LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
jorité parmi les gens ayant reçu de réducation. La jalousie entre rhéteurs et philosophes, si naturelle, puisqu'elle tient à un antagonisme des principes mêmes, et continuellement nourrie par des occasions de conflit extérieures, conduisit & des disputes incessantes et souvent très-acrimonieuses sur la valeur relative des deux sciences. On préparait déjà les élèvea pour la participation à ces luttes. Parmi les thèmes de controverse sur lesquels on déclamait, à Técole des rhéteurs, figurait, entre autres, le suivant : Un père laisse trois fils, un orateur^ un philophe et un médecin, et il institue^ par testament, son héritier unique ou privilégié celui des trois qui prouvera qu'il rend le plus de services à TÉtat. C'est sur ce point en question que s'engageait la controverse, dans laquelle on parlait, à tour de rôle, en faveur de chacune des trois sciences, contre les deux autres*.
C'était une occasion pour démontrer la parfaite inutilité de la philosophie, d'après les fruits qu'elle porte. On niait le point, souvent discuté, de savoir si la vertu peut être enseignée. Les hommes les plus éminents par leurs vertus, les Fabricius, les Décius, étaient arrivés, sans philosophie, à devenir ce qu'ils étaient, tandis que des écoles de philosophes étaient sortis les plus grands criminels, de celle de Socrate même des tyrans et des ennemis de leur patrie. Mais, en admettant môme que l'on puisse arriver, par l'enseignement, à la sagesse, il y aurait toujours incertitude sur le chemin éprendre, puisque toutes les écoles se contredisent. Beaucoup de philosophes reconnaissent^ d'ailleurs, qu'il n'y a pas encore eu de vrai sage, malgré
> QuiaUlien, Inst., VII, îi 38 ; 4, 39. — Fortunatien, p; 43. — Quin< tilieoi Dédam,, 268.
toute la peine que Ton s'est donnée dans ce but. Quelle serait alors i'utilitéde la philosophie ? Pourrait-elle servir à la guerre, ou dans les emplois civils? Non : on ne trouve, chez ses adeptes, que de Thypocrisie, de la paresse et de l'arrogance, par laquelle ils savent en imposer. Leur prétention de contribuer à la diminution des vices est réfutée par révidence.
Il saute aux yeux que notamment les professeurs d'éloquence devaient être, par principes, en grande partie les adversaires habituels de la philosophie. Sénèque TAncien^ au dire de son fils, avait la philosophie en horreur \ et empêcha sa femme de s'en occuper sérieusement *. Quintilien, qui s'en tenait rigoureusemeut à la définition donnée de l'orateur par Gaton l'Ancien, c'est-à-dire voulait aussi qu'il fût a un homme de bonnes mœurs, habile dans l'art de bien dire )>, prétend que l'éthique est au fond une partie intégrante de l'art oratoire, duquel elle n'aurait été distraite que par la faute des orateurs, qui la négligeaient, pour échoir en partage à des esprits plus faibles, entre les mains desquels elle est devenue une spécialité; il exhorte même les orateurs à revendiquer cette branche, comme de leur domaine. Le véritable philosophe ne pouvant être autre chose qu'un homme de bonnes mœurs, ce qu'est aussi le véritable orateur, il en résulte la superfluité d'une science particulière ayant nom philosophie. Quintilien ne laisse échapper aucune occasion d'exhaler sa mauvaise humeur contre les philosophes, de flageller leur attachement anxieux aux doctrines et aux expressions de l'école, leurs dissertations sans fin et
> Sénèque le Jeune, LeUres, 108, 22.
3 Le même, ad Helvkmif 17, 4.