LEVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
ret, en conversation criminelle d'adultère, ou mêlés aux flatteurs de la cour *. Or, les éclaboussures de chaque indi* gnité ou infamie commise par l'un ou l'autre d'entre eux. rejaillissaient, pour le moins, sur toute Técole dont il faisait partie. La trahison dont le stoïcien P. Egnatius Geler s'était rendu coupable, en l'an 66, à l'égard de son patron Baréa Soranus, était encore, une génération plus tard, dans le souvenir de tout le monde, et citée comme un échantillon des infamies reprochées aux grands manteaux *•
Si aux philosophes ayant de la fortune on reprochait leur richesse, on disait des philosophes pauvres que l'élévation de caractère leur coûtait peu. Le stoïcien Ghérémon, dit Martial, veut qu'on l'admire pour son mépris de la mort. Ce qui lui donne cette force d'âme, c'est sa gueusérie : c'est de n'avoir en propre qu'une cruche cassée, un foyer éteint, un paillasson avec des punaises, un grabat nu et une toge courte, qui, la nuit, lui sert aussi de couverture. Quel grand homme on est pour avoir le courage de renoncer à de la piquette, du pain bis et de la litière ! S'il vivait au sein de la richesse et de Topulence, il se souhaiterait une longévité triple de celle de Nestor^ et ne voudrait rien perdre de ses jours. Dans la pauvreté, le mépris de la vie est chose facile; quiconque sait être malheureux est fort'. Appien dit que partout où les philoso-phes sont arrivés au pouvoir, ils l'ont exercé plus durement que les tyrans sans éducation, et par là même éveillé, contre les autres philosophes, des soupçons et des doutes
> Sénèque, Lettres^ 29, 5.
> Tacite, Ànnalei^ XVI, 32. — Juvénal, HI, 115. 3 Martial, XI, 56.
378 CIVILISATION ET MŒURS ROMAIMfiS. •
sur le point de savpir s'ils avaient embrassé la philosophie par anûour de la vertu, ou seuleirient pour se consoler de \e\XT pauvreté et de leur indolence. Encore aujourd'hui, il y en a beaucoup qui, pauvres, ne sachant que faire, et se drapant d*une sagesse de rigueur, se plaignent amèrement des -riches ou des gens haut placés, mais arrivent ainsi moins à gagner la réputation du mépris de la richesse et du pouvoir que.celle d'une jalousie envieuse de Tune et de Tautre. Ceux contre lesquels ils crient feraient mieux de ne même pas faire attention à ces détracteurs\ La mauvaise humeur et les attaques contre la philosophie s'accrurent à mesure que le nombre des philosophes grandissait et que leur société devenait pluâ%n£lée, et c'est un des symptômes de la propagation constante de la philosophie ^ Rome, dans la seconde moitié du premier siècle, que, depuis le règne de Domitien pour le moins , beaucoup d'hypocrites commencèrent à s'en servir comme d'un masque derrière lequel ils espéraient pouvoir pécher impunément. Quintilien. s'élève, dans plus d'une occasion, avec animosité, contre les gens qui, après avoir assisté pendant quelque temps aux cours des philosophes, trouvaient moyen de se faire considérer en en imposant, avec des mines hypocrites et de longues barbes, par leur mépris d'autrui, affichaient la rigidité et prenaient un air sombre en public, mais se livraient, rentrés chez eux, à de grossières débauches. Ces gens avaient, dit-il, fait prendre en haine le nom de la philosophie, et c'est dans ce monde que se cachaient, de son temps, les plus grands vices et les pires des infamies*. Alors déjà '^ comme au
* Appien, Bellum Mithridat,^ c. xxyiii.
• * Babucke, /. c p. 9, etc.
» Martial, IX, 47.