‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 3)Chapitre 14 sur 77 · LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE. 3S · texte numérisé non relu

LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE. 3S

les études philosophiques de Marc-Âurèle étaient l'objet de la part de ces adversaires de la philosophie ^ « Marc- Antonii)) y est-il dit^ s'amuse à philosopher, fait des recherches sur les éléments et sur les &mes, ainsi que sur la vertu et la justice, mais n'a point de cœur pour l'État. Vous avez entendu que le préfet du prétoire de notre philosophe qui, trois jours avant sa nomination, était pauvre comme ua gueux^ est devenu riche tout à coup. » Quand Alexandre Sévère, avant d'être appelé au trône, renonça, d'après le conseil de sa mère Mammée, à l'étude de la musique et de la philosophie, il fut confirmé dans sa ré-' solution par les vers de Virgile, cités comme uu oracle ù ce prince, qui disent le Romain appelé à la domination des autres peuples, que Ton peut laisser, sans envie, aspirer à la gloire de remporter le prix dans les arts et les sciences '.

De même que la mère d'Alexandre, celle de Néron avait détourné son fils de Tétude de la philosophie, à laquelle il avait été amené d'abord par le stoïcien Ghéréuion ', puis par Sénèque, « attendu que, disait-elle, cette étude ne pouvait que faire du tort à un prince destiné à régner \ » Dans les cercles ayant un vif intérêt au maintien de l'ordre de choses établi, surtout dans ceux du gouvernement et à la cour, ce n'est pas précisément que Ton dédaign&t la philosophie, mais on la craignait. Le césarisme voyait, et non sans raison^ un danger dans « l'idéologie » . Le discours dans lequel Dion Gassius ^

' Fie (TAvidius Casitkis, ch. xiv.

' Vie d'Alexandre Sévère^ cb. xiv.

3 ZeUer, Histoire de la pMiosopMe, lil, i, 611.

* Saétone» Néron^ cb. lu.

*Lii, 36.;

T. IV. • 2.i

lait développer par Mécène, devant Auguste, les principes de la politique impériale, contient aussi un avertissement pour l'empereur de se garder dés philosophes, qui propagent des idées révolutionnaires. On lui dit de ne pas croire de braves et honnêtes gens tous les philosophes véritables^ ou se donnant pour tels, parce qu'Arée et Athénodore avaient fait leurs preuves de loyal attachement, de ne pas perdre de vue qiie bien des personnes se servent de ce masque pour faire énormément de mal aux États et aux particuliers. En effet, de même que les meurtriers de Jules César, beaucoup de fronde.urs, notamment aussi les chefs les plus éminents de l'opposition dans le sénat, au premier siècle de Tempire, professaient 1 s doctrines de Técole stoïcienne. Dans le nombre figuraient des républicains^ comme Pétus Thrasée et Helvidius Priscus, qui visaient au martyre politique, et, parixii ceux qui trempèrent dans la conjuration de Pison contre Néron, en Tan 6S, deux au moins, Lucain et Senèque \ étaient de la même école. Les empereurs n'ouvraient d'ailleurs, généralement, que trop l'oreille aux insinuations tendant à leur rendre suspects le stoïcisme et toute la philosophie. En Tan 62 déjà, avait été mis à mort, dans l'exil, Rubellius Plaute, cet homme qui, d'après les représentations faites à son sujçt par Tigellin à Néron, faisait parade de l'imitation du genre des anciens Romains, et avait adopté l'insolence de l'école stoïcienne, « for* mant et engendrant des esprits turbulents et toujours prêts à braver le danger*. » Dans la persécution i de Thrasée, en l'an 66, Néron suivit les instigations de Capiton

1 ZeUer, ni, 1,611, etc.

* Tacite, Annales, XlVi 57.

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Cossu tieû, qui lui fit envisager Tabstention de Thrasée des délibérations du sénat comme un acte de rébellion, et lui dépeignit Thrasée lui-même comme un chef de parti, ajoutant que ce dernier avait des partisans, .ou plutôt des séides, qui, sans encore oser s'élever jusqu'à Taudace .des propos de leur chef, prenaient cependant son attitude et ses manières, ayant toujours un air revèche et sombre, dans lequel on pouvait lire comme un reproche de pétu* lance, à l'adresse de l'empereur. Il n'y a plus, continuaitil, qu'à adopter les principes de ces gens-là, si on les croit meilleurs, ou à enlever leurs chefs et leurs meneurs à ces novateurs enragés. Cette secte n'avait-elle pas engendré les Tubérons, les Favoniens, des noms odieux même à l'ancienne république? Tant qu'il s'agit de renverser l'empire, ces gens-là prennent la liberté pour prétexte ; après l'avoir renversé, c'est la liberté même qu'ils attaquent ^

Le'gendre de Thrasée, Helvidius Priscus, qui passait à Rome pour avoir l'habitude de fêter^ avec son beau-père, les anniversaires de la naissance de Brutus et de Cassius *, fut exilé de nouveau, sous Vespasien, et mis à mort dans ce second exil. Cet homme, rangé plus tard parmi les figures idéales que célébrait l'école stoïcienne', et dont. Pline le Jeune, voire même Tacite, malgré ses préventions contre le martyre politique, ne prononcent jamais le nom qu'avec vénération, est condamné par des conservateurs impérialistes, conune Suétone et Dion Cassius, qui l'accusent d'avoir encouru sa perte par sa propre faute. D'apràs la version du premier * de ces deux historiens,

< Tacite, Annales, XVI, 22,

' Juvénal, V, 36.

3 Êpictète, />., I, 2.

* Suétone, Vespasien, cb. xv.

Vespasien aurait fait preuve, vis-à-vis de son insolence provoquante, d'une longanimité extrême^ aurait voulu méme^ trop tard malheureusement, empêcher sa mort, et ne se serait laissé aller à la colère contre lui qu'après avoir eu à subir de sa part de grandes impertinences^ débitées presque sur le ton d'une leçon. De la version, de Dion il ne s'est conservé que des fragments et des extraits. Il est vrai qu'il cherche à mettre l'odieux de la manière dont on agit avec Helvidius et les philosophes en général à la charge de Mucien, le plus puissant des amis de Vespasien*; mais il prétend aussi qu*Helvidius était un esprit révolutionnaire et un ami de la populace, qu'il avait de tout temps crié contre l'emptre, fait l'éloge de la démocratie, agi en conséquence et excité les autres^ comme si c'était la tâche de la philosophie de jeter de la boue au gouvernement, d'agiter les masses, de renverser l'ordre de choses établi et d'amener des révolutions. Helvidius avait bien imité "Arasée, mais il était resté fort en arrière de son modèle. L'opposition de Thrasée était diri* gée contre un Néron et avait été, néanmoins, toujours pleine de mesure, en paroles et en actes, se bornant à une résistance passive. Helvidius, au contraire, arriva à être mécontent d'un Vespasien et s'éleva contre lui, publiquement comme en petit comité ; il cherchait la mort et ne fit, par elle, qu'expier des fautes multiples. D'autres stoïciens encore, ainsi que le cynique Démétrius, admii*é par Sénèque, manifestèrent, suivant Dion, des vues incompatibles avec l'ordre existant, et c'est ainsi qu'eut lieu, entre les années 71 et 75 *^ l'expulsion de tous les philosophes

f Dion GaMiu8, LXVI, 12, etc.; Fr. VaU, 103. ' Clinton» F. it., ad anuum 74.

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