VU
90' CIVILISATION BT MŒDRS ROHÀUIES,
Aussi Pline le Jeune se plaint-il de ce que la bonne vieille coutume de récompenser les poôtes de leurs élog^es, avec de l'argent, fût, insensiblement^ tombée en désuétude ; lui* môme y était resté fidèle, et il crut devoir répondre à une poésie, dans laquelle Martial lui avait fait honneur^ en faisant cadeau à ce poète, qui allait retourner dans sesfoyers, de l'argent nécessaire pour le voyage ^ Martial, du reste, ne manquait pas ailleurs non plus de généreux protecteurs. Les récriminations de Ju vénal même, sur la lésinerie des riches, font entrevoir qu'ils regardaient^ toujours encore^ en quelque sorte comme un devoir de secourir les pofites, et qu'en y manquant ils excitaient le mécontentement des cercles littéraires, et s'exposaient à faire mal parler d'euxmêmes. D'un autre côté, les poëtes, dans ces circonstance^ n'étaient pas seuls à recevoir; il dépendait d'eux de faire, en retour, plus qu'on-ne leur avait accordé ; car l'honneur et la renommée dans le présent, une mémoire éternelle et un nom immortel auprès de la postérité, étaient comptés parmi les plus grands biens par les hommes de ce tempslà, ainsi que de l'antiquité en général. Or, qui était à môme de mieux procurer ces biens que les po6tes * ? Les grands tenaient d'ailleurs^ en outre, à être guidés par la poésie, dans tout le cours de la vie; avant tous les autres arts, elle était destinée à'velever et à glorifier tous les événements considérables de l'existence. L'idée que, sans cet ornement, il manquait quelque chose à la condition même la plus privilégiée^ conserva longtemps son empire et ne se perdit jamais entièrement, bien qu'elle se manifest&t de plus en plus rarement. Les hommes du high life de ce temps
' Pline le Jeane, Lettrée, UI, 21.
s CicéroD, Pro Archia, p. 9, 20, U, 28, etc.
avaient donc besoin des poêles, dans ce sens, et étaient très-disposés, dans leur propre intérêt, à les obliger et à se les attacher solidement. Seulement, il faut bien dire aussi qu'il était dans la nature des choses que le nombre des poètes en quête de faveur et de libéralité, se trouvait^ toujours, être incomparablement plus grand que celui des personnages désireux de payer les éloges des poètes.
Ici également les empereurs prêchaient d'exemple. Eux aussi, naturellement, attendaient, exigeaient miême, avant tout, des poètes contemporains la glorification de leur gouvernement et de leurs actes, de leur personne et de leur maison, de leurs constructions et autres grandes en-* treprises, de leurs fêtes et spectacles, et ils provoquaient même directement ces louanges. Ainsi faisait notamment Auguste aussi. Il est certain que chaque règne, dans cette période, a eu sa littérature poétique propre, exclusivement vouée à sa glorification. Deux ans ne s'étaient pas écoulés, depuis l'avènement de Trajan au trêne impérial, que Ton vit paraître, à la place des ce molles poésies » de naguère, à la louange de feu Domitien, des «poésies graves)), célébrant le nouvel empereur ^ La glorification de l'empereur arriva même à être si bien regardée comme le thème le plus naturel de toute poésie, que des poètes marquants, des poètes épiques en particulier, qui, d'habitude, choisissaient néanmoins d'autres sujets, des sujets mythologiques surtout, comme les moins compromettants, crurent nécessaire de s'en excuser, ou du moins de déclarer qu'ils ne se croyaient point ou ne se sentaient pas encore de force à entreprendre une autre tâche plus haute, qu'ils réservaient de s'y essayer, unjour, pour le temps où ils seraient
' Pline \e Jeune, Panéçyriqtie de Trajan, 54.
92 CIVILISATION ET MŒURS ROMAlNtiS.
mieux préparés, etc. *• Mais, abstraction faite de la gloire qu'ils en attendaient, les empereurs se croyaient évidemment^ d'ordinaire, une certaine obligation de témoigner de leur intérêt pour la poésie par des subventions et des honoraires^ payés aux poëtes éminents, et Ton était habitué à les considérer comme les patrons et protecteurs naturels et suprêmes de la poésie^ ainsi que des pofites : aussi^ ces derniers s'adressaient-ils avant tout, avec leurs dédicaces et leurs hommages^ aux empereurs. Il faut ob« server toutefois que^ si des rhéteurs étaient souvent élevés à des postes lucratifs et influents, il n'y a pas d'exemple connu d'une position ou d'un sort pareil fait . à un poète, celui d'Horace excepté, auquel Auguste voulut conférer le secrétariat impérial, que le poète refusa pourtant. Le plus probable est que l'on s'acquittait ordinairement, envers les poëtes, par de fortes gratifications en argent.
On pourrait se faire une idée des prétentions et des espérances que l'intérêt si vivement témoigné, par Auguste^ en faveur du nouvel essor de la poésie, faisait naître dans le monde des poëtes du temps^ même sans l'assurance d'Horace que c'était déjà l'espoir de tout le monde de voir arriver les choses au point qu'il suffirait d'informer Auguste du fait que l'on se vouait à la poésie, pour obtenir de ce prince les moyens de vivre et l'encouragement à continuer'. Une anecdote, rapportée par Macrobe', fera juger de l'indiscrétion et du sans- façon des requêtes de ces poëtes, qui assaillaient ce prince avec leurs dédicaces et leurs hommages. Un Grec lui avait présenté, plusieurs jours de
' Stace, Thébaîde, I, 17-33 ; SUves^ IV, 4, 95 ; Achilléide, 1, 19. > Horace, Épitres, 11, 1, 226-228 ^ Salurnalett H, k f.
suite, de petites flatteries en vers, dès qu'il le voyait sortir du palais, sans qu'Auguste parût y faire attention/ Dans la suite, ce prince^ voyant encore une fois son homme s'avancer vers lui, nota lui-même quelques vers et les fit remettre à l'autre par une personne de sa suite. Le Grec les lut, se mit à exprimer de la mine et par gestes qu'il en était au comble de Tadmiration, puis^ s'approchant de la litière d'Auguste, il lui présenta quelques deniers, avec l'expression du regret que ses moyens ne lui permissent pas de donner davantage. Or^ cette incartade lui valut un présent de 100,000 sesterces. La finesse et la sûreté du tact d'Auguste, comme Horace se plaît à le dire h sa louange, ne se démentaient pas dans ses largesses aux ' poètes ; ses cadeaux princiers à Virgile et à Varius lui font surtout grand honneur '. Varius avait reçu un million de sesterces pour son Thyeste, représenté aux spectacles donnés pour la célébration du triomphe d'Actium ; Vir» gile fut surtout récompensé richement pour le sixième livre de YÉnéide^ contenant la glorification de la maison des Césars, et on dit qu'il laissa dix millions'.
Horace, qui estimait au-dessus de tout, dans la vie, l'aisance d'une modeste retraite, eut positivement à se défendre des offres d'Auguste ; plus que tout autre il eût été comblé de richesses et d'honneurs éclatants, s'il n'avait dédaigné les uns et les autres. En mourant, il institua Auguste son héritier '
Il y a lieu de croire que la libéralité des empereurs postérieurs devait aussi^ généralement, ôtre mise à contribution, dans une large mesure, par les poëtès ; on est d'au-
' Horace, /. e. 4.
' Virgile, éd. Ribbeck, p. XXX.
^ Suétone, Vie ^Horace.
tant plus fondé à l'admettre que presque tous les poëtes de ce temps adressent à l'empereur, dans leurs dédicaces, des allocutions flatteuses et des réclames de circonstance, si bien que^ non-seulement dans les panégyriques en vers^ composés pour des fêtes et d'autres occasions, poésies qui devaient certainement pleuvoir \ mais dans toutes les poésies, 7 compris celles qui, proprement^ ne rentraient pas dans cette catégorie, on commençait toujours, sinon par en adresser directement Thommàge à l'empereur, au moins par se réserver de le faire. Les Églogues de Calpurnius, par exemple, ofErent un échantillon des homma* ges adressés aux empereurs par des poëtes besoigneux. Ce poète avait bien trouvé un patron, qu'il appelle « Mélibée » et qui était poète lui-même, dans Galpurnius Pison peutrôtre, que nous aurons à mentionner plus loin. Ce protecteur l'avait mis à l'abri du besoin et sauvé de la nécessité d^échanger le séjour de Rome contre celui d'une province^ la Bétique ; mais cela n'empêchait pas le pro*tégé de continuer à se plaindre de sa pauvreté, qui l'obligeait à se mettre en peine pour gagner de l'argent^ et ne lui permettait pas de faire aussi bien qu'il le pourrait^ sans cette entrave. Il supplie en conséquence Mélibée de vouloir bien présenter ses poésies à l'empereur et devenir ainsi^ pour le solliciteur, ce que Mécène avait été pour Virgile ; car n'avait-il pas également accès dans les k appartements sacrés » de l'empereur, « du Phébus palatin y> (autrement dit de Néron)? Ce prince, qui venait de monter sur le trône, le poète le fait exalter par le dieu Faune et célébrer.
' U. A. vu d* Alexandre Sévère, t. xxxv : poette panegyricos dicontes ; Vie de Gallienf ch. xi : cum omnes poet» g^œd latinique epithalamia dixissent, idque per dite plurimos.
à tour de rôle, par les chants des pâtres. Le monde entier, tous les peuples l'adorent, les dieux le chérissent, avec son règne l'âge â*or a recommencé, il est un dieu descendu du ciel sous la forme humaine, et ainsi de suite. Une autre poésie contient la description d'un magnifique spectacle, donné par ce adieu juvénile p à l'amphithéâtre, construit en bois dans Tannée S7 ^
U résulte positivement de quelques données certaines, bien*qu'isolées et fortuites, que les empereurs ne laissaient pas sans récompense les auteurs qui leur dédiaient des poésies. Tibère récompensa magnifiquement le chevalier G. Liutorius Priscus, pour une élégie, généralement ap^^ plaudie, surlamortde Germanicus. Mais quand, en ran21, le fils de Tibère, Drusus, fut tombé gravement malade, le poète, dans l'espoir d'une nouvelle récompense, pour le cas où ce prince mourrait, composa d'avance une nouvelle élégie, et se laissa entraîner à en faire la lecture dans un grand cercle de dames de haut parage ; dénoncé pour ce fait) il fut condamné à mort par le Sénat^ comme coupable d'un crime de lèse-majesté*. U faut que Claude aussi ait été généreux pour les poètes, puisque «clés poètes nouveaux» pleurèrent sa mort •. Vespasien subventionna richement des poètes hors ligne : Saléjus Bassus notamment, qui était dans le besoin, reçut de lui un présent de 500^000 sesterces \ JuvénaP appelle l'empereur (Adrien
* HauptyDe carm. hucoL Calpumii et Nemesiani (1854), p. 16-26. — Calpurnius, EcL<, 1 (94), IV et VII. — Voir aussi Téloge en vers de Néron dans VAntkologie latine^ éd. Riese, U, 180, etc.
' Tacite, Annales, UI, 49, etc.; Dion Gaasius, LVII, 20. ^ Suétone {Tibère,^ cb. xtu) ne saurait être cité pour ce fait.
* Sénèque, Xud., 12, 13, v. 56.
* Suétone, Vetpaiien^ chi itu et suivants $ Tacite^ Diùloçw^ ch« lï.
;^ *vn,iàji;
sans doute) l'unique espoir des poètes ; seul ce prince protège encore les muses en deuil, en ce temps où elles n'ont ni faveur, ni assistance à attendre de nulle autre part ; il ne saurait permettre qu'un poëte puisse encore, désormais, être réduit à chercher son gagne-pain dans des travaux indignes de lui ; sa faveur et ses bonnes grâces puissentelles^ puisqu'il cherche autour de lui des sujets qui en soient dignes, devenir un aiguillon pour les jeunes talents. On rapporte que le poSte grec Oppien reçut de l'empereur (Septime Sévère probablement?) une pièce d'or pour chaque vers de ses poésies, dont il lui avait fait la lecture*.
Après les empereurs qui, avec la plus grande générosité, ne pouvaient cependant donner satisfaction qu'à une faible partie des demandes et des sollicitation^ qui leur étaient adressées, c'était, comme on Ta déjà dit, des grands de Rome que les poëtes attendaient et obtenaient surtout protection et assistance. Mais^ parmi tous ces patrons de la poésie, aucun n'égala Mécène, dont Timportance comme diplomate, homme d'État et cofondateur du nouvel ordre de ôhoses, se trouva, dès la génération subséquente, éclipsée par la gloire d'avoir été, en même temps, le plus noble protecteur « des honmies voués à Mer« cure j> *. Ce qui peut avoir contribué à cette gloire, indépendamment de l'unanimité des louanges enthousiastes des poètes les plus considérables du temps, c*est aussi la circonstance que Mécène, dans un âge plus avancé, oii, suivant Tacite, il lui restait plutôt l'apparence de la con-
> Suidas, Oppien» •— Bemhardy^ Histoire de la littérature grecque, II, 2, 659 (en allem.)- ^ Horace, Odes, U/17, 29.
fiance du prince que la possession réelle du pouvoir^ étant retiré dès affaires, eut sans doute plus de loisir pour reporter efficacement son intérêt de prédilection sur la littérature ^U sut, avec une merveilleuse sûreté de tact, distinguer, dans la foule des poètes, les talents réellement remarquables^ en partie mdme dès avant qu'ils n'eussent eu Toccasion de déployer leur génie, ee qui, peu facile à une époque où le dilettantisme poétique envahissait tout, devint plus difficile encore, quand on sut que le talent poétique était un moyen de gagner la faveur de cet homme puissant. Il &ut que le nombre de ceux qui s'arrogèrent, dans ce but, avec plus ou moins de droit, le nom de poBtes, ait été grand, puisque même la platitude et l'indiscrétion les plus vulgaires croyaient devoir recourir à cet expédient, et que l'on voyait se presser autour de4ui des gens qui se vantaient, en guise de recommandation, de faire les vers plus vite et en produire une plus grande quantité que personne '. Mécène clkoisissait ses amis, et les personnes admises à lui faire compagnie, sans distinction de naissance, de rang et d'avantages extérieurs; cependant, il ne considérait pas uniquement le talent et l'instruction ; il savait tenir à distance, non-seulement les éléments impurs, mais tous ceux qui pouvaient apporter du trouble. Il n'y avait pas à Rome, dit Horace, de maison plus nette, plus exempte d'intrigue ; chacun y était à sa place, et aucun ne cherchait à éliminer l'autre '• Aussi n'y trouvait-on pas facilement accès. Horace, qui, après la bataille
1 Tacite, Annalesy lil, 30; XIV, 52, 54. ' Horace, Sot., [, 9, 23* etc.
' ibidem, 48 à 52.
98 CIVILISATION ET 'mœurs ROMAINES.
de Philippes, n'avait plus d'autre ressource que son talenty et auquel, comme il dit lui-même, le besoin avait donné la hardiesse de faire de petits vers, fut recommandé à Mécène par Virgile et Varius, ces* bonnes âmes, par excellence-, dont il estimait l'amitié par«dessus tout. La première présentation fut courte ; le poëte^ qui avait pourtant alors presque vingt-sept ans, était si embarrassé, qu'il ne put exposer sa situation qu'en balbutiant. Quant à Mécène, il parlait généralement peu. Horace se croyait déjà oublié, quand, après un laps de trois trimestres, il reçut Tinvitation d'entrer avec Mécène dans une relation intime, qui dura ensuite, sans jamais être troublée, plus de trente ans, jusqu'à la mort presque simultanée de l'un et de Tautre ^t Mécène donna au poëte tout ce qu'il lui fallait et au delà*; il lui fit une position libre de soucis et lui procura un petit coin, dans une solitude charmante, avec un jardin, une source et un bois, sa «douce cachette a, dans les monts Sa|)ins; et tout cela, il le donnait sous la forme la plus délicate* Aussi quand, à un fige plus avancé, cet homme, toujours souffrant, de fréquentes insomnies notamment, et souvent troublé par des humeurs sombres, se montrait trop exigeant vis-à-vis d'Horace, dont la société lui étsdt devenue presque indispensable, celui-ci pouvait-il, en y mettant la finesse et ïe ton affectueux qui convenaient dans la circonstance, parfois décliner catégoriquement les invitations pressantes de son ami, sans que Mécène lui en vouMt jamais *. Encore dans son testament, le tninistre d'Auguste priait ce prince
' Horace, Sot., 1, 6» ôo, etc.; voir aussi 1, 5^ 40, etc. ' Le même, ÉpodeSf l, 31, etc:
* Horace Épitres, 1, 7.
de garder Horace Flaccus en aussi bon souvenir que luimême S Horace était évidemment, parmi les poëtes du temps, celui auquel il tenait le plus ; cependant il fascinait tous ceux qu'il attirait auprès de sa personne, nonseulement par son esprit, la délicatesse de ses manières et le vif intérêt qu'il prenait à leurs travaux, mais peutêtre plus encore comme maître dans l'art, par lequel les grands d'Italie se sont également distingués,' dans les temps modernes, de ceux d'autres pays, de converser sur le pied d'égalité avec des hommes considérables sous le rapport intellectuel. Il était ainsi mieux doué que tout autre pour devenir le centre d'un cercle formé de la plus haute aristocratie d'intelligence de son temps. Quelque nombreux que fussent les palais également ou* verts aux poëtes^ dans la suite, jamais on n'y revit une aussi brillante réunion, et aucun n'oSrit plus cet -accueil hospitalier de la maison dé Mécène, dont la masse imposante dominait, au milieu d'un vaste parc et de jardins, sur leshauteurs de l'Esquilin, procurant de ses étages supérieurs une vue aussi étendue que magnifique sur le tumulte de la ville, la campagne de Rome et les montagnes environ* nante^, sur Tibur, Ésules etTusculum*. Là s'élevèrent plus tard les tertres formés par la tombe de Mécène et par celle d'Horace, placée à côté. Après la mort de Mécène, les jardins et le palais devinrent propriété impériale. C'est des fenêtres de ce dernier que Néron contempla^ en 64^ l'incendié de Home;
Si, dans la suite» les rapports des poëtes -avec leurs hauts protecteut^ prirent généralement le caractère d'une
' Saétone; Vie d^Borace.
^ Beoker, Mmuel, I, 540^ etc.
position de clients, cela tenait bien en partie à ce qu'avec le. pAlissement de l'éclat de cet âge de splendeur incomparable de la poésie latine, dans toute sa fleur, le noble sentiment^ caractéristique pour le temps d'Auguste, d'une appréciation complète et délicate du génie poétique, se perdit aussi dans les cercles du grand monde. Mais c'était, sans doute, en grande partie aussi la faute des poètes eux-mêmes, auxquels, malgré toute leur présomption, manquait une ferme conscience de leur valeur propre, ainsi que le sentiment de dignité personnelle des hommes a qui avaient encore vu la république » , ce sentiment que le fils pauvre d'un affranchi de Vénusie savait faire respecter, môme vis^à-vis de son puissant bienfaiteur, issu .d^une race de princes étrusques. Que même de son temps, il est vrai, ce sentiment manquât à des. poètes mé* diocres et besoigneux, c^est un fait qui, s'il était nécessaire d'en avancer la preuve, ressort Assez clairement d'une pièce de vers, faite par un anonyme, à la louange de Messala, pauvre tissu de phrases, surchargées de détails my* thologiques et d'autres bribes d'une érudition d'écolier, où, dans certains passc^es, l'absence de goût va jusqu'à la niaiserie, et que Ton n'en a pas moins jugé digne d'être compris dans le recueil formé sous l'étiquette du nom de TibuUe. Dans cette pièce de vers, le poète prie que l'on veuille bien se contenter de sa bonne volonté, qu'il a parfaitement la conscience de sa faiblesse et connatt bien les défauts de sa poésie. 11 avait été, dit-il, autrefois dans i aisance, mais, réduit depuis à la pauvreté, il venait, maintenant, se mettre entièrement à la disposition de son protecteur ; que si Messala voulait seulement un peu s'intéresser à lui, cette faveur aurait, à ses yeux, autant de prix que Tor de la Lydie et la gloire d'Homère ; que même, si
ses vers ne devaient que rarement avoir la bonne fortune de venir sur les lèvres de ce patron admiré, jamais la destinée ne fempécherait de continuer à chanter sa louange; qu'il était prêt à faire bien plus encore et que, pour Mes-* sala, il n'hésiterait pas à braver en marchant les flots impétueux de la mer, à affronter seul de gros escadrons de cavalerie, ni même à livrer son corps aux flammes de l'Etna*.
Des grandes maisons de Rome, la plus aristocratique et la plus brillante était, vers le milieu du premier siècle, celle de ce Plson, connu comme le chef d'une conspiration contre Néron, laquelle devait le porter au trône, mais en réalité causa sa mort, en Tan 6S après Jésus-Christ. Sa munificence princière paratt avoir aussi tout particulièrement profité aux poètes *• Il n'était lui-même pas étranger à la poésie ; les vers chez lui coulaient de source, est-il dit dans une poésie composée à sa louange : il jouait aussi en maître de la cithare, et toute sa maison retentissait des effets multiples de Tingénieuse activité de ses habitants, car tout le monde s'y occupait d'art et de science. Une pièce devers, connue et très-supportable, au moyen de laquelle un poète, fort jeune encore, voulut s'introduire auprès de Plson, offre un échantillon, non dépourvu d'intérêt, de cette poésie de client. Elle commence par célébrer la gloire de sa race, puis prise l'excellence du chef actuel de cette* illustre maison, en faisant mention de l'insigne honneur du consulat qui lui est déjà échu ; elle vante sa noble prestance, son esprit plein de sérénité et de fran-chise, sa libéralité et son affabilité, puis sa belle éducation,
« Tibulle, IV, 1 à 8; 16, etc, 177, etc.
* Voir la notice sur Pison^ dans le supplément au tome I.
102 aVIUSATlON ET M(BURS ROMAINES,
son talent pour la poésie et la musique, son adresse à Tes* crime et au jeu de paume, etc., ainsi que son habileté au damier : portrait entièrement concordant, dans ce qu'il y a d'essentiel, avec celui que Tacite a donné de Pison. Dans sa conclusion, le poëte déclare que Tobjet de sa requête se borne au désir que Pison veuille bien le juger digne de la faveur d'être admis dans sa maison, ce qui le guidait n'étant pas la soif de l'or, mais le pur amour de la gloire. Qu'il se sentirait heureux de pouvoir passer sa vie avec Pison et régler, sur les vertus d'un tel patron, l'émulation qu'elles imprimeraient à ses propres poésies ; que certai* nementil irait loin, si Pison voulait bien lui ouvrir la carrière de la renommée et le tirer dé son obscurité. Virgile même, s'il n'avait pas eu un protecteur comme Mécène, serait peut-être resté inconnu ; et Mécène ne s'était pas contenté d'ouvrir sa maison à ce poëte seul, il fonda aussi la gloire de Varius et d!Horace« Sous l'égide d'un tel protecteur, les poètes n'avaient jamais à craindre l'indigence, pour leur vieillesse. Pison voulant bien exaucer ses vœux, le poëte promettait de le chanter, comme son Méoëne, en vers bien tournés ; car il se sentaivbien capable de transmettre un nom à l'éternité, s'il est permis de promettre de pareilles choses. Il sentait en lui le courage et la force d'en faire de grandes, pour peu que Pison voulût tendre la main au nageur qui l'implorait, et le tirer du réduit où son humble naissance et sa pauvreté le retenaient. 'L'esprit d'ailleurs, assuraitril, l'emportait chez lui sur le nombre des années, ses joues commençant seulement à se couvrir de leur premier duvet^ et sa vie ne touchant encore qu'à son vingtième été.
Après Néron, la position des poètes changea, à leur préjudice, avec celle de Taristocratie, dont ils dépendaient.
UVRE X. — LES BBIXBS-LBTniBS. i03
Beaucoup de grandes familles s'étaient ruinées, par leur faste et leurs prodigalités, d*autres étaient tombées vietimes de la haine, de la défiance ou de la cupidité du des- • potisme impérial. Avec Vespasien surgirent, à Rome, des hommes nouveaux, originaires des villes dltalie et des provinces, qui conservèrent leurs anciennes habitudes, contractées dans les conditions d'une vie plus restreinte, et Vespasien lui«->m6me donnait l'exemple d*une économie parcimonieuse? SousDomitien, les grands durent, déplus, se garder d'éveiller des soupçons, par tfrop. d'éclat et de libéralité, ou par l'étendue de leurs clientèles. Les pofites de l'époque eurent donc, certainement, des raisons pour soupirer après le retour non-seulement du boa temps de Mécène, mais aussi de celui des Sénèques et des Pisons. Quand Martial vint à Rome vers 63, à l'&ge d'environ vingt-trois ans^ la grande salle des Pisons^ remplie des portraits de leurs ancêtres, et les trois maisons de ses compatriotes, des trois Sénèque, à savoir du philosophe, de Junius Gallion et d'Annéus Mêla, père de Lucain, lui étaient ouvertes \ Elles tombèrent toutes, dansles années 6S et 66, et, vers la fin du siècle, la seule survivante de la grande famille des Sénèques était l'épouse de Lucain, Polla Ârgentaria, que Martial désigne encore, ei\ l'an 96, comme sa'patronne, en l'apostrophant du nom de « reine »*. Sojus Domitien, il n'y eut plus de protecteurs des lettres tels qu'avaient été les Pisons et les Sénèques, Vibius Grispus et Memmius Régulus (consul en 63)^; au moins
« Martial, IV, 40.
' Le même, X, 64; VU, 21 à 23.
^ Le même, XII» 36, 8, etc. — Peut-être aussi Martial vouIait-U nommer non Vibius, mais Passien Grispus, dont parla Sénèque (De fteneficUs, I, 15, 5; Q. JV., IV» prœf, 6, epigr. 6)
104 CIVILISATION ET BiGBURS ROMAINES,
voyons-nous les deux poëtes les plus éminents du temps, Martial et Stace^ s'évertuer à gagner la faveur de nombre de personnes, saus pouvoir néanmoins obtenir d'elles ce que la protection d'une seule leur valait largement, autre* fois.
Martial avait eu des rapports avec la cour, pour le moins déjà sous Titus. Il en avait reçu les privilèges de père de trois enfants, dans lesquels il fut confirmé par Domitien ' ; il avait aussi été promu à l'ord A équestre, par l'obtention du tribunat titulaire, que lui avait peut-être même déjà conféré Titus. Sa recommandation suffit pour faire obtenir le droit de citoyens à plusieurs solliciteurs ' ; il eut l'honneur d'être invité, dans l'occasion, à venir dîner à la grande table impériale % tandis qu'une demande de quelques milliers de sesterces, adressée par lui à l'empereur, ne fut point agréée, mais essuya un refus, non dis*
* Martial, 1, 101 (au sujet d*un esclave mort à T&ge de 19 ans) :
Illa mADus quondam studiorum tlda meorum Et felix domino notaque Cœsaribus.
Ces empereurs ne sauraient être, comme il semble, que Titus et Domitien, auxquels doit également s'appliquer» dans ce cas, la mention contenue dans cet autre distique (U, 95, ô) :•
Pnemia laudato tribuit mibi Gaes&r uterque, Natorumque dédit jura paterna Irium.
Même observation pour le passage analogue (IX, 97, 5) :
..... tribuit quod C^œsar uterque Jus mihi natorum
Quant à la confirmation» le poète la sollicite lui-même de Domitien, dans le suivant (II, 91, ô) :
.... Permitte videri, Natorum genitor credar ut esse trium.
'Martial, 111,96, 11.
* Le même, IX, 93.
gracieux cependant ^ En général, il paratt qu'il n'obtint jamais de l'empereur rien qui déterminât une amélioration réelle de sa position, bien qu'il trouvât toujours de nouveaux tours de phrase pour mendier, dans ce but, a sans timidité, ni embarras » , car nous ne voyons nulle part, dans ses vers, qu'il remercie de présents reçus. Il ne put même, paralt-il, obtenir la faveur que l'on fit passer un tuyau de l'aqueduc Marcien sur son bien de campagne et à sa maison de ville*. Ceci doit surprendre d'autant plus que Domitien aimait à lire les poésies de Martial, qui n'eut pas, autrement, osé se prévaloir^ à diverses reprises, de l'approbation de l'empereur \ Aussi notre poète était-il infatigable, quand il s'agissait de gagner, fût-ce par le moyen des plus basses flatteries, la faveur des affranchis et autres persoanes influentes de la cour; il fait l'éloge de tous en général et flatte, en outre, chacun d'eux en particulier, dans plusieurs poésies : ainsi le camérier Parthénius, le chef de l'office des pétitions et requêtes Ëntelle, l'inspecteur des tables Euphteae, Téchanson Éarin, TÉgyptien Grispin, qui fut probablement préfet du prétoire, qualifié de bouffon de cour par Juvénal, le vieil Étruscus^ déjà retraité, et un certain Sextus, qui paraît avoir été conseiller du cabinet d'études de l'empereur. Cependant Martial, pendant un séjour de vingt ans à Rome, s'était procuré^ dans l'aristocratie aussi^ de nombreuses relations^ qu'il s'appliquait à conserver et à multiplier, en conférant, comme il dit lui-même^ une gloire durable au plus grand nombre possible d'hommes haut
*MarUal,VI, 10.
* Imhof, Domitien, 138. — Martiali XI, 18.
»Marlial,IV, 27^y,6;yi,64, 14; VII, 12.
placés, par des mentions honorables dans^ses poésies, ces hommages dussent-ils ne rien lui rapporter \ C'est probablement par suite de ses anciennes relations avec les Sénèque qu'il s'était lié aussi avec Q. Ovide, qui avait accompagné en Sicile, dans Texil, Gésonius Maximus, un ami du ptiilosophe Sénèque *. Cet Ovide était, d'ailleurs, aussi le voisin de campagne de Martial^ près de Nomen* tum^ Dans le grand nombre d'hommes de condition sénatoriale auxquels Martial adresse des hommages, ou des flatteries, dans ses épigramn^es, auprès desquels il mendie, ou qu'il prie d'agréer ses remerctments, pendant les douze dernières années de son séjour à Rome (de 86 à 98), et le temps qu'il passa ensuite en Espagne, jusqu'à l'an iOl ou i02^ figurent le poSte Silius Italiens* (consul en 68) et ses fils \ Nerva, qui devint plus* tard empereur*, le riche orateur Régulus*, devenu fameux par l'office d'accusateur qu'il remplissait dans les procès de lèse -majesté, les frères Domitius TuUus et Domitius Lucain, tous les deux immensément riches ^, le poète StertiniusÂvitus (consul en 92), qui fit poser, en l'an 94, l-image de Martial dans sa bibliothèque % Pline le Jeune (consul en l'année iOO)%
< Martial, V, 15.
* Le même, VII, 44, etc. (Sénèque, leUm,. 87, 2) ; IX, 52, etc. ; X, 44 (au sujet d'uD voyage d*Ovide, déjà vieux, dans Tlle de Bretagoe).
» yil, 93; voir aussi I, 105, IX, 98; XHI, 119.
* Martial, IV, 14 (peut-être la pièce de vers par laquelle il s'introduisit auprès de lui); YI, 64, 10; VU, £3; VIII, 66; IX, 86 ; XI, 48, etp.
* 1, 12, 82, 111 ; U, 74, 93; lY, 16 ; V, 10, 63; VI, 38; VU, 16, 21 ; voir aussi V, 28, 6.
M, 86; lU, 20; IX, 51 (pourXucain ; quanta Tullus, voyez Pline le Jeune, Lettres, VIII, 18); voyez aussi V, 28, S.
* IX, Prsf. ; X, 96. — Henzen^OreUi, 6446.
' Martial, X, 19. — Mommsen , Renseignements biographiques sur
le ponte ArruDtius Stella (consul en iOi)\ L. Appius Norbanua Maximus, vainqueur de L. Antoine Saturnin, puis consul une seconde fois en 103% Licinius Sura (consul en 102), le plus puissant des amis de Trajan' et plusieurs autres.
NaturellenQenty Martial chercha et trouva aussi des protecteurs dans. Tordre équestre, auquel appartenait Télégant Atédius Mélior, qui donnait de si excellents repas, dans sa belle maison avec jardin, sur le mont Gélius ^, ainsi que d'autres amis^ fort aisés, du po6té.. Parmi ceux de ses amis qu'il a chantés le plus souvent, figure pourtant aussi un centurion, Aulus Pudent, qui ne parvint * môme jamais à obtenir, .paralt-il, ce qui formait le but de toute son ambition, la place de primipilaire , conférant la dignité de chevalier. Martial eut, de même, avec d'autres centurions, des liaisons auxquelles il attachait du prix, à en juger par la mention honorable qu'il en fait dans ses vers.
Enfin, parmi les personnes, plus ou moins riches ou considérables^ dont il crut devoir rechercher Tamitié ou les bonnes grftces, nous nommerons encore G. Jules Proculus, l'Espagnol Térence Priscus, probablement celui auquel Plutarque aussi dédia son traité de defectu oracu--
Pline lé Jewfie (Hermès^ III, 108, en allem.)- Le GéciUus Sécundus dont Martial parle ailleurs (VII, S4) est une autre personne (Mommsen, p. 79, 1) ; mais le doctus Sécundus du livre Y (80, 7) est peut-être Pline, et le Sévère, chargé de présenter à celui-ci le livre sixième de Martial, peut-être le fils cadet de Silius.
«Martial, 1,7, 44;IV,6;Vn; n,59;VI, 21, 47; VII, 14, 36;VHI,78; IX, 42, 55, 89 ; X, 48, 5 ; XI, 52 \ XII, 3, 1 1 ; voir aussi Mommsen, p. 120.
* Martial, IX, 84; Orelli, 772; Encyclopédie de Stuttgardt, V, 698, «.
'Martial, VI, 64, 13; VU, 47.
« II, 69; IV, 54, 8; VI, 28, etc.; VIII, 38; Slace, 5iii;e5, III, 3, t.
forwm, Apollinaîre/propriétaired'un bien près de Formies, ami dont Martial estimait beaucoup le jugement fin, Sparsus^ ami de Pline le Jeune^ Atticus (peut-6tre un Pomponjus Âtticus, de famille sénatbriale), le jeune Flaccus, le consulaire Frontin, qui donna Thospitalité à notre poëte dans une de ses propriétés, sur le golfe de Naples, les poètes Faustin, Varron et Voconius Victor, le bon vieux Munatius Gallus, Fuscus, propriétaire de bois et de plantations d'oliviers, près de Tibur, le chevalier Terentianus, préfet des trois cohortes stationnées à Syène, sur le Nil, l'Ombrien Césius Sabinus, le jurisconsulte Pompée Auctus, qui savait par cœur les vers de Martial, l'ami Jules Martial, possesseur d'une charmante petite propriété, avec bibliothèque, sur le mont Janicule, et excellent critique en fait d'arts, les amis Jules Géréalis, Lupus et Népos, un certain Jules Rufus, qui res-* semblait à Socrate, etc., etc.
Stace fréquentait en partie les mêmes sociétés, et recherchait les bon nés grâces des mêmes patrons que Martial, naturellement avant tout celles de l'empereur, dont il ne négligeait, dans aucune de ses publications, d'invoquer la personne divine \ Mais il semblerait qu'à lui aussi le renouvellement continuel des plus humbles hommages et de flatteries, exagérées jusqu'au ridicule, ne rapportèrent, indépendamment d'une gracieuse approbation, de la part de Domitien, guère plus qu'une invitation à l'auguste table et la facilité de pourvoir sa maison, située près d'Albe, sans doute', d'eau fournie par un aqueduc public. De même que Martial, Stâce flatta les affranchis
> stace, SUves, HI, préface.
> Ibidem, lU, 2fii, etc.
de l'empereur; il chanta, outre les deux Étruscus et le jeune eunuque Éarin, surtout le secrétaire de l'empereur, Abascantus. Des protecteurs de Martial, Arruntius Stella, PoUa Argentaria, Tépouse de Lucain, et Atédius Mélior, comptaient aussi parmi ceux de Stace. Nombre de sénateurs visitaient les lectures fréquemment tenues par lui, comme il paralt^ Stace a chanté plusieurs de ses patrons et amis de rang sénatorial : ainsi le vieux consulaire et préfet de la ville, Rutilius Gallicus, le jeune Vettius Grispin et Mécius Geler; mais il conserva aussi des relations d'amitié avec des hommes de l'ordre équestre, tels que Septime Sévère, bisaïeul de l'empereur de ce nom, ainsi qu'avec de riches amis des lettres, qu'il avait connus à Na|rfes, ville de ses pères*.
Mais, malgré toutes ces nombreuses relations, si ardem- .ment recherchées et si ^religieusement cultivées, avec les grands et les riches, et malgré l'approbation générale que leurs vers trouvaient aussi dans ces cercles, les deux poëtes restèrent pauvres. Pour Stace, nous le savons par un passage cité plus haut de Juvénal, car l'auteur des Silves ne manquait pas tellement de dignité, qu'il ne cess&t de se plaindre et de mendier, dans ses poésies, comme Martial» Il possédait, il est vrai, près d'Albe, un petit bien, cadeau d'un de ses patrons probablemeïit, mais de
I stace, SUves, \, 3, 160.
' MentionnoDB enoore, pour compléter la liste des patrons et amis de Stace, les sénateurê Plotius Grypus, Victorius Marceïlus, connu comme ami de Quintilien, Manilius Vopiscus, propriétaire de la magniûque villa tiburtine {SUves, \, 3), le jeane et riche Flavius Ursus, le chevalier Junius Maximus, Nonîus Vindex, PolLius Félix, riche particulier de Pouzzoles, retiré dans sa villa, près de Sorrente, Polla, sa femme, et le Napolitain Jules Ménécrate, son gendre.
pauvre mine et sans inventaire de bétail \ et il est difficile d'admettre qu'à l'époque où il était parvenu à l'apogée de sa gloire, comme poëte, rinsuccès au concours du Gapitole l'ait seul déterminé à vouloir retourner dans son pays et terminer ses vieux jours dans sa ville natale ^
Martial aussi possédait, depuis l'an 86 déjà, près de Nomentum, un petit vignoble, qu'il devait peut-être, comme on peut l'admettre aussi pour celui de son voisin de campagne, Q. Ovide, ami de Gésonius Maximus, l'intime du philosophe Senèque, à la munificence de celuici, grand propriétaire de .vignes dans ce canton, ou de ses héritiers'; mais ce n'était, paralt^il, qu'un lopin de terre sec, déboisé, et qui, outre un vin médiocre, ne produisait que du fruit pire encore, des <c pommes comme du plomb S) . Il est vrai aussi, que Martial n'était rien moins qu'un agronome. Quand son ami Stella ne lui envoyait pas de tuiles, pour réparer le toit de sa maisonnette, la pluie y entrait*, et le principal avantage qu'il retirait de cette propriété était de pouvoir s'y récréer^ quelquefois^ des tourments de sa position de client, et dormir son soûl*. Dans les derniers temps de son séjour à Rome, on lui avait fait présent d^un attelage de mules) et il possédait aussi une petite maison en ville ^, non loin du temple de Quirinus^ après avoir auparavant
^ S'Uves, ÎV, 5.
» Ibidem, 111, 5, 12.
» Martial, I, 105 ; Vil, 73; X, 44.
* X\h 57 ; X, 58, 0; XIU, 15 ; X, 48, 9 ; 94, 4 ; Vil, 91 ; XiU, 42. » VI, 43, 4 ; VU, 36.
« n, 38 ; VI, 43 ; XIl, 57.
' Vin, 61 ; IX, 97.
demeuré en location à un troisième étdge * . Cependant il ne parvint pas à se faire une existence indépendante et libre de soucis, mais dut, à Tftge de cinquante-sept ans% 'finir par se résoudre à quitter Rome, dont l'atmosphère était sa yie^ pour aller terminer ses jours dans sa patrie, TEspa^e» où le bon marché de toutes choses et la libéralité de quelques protecteurs, appartenant au pays, le migrent à même de faire le paresseux à cœur joie, et de se donner toutes les aises après lesquelles il avak si longtemps soupiré*.
Si, dans cet état de dépendance des poëtes vis-à-vis d'un patron, la plus, noble interprétation de ce lien, des deux parts^ pouvait seule exclure entièrement le danger d'une humiliation constante des premiers, ce danger ne faisait naturellement que s'accrottre avec ce qu'il y avait de précaire et de gêné dans leur situation, et l'on voit, par l'exemple de Martial^ qu'avec des natures faibles et communes, la position de client conduisait, presque fatalement, à l'abus du talent poétique et à la dégradation de la personne. Non^seulement Martial rappelle mainte fois à ses lecteurs, en général, et à ses patrons, en particulier, qu'un poète a besoin d'argent avant tout\ et mendie instamment, ne f&t-ce que pour avoir une toge, un manteau, ou quelque bagatelle semblable '^ ; il ne recule même pas devant cet aveu cynique, que sa muse était à la disposi^
' XU, 18. Don d'une propriété que lui fit Marcella (XH, 21 et 31).
* I, 107; V, 16; Vm, 56,73; Xli 13, 108.
' VI, 82; vu, 36 ; voir ausai VUI, 28 ; IX, 49; X, 73 ; VU, 16 :
Mn, domi non sunt : superest hoc, Régule, solum, Ut tua tendamtis munera : num quid emisP
tioD de qui la payait. « Tel que j'ai loué dans mes vers, » diMl quelque part (V, 36), m fait comme s'il ne me devait rien : c'est un filou. » G*est que, probablement, tout le monde n'était pas dans le sentiment de Pline le Jeune, qui se crut obligé, pour témoigner à Martial sa reconnaissance d'une poésie à sa louange, delid envoyer de L'argent pour un voyage, en disant que le don le plus précieux, à ses yeux, était celui de la gloire^ de l'éloge et de l'immortalité, décernés par un poëte^ Cependant, une grande partie des personnes louées par Martial, ont certainement payé, pour cet honneur, bien que le payement ne répondit peut-être pas toujours à son attente. Mais le principal ainsi que le plus lucratif emploi de son talent, et le meilleur qu'il pût en faire, ce fut de TafEecter, d'une Ynanière plaisante et spirituelle, au divertissement des réunions de société, et là aussi il lui arriva de ne le ravaler guère moins que par ses adulations les plus rampantes. On ne pouvait certes plus lui en vouloir de fournir, sur commande ou sur des sujets donnés, autant de pièces de vers qu'on en demandait * ; celles qui portent le titre de Xéniçs^ notamment, n'ont été, selon toute apparence, primitivement que des devises pour les étiquettes des étrennes que Ton faisait, à Tépoque des Saturnales, dans les maisons opulentes; mais, comme les joyeux convives, dans les orgies bachiques des Saturnales', et la
« Pline le Jeune, Lettres, Ul, 21.
' Martial, XI, 42.
Séria cum possim, quod deleciantia malo Scribere, tu causa es, lector amice, mihi,
Ai nunc conviva est comisBaiorque iibellus.
majorité des lecteurs, en général, ne trouvaient rien plus de leur goût que les ob8céni,tés, Martial, à cet égard aussi, s'accommoda au goût de son public. Il est vrai que les idées du temps, sur la décence, permettaient au poëte toute obscénité, sous une forme élégante ; seulement, la prédominance extraordinaire de ces poésies lubriques montre combien Martial était toujours prôt à mettre sa plume au service des goûts les plus vulgaires de la majorité, et Ton reconnaît, à ses manières d'eicuse^ que lui-même avait bien aussi la conscience d'être allé au-delà de ce que l'on peut se permettre.
Martial^ avec sa joyeuse poésie de Saturnales, malgré l'éclat de son talent réel, rappelle un peu ces poGtes vaga-' bonds du bon vieux tenips, qui s'invitaient à tous .les festins et qu'on avait du plaisir à y voir, mais que l'on estimait peu. Stace fut préservé d'une dégradation semblable par la nature même de son talent, qui visait toujours au pathétique et au solennel^ outre qu'il avait plus le sentiment de sa propre dignité et une plus haute idée de la poésie.
Le recueil de ses poésies diverses, ou Silves, nous fait connaître ce qu^était, de son temps, la poésie de circonstance d'un ordre supérieur, quels en étaient les sujets ordinaires et quelles occasions la déterminaient. Des trois genres principaux que Ton y distin^ue^ relatifs aux mariages, aux naissances et aux décès, le dernier est celui dans lequel Stace avait particulièrement sa force. Les quatre poèmes de consolation de son recueil sont choisis dans un très-grand nombre de pièces de vers semblables, de sa composition. Il s'y nomme « le doux consolateur des affligés, ayant tant de fois adouci la douleur de blessures, encore saignantes, des pères et des mères en deuil, consolé
des fils aimants sur les tombes de leurs pères, séché tant de larmes et si souvent fait entendre sa voix^ auprès des tertres funèbres, pour l'édification des esprits qui se séparent de ce mondée » Il est clair, d'après cela, qu'il avait fourni une masse de poésies pareilles. Du reste, les gens riches commandaient aussi des chants de deuil et de consolation pour les obsèques d'esclaves qui leur étaient chers et qu'ils avaient affranchis^ voire même à la mort de bétes favorites.
Stace a admis dans son recueil une de ces poésies, sur la mort d'un perroquet vert parlant d'Atédius Mélior, et une sur celle d'un lion apprivoisé de l'empereur, déchiré dans l'arène par une autre bète féroce '. En général, dan$ les grandes maisons, tout événement, heureux oi^ triste, était chanté, d'habitude par les poëtes familiers ou clients de la maison, comme il va sans dire. Les poésies de Stace sur la convalescence de Rutilius Gallicus, revenu d'une grave maladie, sur le dix-septième consulat de Do-* mitien, et sur le départ de Mécius Geler pour sa garnison en Syrie ', offrent des exemples des occasions sans nombre qui se présentaient, pour les poésies de circonstance. On recourait aussi, tout particulièrement, aux poètes, pour so'* lenniser les fétes\ ou inaugurer des travaut d'art et de
' stace, SUveSi 0, l» 80, etc. ; V, 5) 38. — Ëpithaiame poar Stella» 1, 2 (Martial, VI, 21).— Poésies célébrant la naissance d*un fils : IV, 7 et 8, pour Maxime Junius et Jules Ménécrate. -^ Consolations : II, 1 (Glaucias Âtedii Melioris, dans Martial, VI, 28, etc.) ; III, 3 (Lacrimœ GaudilEtrusci^ dans Martial, VII, 40); U, 6 (Consolationes ad Flavium Ursum de amitsione pueri delicati) et V, 1 (Àbascanti in Prisciilam pietas).
* Ibidem^ II, 4 et 5.
* Ibidem, I, 4; IV, Il et III, 2.
* iMem, h s (Kalendœ Décembres).
grandes constructions ^ Stace, le lendemain de l'érection de la statue équestre colossale de Domitien, au Forum, reçut ordre de présenter à lempereur sa pièce de vers à ce sujet ^ Dans ces solennités, auxquelles assistaient des cercles nombreux, la poésie de circonstance faisait Toffice du journalisme, qui n'existait pas alors. Les gens riches recouraient volontiers à ce genre de poésie, pour répandre dans le public des descriptions louangeuses de leurs superbes villas et de leurs beaux jardins, de leurs constructions magnifiques, ainsi que de leurs collections d'œuvres d'art et d'autres objets précieux % et il ne manquait probablement jamais de poëtes toujours prêts à aller au-devant dé leurs désirs. « Vous louez, Sabellus, en trois cents vers, » dit Martial (IX, 19), « le bain de Pontique, lequel donne de si bons dtners ; c'est que vous n'avez pas envie de vous baigner, mais de diner.» Mais, naturellement, la plupart des gens ne désiraient pas mieux que d'être chantés de butte eu plan par un poète célèbre, et il est probable que cela eut lieu plus d'une fois aussi sur une invitation directe *. i
Plus une maison était grande et aristocratique, plus aussi devait41 y avoir, ordinairement, affluence de poètes, s'empressant de contribuer, chacun pour sa part, à une glorification qiii en rehaussât l'éclat, dans les grandes circonstances. A la fête d'un mariage, dans la maison de
1 Stac6y Silves, IV, 3 (Via DomitiaDa).
' Ibidem^ I, 1 et I prœf.
^ Ibidem^ I, 3 (Villa Tiburtina Manlii Yopisci) ; I, 5 (Balneum Claudii Etrusci, daDS Martial, .VI, 42); II, 2 (Villa Surrentina PoUii Fellcis) ; \1, 3 (Àrbor Àtedii Melioris) ; III, 1 (Hercules SurrentinusPoIliiFelicis); IV, 6 (Hercules Epiirapezios Nonii Vindicis, daos Martial, IX, 43, etc.) .
* Ibidem^ IV, 4 (Epistola ad Victor. Marcel lum); 5 (Carmen iyricum ad Septimium Severum) ; V, 2 (Protrepticon ad GriSpioum).
116 CIVILISATION WT MŒl}RS ROMAINES.
l'empereur Gallien, tous les poètes, grecs et latins, débitèrent des épithalames pendant nombre de jours; mais, « parmi cent poètes » , ce fut l'empereur qui remporta le prix, avec quelques vers de sa façon \ Bien que cette participation des poètes à la solennisation des fêtes fût, naturellement, plus large que partout ailleurs dans la maison impériale, elle paraît cependant avoir été très-large dans toutes les maisons aristocratiques en général, et l'on s'y amusait probablement aussi, tel étant le goût des Romains, de la multitude des poésies de circonstance offertes^ A la fête du mariage de Stella et de Violantilla, Stace somme toute la troupe des poètes, en s'adressant surtout aux poètes élégiaques, chantres de l'amour', de se piquer d'émulation et de varier les modes de leur chant, selon la force de chacun sur la lyre. Du nombre, assurément con^ sidérable, de pièces de vers, dans lesquelles les poètes de Bome contemporains, s'appliquant à leur t&che, chantèrent sur tous les tons la noce de leur collègue de haut parage, il n'est parJirenu jusqu'à nous, outre la poésie de Stace, que celle de Martial. Mais, de même que dans ce cas, les deux poètes ont, ailleurs aussi, dans les occasions les plus diverses, composé des pièces de vers sur les mêmes thèmes, pour les mêmes protecteurs et amis communs. Tous les deux ont pleuré la mort de l'affranchi favori d'Atédius Mélior et celle du vieil affranchi de la cour impériale Claude Ëtruscus ; tous les deux, célébré la somptueuse
* 11. A., Vie de Gallien, ch. xi.
- Stace, Silves, l, 2, 2'i8, etc. — Dans Lucien {LapUhes, 21) un stoïcien, empêché de paraître à un repas de noce, y envoie un écrit avec prière d'en faire la lecture aux convives ; après quoi Tun des assistants, un grammairien, lit à son tour un ridicule épitbalame, dans le genre élégiaque.
chambre de bain, coDstruite par ce dernier, et une statuette de bronze de Lysippe, dont Nonius Vindex était Theureux possesseur; tous les deux, présenté à la veuve de Lucain despoésîes, pour la fête de son jour de naissance; et, quand réchanson de Domitien,reunuque Flavius Earinus, envoya ses cheveux coupés, dans un écrin garni de pierres précieuses, avec son miroir, au temple d'Esculape à Pergame, Stace composa, d'après le désir du donateur, un long poème sur cet événement, qui forma, pour Martial aussi, le sujet de cinq petites pièces de vers^ Or, si nous voyons les deux seuls poëtes du temps desquels nous connaissions les poésies de circonstance, traiter si souvent, et de propos délibéré, les mêmes sujets, il faut bien admettre que, dans les occasions extraordinaires, une multitude de poëtes devaient, en général, se prendre d'enthousiasme, et qu'il pleuvait alors des poésies, petites et grandes, en vers de toutes les mesures.
Bien que Stace et Martial eussent leurs entrées dans les mêmes maisons, qu'ils en fissent un fréquent usage, et que chacun des deux ait dû être, bien souvent, témoin des succès obtenus par l'autre, on ne voit pas qu'aucun des deux fasse jamais mention de l'autre, lorsque tous les deux, cependant, prodiguent les éloges à nombre de leurs autres collègues du Parnasse. Il est évident qu'ils ne s'aimaient pas, et on comprend qu'il ne pouvait en être autrement , avec le contraste profond de ces deux natures, lors même que le poète espagnol, qui était déjà sur le retour de l'âge, eût été homme à se défendre de tout sentiment de dépit et de jalousie, auprès de la
« Genethlîacon Lucani : Stace, SHveSj II, 7, et Martial, VU, 21 à 23 ; Gapilli Flavii EarÎDi : SUves, III, 4, et M., IX, Il à 13, 16 et 3C.
gloire nouvelle du Napolitain plus jeune, qui menaçait d'éclipser la sienne. Martial a parlé, à plusieurs reprises, avec dédain, des grandes épopées mythologiques, sans ja^ mais nommer la Thébaîdeàe Stace. Tout le monde, ainsi s*exprime-t-il à ce sujet, les loue et les admire, mais mes épigrammes on les lit. Dans ces poêmes-là, on ne trouve que des productions monstr^euses de Timagination, tandis que lui Martial, prenant la vie humaine sur le vif, était Thomme qu'il fallait lire absolument, pour arriver à se connaître soi-même et à comprendre son temps. Prendre des épigrammes pour des badinages, c'est se méprendre sur le caractère de ce genre de poésie; en réalité, c'est le poète prenant pour sujet des mythes et des fables qui badine. Les grandes figures des épopées sont des figures gigantesques, mais des géants d'argile ; lui ne faisait, il est vrai, que des figurines, mais de petites figures vivantes. Dans ses petits écrits, exempts d'enflure et de pathos, sa muse î\e se pavanait pas avec une robe à queue, bouffante et absurde. Que les gens sérieux et par trop austères, que l'on trouve encore à minuit près de leur lampe, continuent donc de traiter à leur aise des sujets, hautement tragiques et sublimes, de mythologie grecque; quant à lui-même, il n'avait d'autre ambition que d'assaisonner, avec le sel de l'esprit, des poésies foncièrement romaines, et il se contentait dès airs de sa modeste flûte pastorale, puisque les modulations en étaient plus remarquées que les sons de trompe de tant d'autres ^
' Martial, IV, 9, où, comme dans un autre paisage (V, 53), il se pouvait bien cependant que le poète eût également en vue la tragédie; puis VUI, 3, IX, 60, X, 4.— Voir aussi XIV, l.— Ces épigrammes appartiennent à la période de 88 à 97. La Thébaïde, à laquelle Stace travailla
Vis-à-vis de ces sorties, toutefois, faites dans les années marnes où Stace lisait, devant de grandes réunions de beau monde, au milieu de salves d'applaudissements, les derniers chants de sa Thébaïde et les premiers de VAchilléide^ ce dernier ne s'est pas laissé aller à la moindre critique déplaisante, au sujet des épigrammes. De ses propres menues poésies, composées dans le genre des épigrammes, il paiie comme de bagatelles insignifiantes, jetées au hasard dans Toccasion ; on l'avait bl&mé d'avoir publié de ces choses-là ; mais, dans son opinion, le badinage aussi avait sa raison d'ôtre, qui le justifie. A la fin de sa Thébaïde^ il se plaint des nuages de brume, que Tenvie accumule pour ternir l'éclat de ce poëme^
A cette époque, comme dans tous les temps, l'envie et la jalousie des poètes n'étaient pas excitées seulement par leur vanité, facile à blesser, leur présomption excessive et leur soif de renommée ; mais leur position de clients aussi, la rivalité de leurs démarches qui, nécessairement, se croisaient souvent, pour gagner la fa* veur et l'approbation des grands^ desquels dépendait leur existence, n'étaient que trop faites pour soulever les vilaines passions, de natures ignobles, et il est certain qu'eUes n'ont que trop souvent conduit à de mauvaises excitations, des persécutions et des calomnies, des intrigues et des cabales de tout genre. Martial eut à souffrir d'ennemis, de jaloux et de critiques envieux de différentes espèces. En général, la critique exercée dans les cercles littéraires de Rome n'était rien moins que bienveillante *;
douze ans, ne fut terminée qu'après la guerre de Dacie, c*est^-dire probablement en 93. VAchilléide suivit (Clinton, f. m., ad annum 95}.
* Stoce, Silves, pr»f., II et IV ; Thébaïde, XU, 819.
> MarUal, I, s.
bien des gens (des envieux, d'apr^ Martial) blâmaient encore rindécence de ses épigrammes^, mais plus nombreux étaient probablement, alors comme dans tous les temps, ceux qui, ne voulant généralement pas reconnaître de mérite aux poètes vivants, ne prônaient que les anciens*. En général^ notre poète ne voyait, dans leblâme des poètes, qu'une preuve de plus de l'universalité du bon accueil fait par le public à ses vers % aimant mieux, et avec raison, voir ses poésies goûtées par les convives que par les cuisiniers*. Parmi ceux qui « crevaient d'envie » de voir que tout le monde, à Rome, lisait ses épigrammes, qu'on se le montrait du doigt quand il passait, qu'il était bien accueilli, dans beaucoup de maisons, et même parvenu à quelque aisance*, il y avait aussi un poète juif, qui critiquait partout ses vers, mais ne l'en pillait pas moins ^. Cependant Martial prenait peu de souci de ce que ce plagiaire, et d'autres de son espèce, récitassent ses vers, en les faisant passer pour des productions de leur propre cru, surtout parce qu'il y avait, entre son savoir-faire et celui d'autrui^ une si grande difiérence que l'on ne pouvait manquer de s'apercevoir tout de suite du plagiat\ Ce qui était beaucoup plus compromettant, non-seulement pour sa renommée de poète, mais pour toute sa position, et ce dont il se plaint à diverses reprises, c'est que des poètes anonymes, de cachettes où ils étaient sûrs de ne pas être découverts, s'appliquaient à répandre, sous son nom,
« Martial, XI, 20.
^ Vin, 69, à Régulus, qui probablemeot s'en plaigoait aussi, et V, lo.