LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
pleines de sophismes, leurs procédés compliqués pour établir les propositions les plus simples , leur arrogance, leur hypocrisie, leur manie de fuir le monde et Taction au détriment du bien public, de môme qu'il se complaît à représenter à chaque école ses côtés faibles, mis à découvert ^ Ce qui est vraiment comique, c'est la manière dont Fronton exhale sa rage intérieure contre la philosophie, qui avait enlevé à la rhétorique son ancien élève, Tem^ pereur Marc-Âurèle. Gela était, d'après une lettre que lui écrivit Fronton *, d'autant plus regrettable que Marc- Antonin, dans son enfance déjà, se distinguait par une noblesse et une dignité de l'esprit* et de la pensée aux* quelles il ne manquait plus que l'éclat de Texpression; qu'il avait probablement trouvé trop pénibles les préparations et les efforts nécessaires pour s'approprier aussi cet éclat ; c'est pour cela, sans doute, qu'il avait laissé l'étude de l'éloquence et sauté à celle de la philosophie, a où il n'y avait pas d'introductions à élaborer avec soin, de narrations courtes et précises à placer habilement, d'arguments à rechercher, en un mot, rien à mettre en relief. Ses maîtres de philosophie, naturellement, lui avaient rendu sa tâche plus facile. Chez eux, il suffisait qu'il écoutât leurs explications et indiquât, par un signe de tête, qu'il avait compris. Pendant que les autres lisaient, rien ne Tempôchait le plus souvent de dormir. Il était obligé, souvent, d'entendre faire de longues énumérations, pour apprendre qu'il en était primo ainsi et secundo ainsi, et se faire donner péniblement la preuve
> Voir, pour les passages dont il s'agit, Babucke, De Qulnliliani doo trina ei studUs (Kœnigsbergf 1866), p. l à 1 i. 'Xtecto^., fr. 0.
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qu'il fait clair quand il fait jour, pendant que le soleil dardait ses rayons par la fenêtre- Puis, il pouvait s'en aller tranquillement à la maison, n'ayant rien à méditer ni à rédiger pour la nuit, rien à lire à son maître, rien à réciter par cœur, pas d'expressions h chercher, pas de synonymes à employer pour l'ornement du discours, rien à traduire du grec en latin. A quoi pouvait mener une pareille étude? Mais que faire, puisque Marc-Ântonin, » comme dit Fronton S a avait la singularité d'aimer mieux causer que d'être éloquent, et s'exprimer en chuchotant et murmurant qu'en paroles claires et sonores? d
Lucien aussi, malgré son humeur contre la rhétorique du temps et en dépit de sa prétendue conversion à la philosophie, est resté au fond' un véritable rhéteur, et s'applique, comme Quintilien , à démonétiser la spéculation du point de vue du bon sens. Pour lui aussi, la philosophie consistait uniquement dans la sagesse pratique de la vie \ qui non-seulement n'est liée à aucun système, mais se trouve à la portée de tout homme qui pense, philosophe ou non. Les philosophes en général lui étaient odieux, à l'exception de quelques-uns d'entre eux, comme Nigrin et Démonax, et cela non pas seulement à cause du contraste de leur conduite avec leurs doctrines. La vanité, l'absurdité, la futilité et le ridicule de toutes les idées philosophiques forment le sujet du dialogue intitulé Hermotime. Hermotime qui, absorbé depuis yingt ans dans l'étude la plus sérieuse des profondeurs de la philosophie stoïcienne, ne manque pas un cours, passe le jour et la nuit sur ses livres, se refuse tout plaisir et a la figure
^ FroutoD, De ehq., fr^ 4, 4.
* Preller, Encyclopédie de Stuttgardt, IV, 1178 ; Zeller, Ul, 1, 732^