LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
temps de Trajan aussi, tous les quartiers de Rome four* millaiei\t de libertins h Tair chagrin, qui faisaient semblant d'être des Gurius, mais dont la vie n'était, en réalité, qu'une suite d'orgies. Ces hypocrites excitaient aussi le dépit des honnêtes gens par leur ignorance, malgré les nombreux bustes de plâtre de Chrysippe et d'autres philosophes, dont ils ornaient leurs étagères de bibliothèque. Ils étaient taciturnes jusqu'au mutisme et portaient les cheveux coupés plus ras encore que les sourcils ; cependant, chez plus d'un de ces stoïciens, prêchant comme de nouveaux Gâtons contre la décadence des mœurs du monde contemporain, des habitudes luxurieuses se trahissaient par le parfum exquis des essences dont ils frottaient leur nuque velue ^
Si les philosophes et les pseudophilosophes étaient déjà si nombreux à Rome, dans la métropole du monde d'alors, et si leur conduite, au milieu du tumulte et de Vagi<^ tation d'une aussi grande capitale, frappait assez les yeux pour attirer sur elle, à ce point, l'attention générale et la critique, à bien plus forte raison devait-il en être ainsi dans la vie provinciale et le silence, beaucoup plus favorable à l'observation^ d'un pays comme la Grèce, restée après comme avant, la véritable patrie de la philosophie et desi, philosophes. Déjà Dion de Pruse dit, dans le passage mentionné plus haut, que l'on remarque partout la tenue des philosophes, que le nombre des particuliers portant ce costume excède presque celui des cordonniers^ des foulons, des bouffons ou des gens d'autres métiers ; mais^ ajoute-tril, nous avons beau nous affubler du costume de Socrate ou de Diogène^ nous restons toujours fort en ar-
' JuYéDal, 11, t à 43.
riëre d'eux en sagesse \ Or, si la philosophie occupait une si large place dans le mouvement de la culture hellénique d'alors, le nombre des véritables philosophes n'en resta pas moins faible, comme il va sans dire, la grande majorité n'étant, comme dit Épictète, attachée à la philosophie qu'en paroles, non de fait*; mais ses adversaires n'en continuaient pas moins à citer la conduite de ces philosophes, qui ne l'étaient que par la barbe et le manteau, pour démontrer la stérilité de la philosophie^ au point de vue du perfectionnement moral'. C'est sous Marc-Aurèle qu'avec la philosophie la pseudophilosophie aussi prit le plus d'extension, à cette époque où^ suivant Lucien^ on apercevait en Grèce, dans toutes les rues et sur toutes les places, de longues barbes^ des rouleaux de livres, des manteaux râpés et d'énormes cannes; où des cordonniers et des charpentiers désertaient l'atelier pour mener, comme cyniques, la vie de paresse des mendiants^. La déconsidération jetée sur la philosophie par la tourbe de ses faux adeptes^ et l'abus que l'on faisait de son nom, en indignant le monde des gens qui n'étaient pas philosophes ', contribuaienl naturellement à grossir le nombre de ses adversaires et à leur donner beau jeu. Ces faux sages qui enseignaient le mépris de l'argent et de la gloire, ainsi que le renoncement à toutes les passions, et qui prônaient la vertu comme le seul bien, on les voyait enseigner pour de l'argent, ramper devant les riches,plus colères que des chiens hargneux, plus poltrons que des lièvres, plus flat-
1 DioD Chrysostome, Or,, 72, 383 R., 388 R. ' Aulu-Gelle, XVH, 19.
* Épictète, Diss.y IV, 8, 9, etc.
* LucieD, Bis accus., 6.
B Épictète, Le, — Taurus dans Aulu-GeUe, VU, 10.