écrie-t-il, que d'impertinence, d'inconvenance, de démence môme, dans la conduite de ces gens qui passent toute la journée à offenser une personne, et quittent comme un ennemi celui chez lequel on est venu à titre d'ami particulier M Lui-même était un modèle pour l'observation de tous les égards. Il raconte comment, sprès une lecture, il s'avança vers le jeune poëte, l'embrassa, le combla d'éloges et l'encouragea à persister dans sa voie. La famille aussi, la mère, le frère du jeune homme étaient présents ; le frère en particulier avait excité l'attention générale, par l'intérêt vif et profond, anxieux d'abord, puis joyeux, avec lequel il avait suivi la récitation. Pline ne manqua pas de leur adresser également ses félicitations^ et aussitôt rentré chez lui, il écrivit au sujet de ce petit événement, une de ses élégantes petites épttres, afin de répandre aussi au dehors la nouvelle de l'heureux succes du jeune poêle. Une lecture pareille était, pour les cercles littéraires, l'événement dont on s'entretenait les jours suivants, puis la librairie entreprenait la propagation de Fouvrage, ainsi introduit auprès du public.

Avec la grande importance des récitations pour la vie littéraire de Rome, on peut admettre que les empereurs les honoraient souvent de leur présence, d'après ce qui a déjà été rapporté d'Auguste. Claude, empereur, pour réciter ses nombreux ouvrages*, avait un lecteur; Néron, peu de temps après son avènement au trône, récita lui-môme ses poésies au théâtre, ce qui causa une telle joie qu'on

■ Pline le Jeune, Lettres^ VI, 17.

' Suétone, Claude, ch. xlu

78 CIVILISATION £T MŒURS ROHAIMES.

lui vota une fête d'actions de grâces et arrêta l'inscription en lettres d'or des poésies lues par lui, au temple de Jupiter capitolin\ Domitien, n'étant encore que prince, se fît également entendre en public V A partir du deuxième siècle, les lectures paraissent avoir eu lieu particulièrement à l'Athénée, où un local disposé en amphithéâtre y servait '.«Pertinax avait eu, le jour même où il fut assassiné, Fintention de s'y rendre pour entendre un poète ^; Alexandre Sévère y assista souvent aux conférences et aux récitations des poètes et des rhéteurs grecs et latins '•

Enfîn, l'introduction de la coutume grecque du renouvellement périodique de concours de poésie réguliers, à Rome, y vint également ouvrir aux poètes la perspective de l'honneur, auparavant inouï, du couronnement, et donner ainsi un stimulant tout nouveau à l'ambition poétique. Il existait déjà un pareil agon ou concours, pour la poésie grecque, dans les Augustales, à Naples, fondées en l'honneur d'Auguste, dans la deuxième année de notre ère, que l'on célébrait de quatre en quatre ans, au mois d'août, et qui, dans le monde hellénique, étaient comptées parmi les plus brillantes et les plus célèbres solennités de l'espèce ®. Claude y fit jouer une comédie grecque de son frère Germanicus, dont il ne négligeait aucun moyen d'honorer la mémoire, et lui décerna le prix, suivant la décision des juges ' ; lui-même y parut en costume grec \

' Suétone, Néron, ch. x.

> Le même, Domitieni ch. il.

3 Sidoine Apollinaire, H, 9 ; IX, 1.4.

* U . A. Vie de PertinaXy ch. xi.

B Ibid., Vie d'Alexandre Sévère, cb. xxxiy.

* Krause, dans VBncyclopédie de Stuttgardt, art. AuffttstalHi» ^ Suétone, Claude, ch. xi.

* Dion Cassius, LX, 6.

Stace aussi, en l'an 90, y remporta le prix, consistant en une couronne d'épis \ A Rome, le premier concours de poésie avait été Tagon Ncronien ; mais, comme on Ta déjà fait observer, il ne fut institué que pour la glorification de Néron, et il passa presque sans laisser de traces, dans la poésie latine. Le concours ou agon capitolin, fondé par Domitien en Tan 86, et qui se tenait aussi de quatre en quatre ans, acquit une importance d'autant plus grande. Le concours pour le prix d'éloquence grecque et latine, dont le sujet constant était l'éloge de Jupiter capitolin, par lequel, dans les premiers temps, s'ouvrait le programme, ne tarda pas à y tomber en désuétude ; mais le prix de poésie grecque et latine, unique dans son genre, que l'on y décernait également, resta, dans tout l'empire romain, le but suprême de l'ambition des poëtes, et Tespoir de recevoir, sur la décision des juges, de la main de l'empereur, cette couronne , tressée de branches de chêne , conduisait les poètes les plus remarquables par leur talent, des pro-» vinces même les plus lointaines, dans la capitale, sans que la mer fût un obstacle. Dans lé cas d'insuccès, ils pou-* paient se consoler avec la pensée qu'on voyait d'un œil de dépit, à Rome, toute adjudication de prix à des provin* ciaux; du moins* l'Africain P. Annius Plorus,' qui échoua dans un des premiers concours, avec une poésie sur le triomphe de la guerre contre les Daces, assure-i^il que l'auditoire avait unanimement réclamé le prix pour lui^ mais que l'empereur avait refusé, ne voulant pas que la couronne du grand Jupiter échût à l'Afrique^ La question de savoir qui obtiendrait, au prochain concours, cette

* stace, SUveêy H, 2, 6 ; V, 3, 225, elc. (Ghalcidicœ cerealia dona co< rome);

couronne capitoline, était naturellement un sujet de discussions fréquentes, dans les cercles littéraires de Rome \ Stace aussi la brigua en vain, probablement en Tan 94; un certain GoUinus, qui l'avait reçue, paralt-il, en 86, nous est totalement inconnu, et nous ne connaissons guère que de nom. un frère du poète satirique Turnus, le poëte tragique Scévus Mémor, qui l'eut sous Domitien '• Tout récemment, on a découvert à Rome le monument tumulaire d'un jeune Romain, Q. Sulpicius Maximus, mort à rage de onze ans et demi à peine : or, d'après l'inscription du tombeau, cet enfant, s'étant présenté, comme candidat pour te prii, à l'agon capitolin de l'année 94, concurremment avec cinquante-deux poètes grecs, avait su, par son génie, élever jusqu'à l'admiration la faveur que lui attirait sa tendre jeunesse, et était sorti avec honneur de la lutte. Ses quarante-trois hexamètres grecs, improvisés par lui, sur le thème a comment avait dû parler Jupiter, quand il tança le dieu du Soleil d'avoir confié son char à Pbaéton j>\ sont également gravés sur le monument, les parents n'ayant pas voulu qu'on les crût influencés, dans leur jugement, par l'amour qu'ils avaient pour leur fils. Ces vers témoignent d'une forte étude de l'art épique des Grecs. De deux épigrammes grecques à la louange du défunt, l'une dit que la maladie et l'épuisement l'ont emporté^ parce que son esprit se donnait jour et nuit aux muses ^ En l'an 110, L. Valérius Pudent d*Histonium, âgé de 13 ans, eut le prix que les juges,

i Martial, IX, 35, 9.

' M. Herz, De Scœvo Memore poeta traçât Breslau (ind. I, Pâques, 1869).

' G. L. Visconti, H sepolcro del fanâuUo Q. Suipicio Massimo, Roma,

comme on Ta déjà vu plus haut, lui décernèrent à Tunanimité. Si certain passage d'Ausone ', dans lequel il e^t question d'un troisième adolescent lauréat, se rapporte effectivement, comme il parait, à Tagon capitolin, il en faudrait conclure. que la compétition de poètes aussi jeunes n'y était pas une rare exception. C'est toutefois, là, tout ce que nous savons des couronnements postérieurs de poètes, bien que, selon toute probabilité, il y en eût encore dans la suite, régulièrement tous les quatre ans, et que cet usage se maintint jusqu'aux derniers temps de l'antiquité. Du reste le caractère hellénique de la fête s'exprimait, au moins sous Domitien, aussi dans son appareil extérieur. L'empereur y présidait, en manteau de pourpre grec et en souliers grecs, portant sur la tète une couronne de feuillage d'or, ornée des images des trois divinités du Gapitole, Jupiter, Junon et Minerve. Les assesseurs et juges du concours étaient le flamine de Jupiter et le collège sacerdotal de la maison Flatienne, dans le même costume, à cela près que leurs couronnes offraient en outre le portrait de l'empereur. Plus tard, les collèges sacerdotaux alternèrent, dans la direction des concours, sous la présidence de l'empereur. L'éclat et la solennité de cette réunion de fête, la présence des plus hauts personnages de la cour et des plus grands dignitaires de l'empire, la couronne, donnée de la main de l'empereur, l'importance historique du lieu pour le monde entier, tout cela se réunissait pour faire quelque chose d'unique dans son genre, et d'enivrant, de l'honneur du couronnement d'un poète. Le souvenir s'en conserva vivant, au moyen âge, et l'usage s'en

^ Professoresy V, 4 : Tu p»ne ab ipsis orsas ÎDcunabalis Dei poeta Robitis sertum coronae prœfereRS Olympia Puer celebrasti Jovem.

T. IV. e

82 CIVILISATION KT MŒURS ROMAmES.

renouvela, dans les villes d'Italie, depuis la fin du treizième siècle. A Padoue et à Prato, l'on couronna des poètes, dès avant Pétrarque, et Dante se consolait, dans son exil, de Tespoir de participer un jour à cet honneur, dans la chapelle de Saint-Jean, à Florence. Pétrarque, invité simultanément, dans sa retraite de Vaucluse, par Funiversité de Paris et par le sénat romain, à recevoir publiquement la Couronne de laurier, se décida de préférence à la ceindre à Rome, «c sur les cendres des grands poètes de l'antiquité. j> tJn dimanche de Pâques, le 8 avril 1341, son couronne* ment solennel eut lieu au Gapitole, dans la salle de réunion, du sénat, des mains du sénateur Ursus ; puis, la cérémonie terminée, le poète se rendit en procession à Saint-Pierre, et y déposa, avec humilité, le laurier qu'il venait de recevoir, sur l'autel du prince des apôtres ^

A côté de l'agon capitolin, Domitien célébrait encore chaque année, le 19 mars, une autre fête du même genre, & sa maison de campagne, près d^Albe : celle de Minerve^ à laquelle il avait voué un culte particulier. L'un des membres d'un collège institué par cet empereur était dé'» signé par le sort pour y présider, et chargé de prendre les mesures et les dispositions nécessaires pour cette fête, où des concours d'orateurs et de poètes accompagnaient des jeux scéniques et de magnifiques tueries d'animaux *i Stace y reçut trois fois, antérieurement à l'année 94^ avec des poésies sur les campagnes de Qermanie et de Dacie, le prix consistant en une couronne d^olivier, faite d'or', mais

t Grégorovitts, BitUHre de la VUie de Borne àU fMyen dge, VI, 207 k 216(eii allem.)-

* Suétone, DomUUn^ ch. iy.

* Stace, SUves, m, 5, 28 ; IV, 2, 65 ; V, 3, 227« — Toi^ aussi, dans Martial (IX, 23), des vers adressés à un certain Garus, couronné à fcette

qui n'était pourtant pas, cela va sans dire, en aussi haute estime que la couronne capitoline, de feuillage naturel de chêne. Cette fête cessa, sans doute, avec la mort de Domitien. On ne sait rien de bien précis sur les autres concours de poésie postérieurs de Rome, non plus que sur le renouvellement des Néronées^ par Gordien III.

Les poètes, dans les deux siècles de la période qui nous occupe, ne manquaient donc pas plus d'occasions de se faire entendre et de briller^ que l'attention et l'intérêt du public, les applaudissements, les hon-* neurs et la gloire ne leur faisaient défaut; tout cela leur était même assuré dans une plus large mesure qu'à nulle autre époque. Mais la poésie ne procurait pas d'avantages matériels, ni surtout de revenu, attendu que les libraires, en ce temps-là, où Ton n'avait pas même Tidée de la propriété littéraire, et qui ne leur offrait, pas plus qu'àTau^ leur, la moindre protection légale, ne payaient naturellement pas d'honoraires ^ Un poète riche, il est vrai, pou- ' vait se contenter de la gloire, comme Lucain, qui se reposait sur ses lauriers dans des jardins richement ornés de marbre S ou comme le consul Silius Italiens^ qui ne con« sacra à la poésie que le soir de sa vie, dans ses villas magnifiquement décorées de statues etde*bustes nombreux, sur le riyage paradisiaque de la Gampanie'. Autrement,

féie, leqael avait ceint de cette couronne le front d'un buste de Domi<> tien :

Albanœ livere potest pia quercus olivœi Ginxerit invictum quod prior iUa caput.

i Géraud, Sur ki Uvrett p. 194 à 200. — Marquardt» Manuel, \, 2,

* Juvénai, VII, 97, etc.

' Pline le Jeune, Lettres, lU, 7 ; Martial, VU, 63, U :

Emeritos muais et Pbœlx> iradidit annos.

84 CIVILISATION ET MŒURS ROlIAmES.

faire de la poésie non l'ornement^ mais la tâche de sa vie, c'était extrêmement risqué, pour qui n'avait pas son existence assurée. Malgré cela, le nombre de ceux que la conscience d'un talent véritable, ou la confiance dans un talent imaginaire, faisait entrer dans cette voie était, assurément, très-grand, et il ne pouvait en être autrement, avec la multitude et la puissance extraordinaire des excitations et des tentations portant à la poésie ; mais très-peu, il est vrai, réussissaient à faire fortune, et les contempteurs de cet art, qui ne donnait pas de pain, les gens qui se targuaient d'être des hommes positifs et pratiques, pouvaient invoquer, à l'appui de leurs dédains, la condition misérable de la plupart des poètes et les doléances mêmes de ceux-ci. Ovide ne put se résigner à laisser la poésie, malgré les remontrances de son père, qui le pressait de renoncer à une occupation aussi ingrate, en lui rappelant qu'Homère lui-même n'avait laissé aucuA bien ^ ; mais, bieh qu'il eût de quoi vivre, Ovide aussi se plaignait du sort des poètes. Jadis, tel était son sentiment, dans le bon vieux temps d'Ennius, le po6te avait un nom vénéré et jouissait d'une haute considération; les richesses affluaient vers les poStes ; aujourd'hui , la poésie est tombée en discrédit, et l'on taxe d'oisiveté le service des Muses '. Si, à la plus brillante époque de la poésie latine, (Ht poète qui était une de ses premières illustrations a pu faire entendre ces plaintes, il en appert clairement que le dédain des Romains de la vieille roche, pour ]a poésie et les poètes, conserva dans tous les temps beaucoup d'empire. Dans, le Dialogue des Orateurs de Tacite aussi.

t Le même, Art d'akn^r^ UI, 403, etc.

on s'étend avec plus d'insistance sur les obser?ations dérivant de ce cours d'idées que sur l'éloge de la poésie. Indépendamment de la gloire^ on y regarde comme l'élément du bonheur des pofites, que, dérobés aux soucis, à l'agitation et aux mauvaises passions du monde, ils passent leur vie dans la retraite, au milieu de la belle nature, dans la solitude des forêts et des bocages» et que leur esprit a la chance de pouvoir se réfugier dans des lieux de pureté et d'innocence, de pouvoir se fixer dans des endroits sacrés ^ Mais, précisément dans l'ordre d'idées dérivant de la manière dont Tacite concevait la vie, l'homme ne devait pas fuir ainsi le monde, bien que notre auteur n'eût nullement pour la poésie l'aversion qu'il prête, dans son dialogue, à l'adversaire des poëtes. La poésie et les vers, fait-il dire à ce dernier, ne procurent aucune espèce de dignité à leur auteur, ne lui rapportent même aucun avantage durable : on n'obtient par eux qu'un plaisir très-court, de vains et stériles éloges. Même quand le poète a passé toute une année, avec force veillées, à terminer son œu\re, il est encore obligé de courir partout et de solliciter, pour trouver des personnes de bonne volonté qui condescendent à en écouter la lecture, et tout cela ne se fait pas sans argent : car il est obligé de louer une maison, de faire arranger une salle de lecture, de payer la location des banquettes et de faire porter des invitations ; or, de quelque mirobolant succès que sa lecture soit couronnée, dans un ou deux jours c'en est fait de la récompense qu'il en tire; de vagues applaudissements, de vaines paroles et un moment de plaisir fugitif, voilà tout ce qu'il en a.

^ Tacite, Z>la/., ch. xn, etc.

La gloire même des poëtes est peu de chose, les médio* crités parmi eux ne sont connues de personne, les bons nfi le sont que d'un petit nombre de personnes; il est eitrômement rare que la renommée d'une lecture se répande dans toute la ville, à plus forte raison dans les provinces. ^ La moindre partie des étrangers venant à Rome de provinces lointaines, comme l'Espagne et l'Asie Mineure, font visite en personne aux poëtes les plus célèbres, et, alors, ils se contentent de faire connaissance de la manière la plus superficielle avec le grand homme. Quelle différence, à tous égards, de la position d'un ora-* teur éminent, auquel échoient la richesse, les honneurs, l'influence et une réputation universelle M Martial, pfireiUeraent, conseille à un ami de quitter l'Hélicon, n'offrant que des bravos sonores, mais stérilesi et de se tourner vers le Forum, où, dit-il, « on entend sonner les espèces, tandis qu'autour de nos estrades et de nos chaises, qui ne rapportent rien, on n'est frappé que du son creux des baisers qu'on vous envoie de la main. » Rencontrait*on des gens en manteaux râpés, à Rome, on pouvait être sûr que c'é« talent les Ovides et les Yirgiles du temps. L'homme intègre, savant, aimable, allait grelottant dans un capuchon brun, uniquement parce qu'il avait le seul mais bien grand tort, il est vrai, d'être poôte. Un fils faisait-il des vers, le père devait se hâter de le renier *. C'est Juvénal qui s'est le plus étendu sur les misères de la vie des poëtes. Avant que l'empereur retournât ses bonnes grâces vers les muses affligées, les choses en étaient venues, à Rome, au point que des poëtes connus,

' Tacite, Dial., cb. ix, etc.

» Martial, T, 76 ; UI, 38 ; V, 66 ; X, 76.

^ LIVRE X. .— ISS BBLLEfihLKTTaBS. 87

câljëbres même, devaient se résigner, pour ne pas man-quer du nécessaire, à essayer d'entreprises industrielles des plus infimes, à prendre à bail soit une chambre de bains h Gabies, soit un four banal h Rome, ou à. se faire commissaires priseurs.; car les riches n'étaient prodigues que de leurs éloges. Un po6te venait-il présenter ses hommages à un riche patron, il apprenait que celui^i faisait des vers lui-même et ne croyait devoir s'incliner que devant Homère seul, à cause de la prééminence qu'emportait une gloire millénaire. Pour leurs dépenses de luxe, les riches ne manquaient jamais d'argent; ils avaient toujours de quoi repaître un lion apprivoisé, mais il ne leur restait jamais rien pour le poSte, comme si celui-ci avait l'estomac plus large. Tout au plus ils consentaient à lui prêter une maison vide, depuis longtemps fermée et condamnée, aux murs couverts de taches d'humidité, pour y di^aniser une lecture^ mais sans même lui donner l'argent nécessaire pour faire élever l'estrade, ou payer la location des chaises et des bancs. Mais de quoi la plus grande gloire servait-elle au poète pauvre, lorsqu'il n'y trouvait absolument pas autre chose que de la fumée? Stace lui-même, ce pojSte tant vanté, n'avait rien

à manger, quand il ne trouvait pas l'occasion de vendre, au pantomime Paris, quelque libretto encore neuf^ pour une pantomime comme Agave , avec un rôle principal très-avantageux pour l'acteur. Et néanmoins, il y en avait tant que la maladie chronique incurable du besoin d'écrire ne lâchait pas, s'invétérant dans leur esprit, et les portes ne cessaient pas de faire la nuit^ dans leur cellule, à la lueur d'une lampe solitaire, des poésies sublimes, à l'effet de voir leur maigre visage immortalisé dans un buste portrait, couronné

de lierre. Mais comment était- il possible que Tesprit s'élevât à l'enthousiasme poétique, pendant que le corps souffrait de privations et rappelait^ jour et nuit^ les exigences des besoins à satisfaire? L'esprit d'un homme qu'agitait le souci de se procurer un drap de lit^ ne pouvait, évidemment, se lancer dans l'espace des grandes contem plations poétiques; l'imagination de Virgile même se fût trouvée paralysée, s'il n'avait pas eu un esclave pour le servir, et une habitation passable; et l'on demandait à un Rubrénus Lappa» obligé de mettre en gage sa vaisselle et son manteau, pour écrire sa tragédie d'Âtrée, de s'élever à la hauteur du cothurne antique. Une âme affranchie de tous les soucis terrestres, entièrement remplie du désir de la solitude des bois, des grottes et des sources, où se plaisent les muses, n'était-elle pas seule susceptible d'ac-« quérir la véritable consécration poétique? Ainsi passaient, en vains efforts, les années que l'on eût pu utilement employer à se faire une position ou une fortune, par l'économie rurale, dans la marine, ou au service militaire; l'âge arrivait, l'indigence ou ledénûment avec lui, et le poète, quelque bien que l'on parlât de lui, finissait par maudire son sort et sa muse. Il en était autrement jadis : au temps des Mécène, des Gotta, des Fabius, il était très-avantageux d'avoir un air de pâleur et de rester sobre, même à l'époque du carnaval de décembre ^ C'est que la pâleur

' Javénal, VII« 36-97. — M. Friedlœnder, frappé du manque de liafson et de Tespëce de contradiction qui existe, entre ce tableau désespérant de la misère des poètes et des gens de lettres, dans la VU* satire de Ju- ▼énal, et le conunencement^notammeat les 31 premiers vers de celle-ci, où on leur donne, au. contraire, Tespoir du secours efficace de la protection d*un empereur aiHiant la poésie (Adrien sans doute), croit que cette satire n'a pas été composée d'un trait, mais que le tableau, probable-

était regardée comme ud attribut de dignité extérieure aussi nécessaire à Térudit, au poëte surtout, que la barbe au philosophes Quand Oppien se trouva mauvaise mine, dit Martial % il commença à écrire des vers.

Cependant la description de Juvénal, outre qu'il charge par trop les couleurs, manque aussi d'exactitude^ en ce qu'elle présente l'indigence et le besoin comme le sort inévitable et fatal de tous les poètes dépourvus de fortune et répugnant à une industrie. Il est certain que^ dans ce casycommerdans toutes les circonstances où la production littéraire n'est pas immédiatement réalisable avec profit, ils n'avaient absolument pas d'auti*e ressource que la faveur et la libéralité des riches et des grands ; mais peut-être aussi leur étaient-elles plus largement acquises qu'à nulle autre époque ; car, alors, régnait toujours encore l'opinion, généralement répandue dans toute l'antiquité grecque et romaine, que la richesse, la noblesse et une haute position imposent de grandes obligations^ et que la possession d'une grande fortune, notamment^ oblige à faire beaucoup^ non-seulement pour le bien public, mais aussi pour les particuliers, en mettant le riche en devoir de disposer largement de son superflu, en faveur de plus pauvres que lui. On attendait particulièrement des grands de Rome l'exercice d'une libéralité prinçière, et comment celle-ci ne devait-elle pas profiter tout particulièrement aux poètes, à une époque où l'intérêt pour la poésie était aussi vif et aussi général? Il est vrai, toutefois, qu'elle ne s'exerçait plus sur une échelle aussi grandiose qu'autrefois.

ment déjà fait sous Trajan* ne se trouve uni avec ce qui précède que par Teffet d'un raccordement postérieur, assez maladroit. * Jahn, ad Penkum^ 1, 24.

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