‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 3)Chapitre 28 sur 77 · UVBE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE. 38S · texte numérisé non relu

UVBE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE. 38S

sobnement des prédications de ces capucins du monde ancien.

Les traits de cette image repoussante, largement dessinée par Lucien, se retrouvent chez d'autres auteurs, notamment dans Épictète , qui oppose à Tidéal du cynique les cyniques de son propre temps, ces chiens obsédant la table de chaque maître de maison, ne cherchant à ressembler à Diogëne que par le sans-gêne le plus grossier, et dont tout le cynisme consistait dans le bâton et la besace, de grandes mâchoires, la manie de prendre au lacet et d'empocher, de grossières injures et la parade qu'ils faisaient de leurs larges épaules \ Aulu-Gelle se trouvant * un jour chez Hérode Âtticus % un de ces mendiants à longs cheveux, avec une barbe qui tombait jusqu'audessous du nombril, accosta ce dernier et, la main tendue, lui demanda de l'argent, pour se procurer du pain ; interrogé qui il était, il répondit grossièrement : Philosophe, vous le voyez bien. Une personne de Tentourage d'Hérode fit observer que le quêteur était un vagabond, un vaurien, courant les plus sales cabarets et injuriant, de la manière la plus indigne, ceux qui ne lui donnaient rien ; Hérode ne lui en fit pas moins donner, en argent, de quoi acheter du pain pour trente jours. Il n'y a pas à douter non plus, par conséquent, de la justesse de cette observation de Lucien, que des esclaves fugitifs et des vauriens, trouvant trop -pénible de gagner leur pain par un honnête métier, ne préférassent cette vie de mendiants commode et lucrative^ qui leur permettait en même temps de satisfaire leurs passions bestiales, sous le masque de la philosophie. Ils rançonnaient leurs dupes, ou pour nous

* Épictète, IHs$„ HT, 22, 80.

* Aulu-Gelle, IX, 2.

servir de leur propre expression, tondaient partout les moutons avec un plein succès, car la plupart des gens leur donnaient par respect pour leur costume vénérable, ou par crainte de leurs invectives, et Lucien affirme non-seulement que Ton trouvait des pièces d'or, des miroirs, des parfumeries et des dés dans leurs besaces, mais aussi que maints d'entre eux avaient ramassé, en mendiant, assez pour s'acheter des terres et des maisons, ainsi que pour vivre luxueusement \

Maintenant, bien qu'il existât, dans les sphères d'éducation et les conditions sociales les plus diverses du monde hellénique, ainsi que du monde romain, toute sorte d'antipathies, fondées ou non fondées, soit contre la philosophie en général, soit contre les philosophes en particulier, il n'en était pas moins évident qu'à Rome et dans les pays d'Occident aussi, la grande majorité des gens instruits étaient pénétrés de la conviction que la philosophie est le flambeau qui guide le mieux vers la moralité suprême ; et l'on ne concevrait pas l'opposition vive et multiple, pleine d'animosité même, dont nous venons de décrire les effets, si l'opinion mentionnée n'avait pas été généralement répandue et ne devait pas être' considérée plutôt comme une des causes mêmes qui la déterminèrent. Nous croyons devoir également ici regarder Cicéron comme le meilleur représentant de la manière de voir qui comptait le plus de partisans dans la dernière période de l'antiquité romaine. Suivant lui ', il n'y aurait certes nul besoin de philosophie, si les germes de vertu que la nature a implantés dans nos cœurs pouvaient se développer librement. Mais conune, depuis

* Lucien, Piscalor^ 45; Fugitiviy 12, etc.

* Cicéron, Tuscul,, HI, 1,3.

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notre naissance, nous nous trouvons continuellement sous rinfluence d'idées fausses et de travers que nous suçons avec le lait de la nourrice, et comme nous subissons de plus en plus la contagion des erreurs qui nous sont communiquées par nos parents, nos maîtres, les portes et tout le monde au milieu -duquel nous vivons, nous avons besoin d'an traitement pour guérir notre esprit malade et déformé, et cette guérison, le rétablissement de notre santé naturelle, nous ne pouvons l'attendre que de la philosophie. Ceux qui voyaient dans Téloquence le but et l'objet suprêmes de toute instruction, étaient moins que personne à même de se soustraire aux effets du poids de l'autorité si généralement reconnue de Cicéron, qui s'était d'ailleurs, dans son HortensiuSy fait publiquement l'avocat de la philosophie vis-à-vis de l'éloquence. Quintilien lui-même, quoique hostile aux philosophes et porté à regarder la philosophie comme la servante de Téloquence, reconnaît pourtant qu'on ne peut être moralement bon sans l'enseignement de la vertu et de la justice ^ Il ne croit guère nécessaire de réfuter l'opinion des gens prétendant que Ton peut acquérir la vertu sans cet enseignement. L'orateur, d'après Tidéal qu'il se fait de celui-ci, doit, après avoir complété son éducation spéciale dans tous les sens, encore recevoir une instruction philosophique tout aussi complète, pour apprendre tout ce qui concerne la physique ou philosophie naturelle, la dialectique et .l'éthique. S^il ajoute que cet orateur idéal doit être un philosophe qui aura à faire ses preuves non par les disputations de l'école, mais par des actes, par des faits témoignant véritablement de l'esprit d'un bon citoyen, cela nous rappelle que les plus grandes

QuintilieDy /ni^, XII, proœm., 3; c. ii, 1-28.

diversités d'opinions régnaient dans le monde romain, non-seulement sur les fins, mais aussi au sujet de la mesure désirable de Tinstruction philosophique^ même parmi ceux qui en reconnaissaient la nécessité ou Tutilité. Tacite se prononce dans le sens du romanisme inflexible, qui voulait que l'on se born&t au minimum de la mesure, dans Tétude de la sagesse enseignée par les écoles grecques. Mais, d'autre part, il suffit de nommer Sénèque, Perse, Musonius Rufus, Marc-Aurèle, pour preuve que l'opinion demandant que Ton se vou&t tout eùtier à la philosophie avait aussi ses représentants, dans la partie la pluâ instruite de la société romaine. On ne saurait, dit Sénèque, traiter la philosophie comme un accessoiï'e. Elle est une maîtresse, qui commande et vous dit : Je ne m'accommode pas du temps de loisir qui vous reste, car c'est à moi de déterminer les loisirs que je vous laisserai. Mais quand on se donne à elle complètement, que Ton dirige toutes ses pensées sur elle et que l'on se refuse à tout ce qui n'est pas elle, on a toute chance de dépasser de beaucoup tous les autres hommes et même de ne pas rester beaucoup en arrière des dieux ^ Elle n'est pas faite pour servir de passetemps agi'éable, dans la journée, et pour désennuyer les oisifs ; elle cultive au contraire et forme l'esprit, règle la vie, imprime une direction à nos actes, montre ce qu'il convient de faire et ce qu'il faut laisser, tient le gouvernail et dirige la course à travers les périls dont menacent les vagues. Sans elle personne ne peut vivre sans crainte et en tranquillité, car il survient à toute heure des accidents sans nombre, par suite desquels on a besoin de con-

« Sénèque, Lettres, 58, 8 à 11.— Voir aussi H&upt, /aria, LXI {Hermès^ V, 32).

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