IX
MX, 97, Vin,6,VI, «1.
' I, 29, 38, 52, 53, 66, 72 — Voir aussi xn, 63.
des iDJures violentes et des outrages grossiers contre de nobjies personnages et de nobles dames ^ Cette perfidie pouvait lui faire d'autant plus de tort dans T opinion de ses protecteurs^ qu'il avait, d*ailleurs^ continuellement à craindre, même sans cela, que des personnes à .la faveur desquelles il tenait, ne s'appliquassent les traits mordants de ses épigrammes ; de là, ses protestations réitérées qu'il n'y a jamais en vue une personne déterminée ^
Outre ces aperçus et de semblables, que les poésies de Martial procurent sur le mouvement des cercles qui avaient leur rendez-vous au lieu de réunion des poètes [schola poetarum) ', ou au portique du temple de Quirinus^, elles fournissent encore beaucoup d'autres renseignements, sur les intérêts et les tendances littéraires de l'époque. Ces épigrammes, les poésies contemporaines de Stace, publiées de 90 à 96 ^ et les lettres de Pline le
^ Martial, VU, 12, 72; X, 3, 5, 33.
' Voir aussi I, prœfameii.
»m, 20;IV,«1.
*XI, i.
^ Note chronologique sur la composition des Épigrammes de Martial et des Silves de Stace, — Voici l'ordre des dates que M. Friedlœnder, se fondant sur ses propres investigations, ainsi que sur celles de Stobbe, deMommsen et de Hirschfeld, pour Martial, croit pouvoir admettre dans la publication des différentes parties de ces deux recueils :
Le livre le plus ancien de Martial parait être celui des Spectacles, que Borgbesi (Œuvres, III, 382) rapporte aux spectacles donnés en Tan 80 par Titus, pour l'inauguration de son amphithéâtre; cependant, il contient aussi des épigrammes du règne de Domitien, probablement introduites dans une édition postérieure. Les livres XIII et XIV des Épi~ grammes suivirent en décembre 84 ou 85, les livres 1 et H du même recueil en 86, et le livre III en 87. Le livre IV parait avoir été publié pour l'anniversaire du jour de la naissance de Domitien (24 octobre) en 88, le livre V en automne 89, le livre VI en été ou en automne 90, VIT en décembre 92, VIII vers le milieu de 93, et IX en été 94 ; une première édition (perdue) du livre X en 95 et le livre XI en 96, l'un et
Jeune, qui, appartenant à la période de 97 à 108 ou 109, se rattachent, sans lacune, à l'œuvre de ces deux poètes^ nous font connaître notamment l'intérêt de la société instruite pour la poésie, au temps de Domitien, de Nerva et des premières années du règne de Trajan, plus exactement que pour toute autre période. Mais les phénomènes qui en ressortent, caractéristiques pour Cet intérêt comme pour le mouvement littéraire en général, ne sont pas, précisément, propres à cette période seule, mais paraissent essentiellement communs ou applicables à tout le temps écoulé depuis le règne d'Auguste jusqu'à celui d'Aclrien. Ils confirment également Tobservation que Ton accordait alors à la poésie une importance plus haute et une influence plus grande, sur Téducatioù en général, que de nos jours.
La première impression que Ton reçoit est celle d'une activité et d'une fécondité excessives, sur tout le domaine de la littérature poétique, dont toutes les parties étaient cultivées^ à Tenvi, par nombre de poètes de profession ou
l'autre au mois de décembre, pour tes Saturnales. Une antbok>gie de ces deux derniers, pour Tempereur Nerra, parut en 97, la nouvelle édition du livre X pour le public (celle que nous possédons), vers le milieu de Tannée suivante, après Tavénement de Trajan. Le livre XII n'a été publié que vers la fin de loi ou au commencement de 102, après que Martial eut quitté Rome, et peu de temps'avant sa mort. Une partie des épigranimes qu'il contient ont été composées en Espagne.
Quant aux Silves (Mélanges ou poésies diverses) de Stace, le livre I, composé avant la fin de 89, ne parut qu'à la Un de 91 ; le livre II, écrit entre la fin de 89 et l'automne de 90, qu'en Tan 92 ou 93, c'est-à-diro, probablement, vers la même époque que la fin de la Thébalde. Le livre 111, comprenant des poésies de 91 à 93, pourrait avoir été publié dans le cours de Tété de l'année 94 ; enfin, les livres IV et V l'ont été, l'un adressé à Victorius MarceUus, dans le cours de l'année suivante, l'autre dédié à Abasoantus, certainement encore avant la mort de Domitien (18 8epteml)re 9e),
LIYRE X. — LES BEU.KS-Î.G'rTRES. !23
de simples amateurs, rivalisant entre eux. Aussi Juvénal, dans réclat de son désespoir, à propos des récitations continuelles, nomme-t-il des poésies des espèces les plus diverses, que Ton était condamné à entendre, journellement : tel lisant une Théséide, tel autre ded comédies romaines, un troisième des élégies; une tragédie de Télèpbe^un Oreste, dont on ne voit pas la fin, occupant toute la journée, et les colonnes ainsi que les platanes d'un péristyle, à Tusage des faiseurs de lectures, retentissant continuellement de la description des combats des centaures, du jugement des morts et de la conquête de la toison dor^ Beaucoup de poëtes s'essayèrent dans plusieui*s genres^ en même temps. ^Un nommé Varron, par exemple, était, d'après Martial (Y, 30), également distingué comme poète tragique et mimique, lyrique et élégiaque, et le Gaditain Ganius Rufus avait, à ce qu'il paraît, un talent non moins varié*. Manilius Vopiscus écrivit des poésies lyriques et des poèmes épiques, des satires et des épltres '\ PoUius Félix des hexamètres, des épodes ou distiques et des ïambes \ Outre les genres les plus courants, on en mentionne de plus rares et de plus extraordinaires^ tels que la comédie aristophanique, le mimïambe\ Beaucoup de poètes composèrent aussi en grec : ainsi Brutien * et
* Juvénal, 1, \, etc.
s Martial, lU, 20, 5 :
An œmulatur improbi jocos Phexlri?
Lascivus elegis, an severus herois?
An in cothurnis horridus Sophocleis?
Voyez aussi, sur le même poète» I, 61, et III, 64.
' suce, SUveSy I, 3, loo, etc.
« /ftid^m, II, 114, etc.
^ Pline le Jeune, LettreSy VI, 21 (Virgilius Romanus).
> Martial, IV, 23..
Arrius Antonin S des épigrammes ; Yestricius Spurina, des poésies lyriques *, et Ganinius Rufus^ un poëme épique sur Ja guerre contre les Daces. Martial, Stace et Pline le Jeune ne nous font connaître, du reste, comme il va sans dire, qu'une petite partie des poëtes du temps, et le nombre des poëtes lyriques et satiriques en renom doit avoir été particulièrement très-considérable, d'après Quintilien®, qui distingue aussi Pomponius Bassus *, parmi les poëtes tragiques. Il nous reste à nommer encore Septime Sévère* et Passennus Paul% comme poëtes lyriques, ainsi que Turnus, comme auteur de satires en vers. Mais, de tous les genres, le genre épique paraît avoir été le plus cultivé, l'épopée mythologique surtout. Aussi, les poèmes qui se sont conservés de cette époque, consistent-ils principalement en grandes épopées, toutes, à l'exception des Guerres puniques de Silius, de l'espèce mentionnée : ainsi les Argonautiques de Valérius Flaccus, comme la Thébaide et VAchilléide de Stace. Ce que Juvénal dit des récitations, semble également témoigner de la prépondérance acquise par le poëme épique. Indépendamment de l'autorité de Virgile, dont on croyait pouvoir le plus facilement, dans ce genre, rendre la forme, adoptée pour modèle, l'école dirigeait, nécessairement aussi, les tendances poétiques sur le domaine du mythe grec. Puis, l'abondance de sujets poétiques, offerte par cette mythologie, facilitait la mise en œuvre de ce genre, pour
' Pline le Jeune, Lettres^ IV, 3.
2 Ibidem, VUI, 4.
' X, 1, 94 : Sunt et clari hodie, et qui olim nominabuntur^ 96 : (Caesium Bassu m) longe prœcedunt ingénia viventium. * rbidetrif 98 : eorum quos viderim longe princeps. "^ Stace, Silves, lY, 5, 60.
" Pline le Jeune, Letlres, IX, 22, 2.
lequel on avait, du reste, à sa disposition, outre Virgile, le plus de modèles, de Técole alexandrine surtout, et suppléait, probablement aussi, le mieux au manque d'invention propre et d'un génie créateur de formes nou velles. De plus, ce genre offrait le plus de latitude pour le développement de tous les avantages que pouvait espéper de s'approprier même un amateur médiocrement doué, tels que la beauté de l'expression, une structure de vers irréprochable, le pathos de la rhétorique et, par-dessus tout, des descriptions vives et animées. Horace' déjà parle de tableaux de la nature employés, comme des « chiffons de pourpre », pour couvrir mainte nudité, dans les poésies de longue haleine, « d'un bois sacré et d'un autel de Diane, d'une source dont les eaux parcourent, en serpentant, de riantes campagnes, d'un fleuve puissant comme le Rhin et des magnificences de l'arc-en-ciël » ; et Juvénal ' dit que personne ne connaît sa propre maison aussi bien qu'il se sent lui-même chez lui dans l'antre de Vulcain et le bois sacré 'du dieu Mars. L'auteur du poëme de VEtna déclare son intention d'aborder une voie nouvelle, les vieux mythes étant des sujets trop rebattus, et chacun connaissant rage d'or mieux que le monde contemporain. Qui, dit-il, n'a pas chauté l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie, les malheurs de Niobé et de la maison des Atrides, les aventures de Gadmus, ou Tabandon d'Ariane'? Némésien, à la fin du troisième siècle, annonce en termes semblables, au commencement de son poëme sur la Chasse \ qu'il ne marchera pas « dans les sentiers
' Art poétique j 15.
^ Sa/., i, 7, etc.
^ Lucilius, VEtna, 8, etc.
* Cynég., 12 à 47.
connus; » puis, après Ténuinération d'une longue série de sujets mythologiques, tout cela, poursuit-*il, a déjà été d'avance accaparé, par nombre de grands poètes, et les vieux mythes de l'ancien temps sont connus de tout le monde. Nonius Vindex avait chanté les exploits d'Hercule, ou se proposait du moins de le faire ^ Du reste, il y a lieu de croire que non-seulement VÉ* néidey mais aussi les Églogues et les Géorgiques de Virgile, trouvèrent de nombreux imitateurs. Jules Géréalis, l'ami de Martial, avait, outre une Bataille des Géants ^ composé des poésies agrestes, approchant de celles de « l'immortel Virgile*. »
Cependant, la majorité des hommes instruits, qui ne faisaient pas de la poésie leur profession, mais qui, comme Âtticus, ne voulant pas se priver du charme qu'elle prête à la vie % ne s'occupaient de poésie que pour se récréer, se divertir, s'amuser en société, ou s'exercer, n'avaient, d'ordinaire, naturellement pas le temps de s'appliquer à la composition de poèmes épiques de longue haleine. Pline le Jeune recommande à bn ami, faisant son éducation d'orateur, d'écrire aussi quelquefois un peu d'histoire, ou une lettrée « On peut,» dit41 dans une de ses lettres (VII, 9, 8 à IS), ce se passer quelquefois^ pour sa récréation^ la fantaisie de faire une pièce de vers^ non pas un long poôme d'un intérêt suivi^ car il faut, pour cela, beaucoup de temps entièrement libre^ mais un de ces riens spirituels qui font une diversion opportune à des occupations et travaux de toute sorte. On
* Staoe, Silves, IV, 6, 100, etc.
'Martial, XI, 52, 7.
^ Cornélius Népos, Atticuiy 18, 5 : Âttigit quoque pOeticam : tredlmus ne expers esset ejus saavitatis;
les appelle des badin ages^ mais ces badinages donnent souvent plus de gloire que les choses graves. Aussi les plus grands orateurs^ voire même les plus grands hommes^ se sont-ils souvent exercés ou divertis de cette manière, ou s'y sont-ils^ pour mieux dire, appliqués à ce double effet. Car il est étonnant de voir comment Tesprit se tend et se rafraîchit en môme temps avec ces babioles^ dans lesquelles il y a place pour l'expression de Tamour^ de la haine et de la colère^ Teâprit et la compassion^ en un mot^ tout ce qui émeut dans le cours de I4 vie^ ainsi qu'au Forum et devant les tribunaux. Elles offrent aussi^ comme les autres poésies^ cet avantage que l'on se délecte d'autant plus de la prose^ après être délivré de la contrainte qu'impose la construction métrique des vers^ et que l'on aime d'autant mieux écrire, ensuite, les choses dont on a reconnu, par comparaison, la £oicilité. d
Même abstraction faite de ces exercices poétiques^ la poésie des amateurs de versification, et des poètes proprement dits même, consistait^ en grande sinon en ma* jeure partie, dans la reproduction des modèles classiques, latins ou grecs ; or, dans ce dernier cas, elle n'était pnn* bablement, souvent, qu'une traduction plus ou moins libre^ et Ton avait pleine conscience de cette reproduction. En effet, tandis que, de nos jours, même les poètes amateurs visent d'autant plus à l'originalité d'apparence , qu'ils se sentent moins capables d'en déployer une réelle^ les poètes latins ^ des temps postérieurs , étaient d'autant plus éloignés de cette tendance, que la transplantation des fleurs de la poésie hellénique sur le sol natal avait été, de tout temps, le but de leurs plus grands devanciers. Or si^ sur tous les domaines de l'art antique, le respect de la tradition était tel que les formes une fois trouvées, et re;^
coimues pour modèles, avaient en quelque sorte la force de lois obligatoires, contre lesquelles aucun artiste n'osait s'élever, et qui excluaient tout arbitraire ; si Timitation, la copie et la reproduction passaient, par cela même, pour légitimes et parfaitement admissibles , et le travail , ainsi que l'étude de ces formes reçues, était regardé, jusqu'à un certain point , comme suffisant pour suppléer au manque d'originalité : tout cela s'applique, particulièrement aussi, à la poésie latine de toute la période qui suivit le règne d'Auguste. De même qu'Ennius et Virgile avaient imité Homère , les poètes épiques postérieurs composèrent, sous le charme du prestige exercé par Virgile sur toute leur époque. Silius Italiens révérait son image plus que celles de tous les autres grands hommes, fêtait l'anniversaire de la naissance de ce poète plus consciencieusement que celui de son propre jour de naissance, et abordait son tombeau^ àNaples, comme un temple ^ Stace, qui, à la fin de sa Thébaidej implore pour ce poème le bénéfice de l'immortalité, ajoute que son ambition se borne à ce qu'elle suive , ne fût-ce que de loin, la divine Enéide^ et s'attache, avec un saint respect, aux traces de cette œuvre immortelle '. Dans d'autres branches aussi, les poètes obtenaient les plus grandes louanges, pour avoir imité, avec bonheur, un grand modèle. Passennus Paul , ami de Pline le Jeune, s'appliquait, avec ardeur, à l'imitation des anciens en général, les copiait etles 'reproduisait, surtout Properce, de la famille duquel il était issu, et qu'il fut plus que tout autre près d'égaler, précisément dans la spécialité où Properce s'était particulièrement distingué; ses élégies étant,
1 Pline le Jeune, Lettres, III, 7.
> Stace, Thébaide, XU, 816, etc.
disait-oD, un livre écrit «tout entier dans la maison de Properq^ i». Dans la suite, il se^tourna vers la poésie lyrique, où il reproduisit Horace avec la même fidélité \ Pour le grand nombre de ceux qui satisfaisaient leur ambition poétique , en s'amusant à faire des bagatelles , des épigrammes et toute espèce de drôleries en vers \ Catulle était évidemment, à cette époque encore, comme au temps d'Auguste déjà, le modèle le plus généralement copié; même les épigrammes d'un poëte tel que Martial, certainement un de ceux, de Tépoque postérieure, qui eurent le plus d'originalité, sont pleines de réminiscences de Catulle*. J'envoie , dit-il % mes petites pièces de vers à Silius, me souvenant que le tendre Catulle avait aussi^ peut-être, osé envoyer, au grand Virgile, sa complainte sur la mort du moineau. Cette dernière poésie de Catulle parait avoir été, en effet, le modèle de rigueur pour tous les sujets analogues , imité mainte et mainte fois indéfiniment, comme tout porte à le croire \ Martial , dit (I, 7) à Stella, pour le flatter, que celui-ci s'est, dans sa Colombe^ montré supérieur à Catulle autant que le pi-
> Pline le JeuDe, Lettres, IX, 22; voir aussi VI, 15.
* Ibidem, IV, 14, 9 : Proinde siye epigrammata, sive idyllia, sive eclogas, sive ut mulli poematta.... vocare maluerint. — Du poète amateur, qui ne recule devant aucun genre, Martial (II, 7, 3) dit :.Componi8 belle miinos, epigrammata belle. On cite, comme épigrammatistes, Gosoonius, dont les vers n*avaient rien d'obscène (Martial, UI, 69) et Cyrénius (VIII, 18), ainsi qu'Arrius Antonin (Pline le Jeune, Lettres, IV, 3, 18, et V, 15), déjà mentionné comme auteur d^épigràmmes et d'ïambes grecs. Sentins Augurin faisait des riens poétiques {poematia), dans le géfire de Catulle (Pline le Jeune, Lettres, IV, 2? ; IX, 8). Les poésies de Proculus {Ibidem^ III, 15) et de Faustin (Martial, I, 25) appartenaient aussi à ces menus genres, dits libelli.
> Martial, IV, ik,
* 1, 109. — Hermès, l, i, 68.
130 CIVILlSA'nON KT MŒURS ROMAINES.
geon remporte sur le moineau en grosseur. Un parent de Martial , l'Espagnol Unique, écrivit des poésies d'an\our, comme celles de Catulle à Lesbie, ou celles d'Ovide à Corinne K L'ami de Pline le Jeune, Pompée Saturnin , orateur et historien distingué, faisait accessoirement aussi des vers, à Tinstar de Catulle ou de Calvus , pleins de grâce , de douceur, d'amertume ou de passion, et à Télément tendre et enjoué desquels s'alliait une légère dose de sévérité, toujours comme dans Catulle ou Calvus \ Aussi ne seraiVce pas trop injuste qu'on l'adniirftt moins, d'autant moins qu'il est encore en vie, ajoute Pline. Ce dernier entendit, avec le plus grand pladsir et admiration même, un autre de ses amis, Sentius Augurin, faire la lecture de ses menues poésies, pendant trois jours de suite; il y trouva tout plein de finesse, beaucoup de choses sublimes, gracieuses ou tendres, pleines de douceur ou pleines de fiel : depuis plusieurs années, il n'avait été rien écrit de plus parfait en ce genre, dans topinion de Pline, à moins de partialité de sa part, par suite du grand éloge que le poëte avait fait lui-même de notre écrivain ; car il avait dit que celui-ci chantait en vers brefs, comme jadis Catulle4 Calvus et les anciens I Mais à quoi bon nommer les anciens ? Plinci, qui faisait lui aussi de petits vers, valant à lui seul tous ses devanciers' .
L'exemple de Pline le Jeulie, qui ne' commença qu'après être déjà consulaire, à l'Âge de plus de quarante ans, a à marcher dans les sentiers de Catulle, » et qui raconte, en entrant dans les plus grands détails \ l'his-
< Martial, XII, 44.
' Pline le Jeune, Lettres^ I, 16. *'
' i^kfem, IV, 27; IX, 8. ;:•;
4 MommseD, Hermès, 111, 105, etc.
toire de la genèse, de ce « printercps de lyrisme attardé, x> fait toucher du doigt comment, alors, tout intérêt vif pour la littérature attirait, nécessairement, vers la poésie les natures les plus positives et les moins poétiques. Il s'était, antérieurement déjà, plusieurs fois essayé en vers. I) ne pouvait guère en être autrement, à une époque dont la culture était tellement saturée d'éléments poétiques, avec la tendance de son esprit qui, en tout temps, aspirait à la distinction littéraire. « Vous . dites, » écrit-il à un ami, « avoir lu mes hendécasyllabes, et demandez ce qui m'a pris d'écrire de pareilles choses, moi, que vous regardez comme un homme sérieux et qui ne suis, je le reconnais moi-même, pas précisément un sot. Jamais (il faut que je reprenne les choses d'un peu haut) je ne suis resté étranger à la poésie. J'ai même écrit une tragédie grecque, à Tftge de quatorze ans. Gomment était cette pièce? me demanderez-vous. Je ne sais pas trop moi" même; assez donc : bref, cela s'appelait une tragédie. Puis, à mon retour du service militaire, quand je fus retenu par des vents contraires dans Tlie d'Icarie, j'écrivis des élégies latines, sur cette lie et la mer qui la baigne. Je me suis aussi déjà,, une fois, essayé en hexamètres, comme maintenant, pour la première fois, en hendécasyllabes, et, pour vous dire l'origine de cette fantaisie, voici à quelle occasion : Â ma villa, près de Laurente, je me fis lire une fois le livre d'Âsinius Gallus, contenant le parallèle de son père et de Gicéron. Une épigramme de ce dernier sur son affranchi favori, Tiron, m'y frappa. M'étant ensuite retiré à midi, pour faire ma sieste, car c'était en été, et ne pouvant dormir, je commençai à ré^ fléchir sur ce fait, que les plus grands orateurs ont pratiqué ce genre d'activité littéraire, pour leur plaisir, et eu
ont tiré gloire. Je méditai la chose et, à ma grande surprise, je réussis, en très-peu de temps, bien que j'en eusse depuis si longtemps perdu la pratique, faute d*exercice, à exprimer en vers les deux pensées qui m'avaient poussé à écrire *. » Les hexamètres, dans-lesquels il explique comment l'exemple de Gicéron Ta déterminé à se laisser aller à la pétulance et à la malice dans ses poésies, sont prosaïques et lourds d'un bout à l'autre, et ses hendécasyllabes doivent avoir, selon toute probabilité, offert un exemple encore plus décourageant de ce qui peut résulter de l'envie d'un pédant de se laisser aller et de prendre un air dégagé. « Je me mis ensuite, « continue Pline, dans la même lettre, « à faire des poésies élégiaques, et, comme j'en vins à bout tout aussi promptement, je me laissai entraîner parcette facilité à joindre à ces productions d'autres encore, qu'à mon retour en ville j'y lus à mes connaissances, auprès desquelles elles eurent du succès. Plus' tard, j'essayai de différents mètres, quand j*avais du temps de reste, surtout en voyage. Finalement je me décidai, d'après l'exemple de tant d'autres, à faire un re* cueil à part d'hendécasyllabes, et je ne le regrette pas; car il est lu, copié ainsi que chanté, et même débité avec accompagnement tantôt de la cithare, tantôt de la lyre, par des Grecs qui ont appris le latin par amour pour ce petit livre. Mais pourquoi cette gloriole? Ou pardonne, il est vrai, aux po6tes d'être un peu enthousiastes, et (bailleurs je ne parle pas ici de mon propre jugement, niais de celui des autres qui, juste ou faux^ m'est agréable. Je ne puis désirer qu'une chose : c'est que la postérité juge ou se trompe de la même manière. » Plus tard, Pline
< Pline le Jeune, Letlrei^ VII, 4.
publia encore un recueil de petites poésies en vers de différents mètres, ou du moins s'occupa des préparatifs de cette publication ^ La lecture en dura deux jours, par suite du désir des auditeurs de ne pas la voir interrompue; car Pline, ne faisait pas comme d'autres, qui sautaient une partie et s'en prévalaient, comme d'un service abrégeant la corvée de l'auditoire ; il lut tout, mû par le désir de tout améliorer, qu'il n'eût pu satisfaire, en ne soumettant que des morceaux de choix à la critique de ses amis '. Voilà avec quelle promptitude des poôtes amateurs, conduits à des essais poétiques par le désir d'occuper spirituellement leurs heures de loisir, par l'esprit d'imitation, ce qu'ils avaient lu d'œuvres littéraires, leur facilité à tourner les vers, l'exemple d'autrui et la tendance au perfectionnement en général, arrivaient, alors, à s'imaginer qu'ils étaient de véritables poôtes, quand ils avaient la vanité de Pline, et qu'ils étaient, comme lui, de grande maison ou riches. Avec un dilettantisme devenu aussi général, le succès et l'indulgence ne faisaient que rarement défaut.
Or, ce n'était certes pas, alors, une exception de voir des hommes de qualité, dans de hautes positions et des charges encombrées d'affaires, consacrer encore, même à un âge plus avancé, leurs heures de loisir à la poésie. Si Pline le Jeune, en rapportant le brillant succès de Galpurnius Pison, avec ses poésies élégiaques sur les consr tellations, fait observer qu'il en parle avec d'autant plus de plaisir qu'un pareil succès est beau, pour un si jeune homme, et rare dans la haute noblesse*, cela doit s'en-
* Pline le Jeune, LettrUy VOI, 21.
> Mommsen, /. c, 106, 3.
3 Pline le Jeune, Lettres^ M, 17.
134 CIVILISATION ET MŒURS ROMAmES.
tendre ainsi : que, parmi cette multitude de poëtes lesquels, pendant des mois entiers, ne laissaient pas passer un jour sans se produire en public, il y en avait, sans doute, relativement peu de famille noble, et que les portes amateurs de condition, en particulier, ne doivent avoir eu que rarement le temps et l'envie de se lancer dans les grandes entreprises poétiques. Des consulaires du temps, qui firent de la poésie en amateuri, nous connaissons déjà, outre Pline et Silius Italiens, Stertinius Avitus, Arruntîus Stella et Arrius Antonin, vieillard fort âgé déjà. Rutilius Gallicus, le préfet de la ville, mort vers Tan 90, était aussi poëte*. Vestricius Spurina, qui avait administré les plus hautes charges, gouverné des provinces^ et obtenu, de Nerva probablement, la distinction d'une statue d'honneur, qui le représentait en costume triomphal, consacrait encore, à l'âge de soixante-dix-sept ans, tous les jours, entre la promenade et le bain, quelque temps à la composition de poésies lyriques, en grec et en latin, excellentes au jugement de Pline*. Le chevalier Titinius Capiton, qui remplit, sous les règnes de Domitien^ de Nerva et de Trajan, les fonctions extrêmement laborieuses de secrétaire de l'empereur, trouva moyen d'être, avec cela, une des colonnes de soutien de la littérature, protecteur et promoteur de tous les gens de lettres et poètes, prêtant sa maison pour des lectures, suivant celles *des autres, lisant lui-même, et de plus composant de remarquables pièces de vers, à la gloire des grand s hommes \ L'affranchi Parthénius, grand camérier.de Domitien, et
' Stace, SUffes, I, 4, 39, etc.
' Lettres, Ul, 1. — Mommsen, p. 39, etc.
» Pline le Jeune, Uttres, I, 17; Vin, 12.
encore très-influent sous Nerva, était, d'après Martial, lo chéri d'Apollon et des Muses ; qui buvait de leur source divine à plus grands traits que lui ? Malheureusement, il lui restait trop peu de temps pour la poésie*. Les exemples de PoUius Félix de Pouzzoles et de Ganinius Rufus de Gôme, permettent de supposer que le dilettantisme poétique avait fait des progrès dans la haute classe de toutes les villes d'Italie. U n'était pas^ alors, seulement un des symptômes de la purification intellectuelle d'une jeunesse non encore mûre, une des crises maladives du développement de oelle-ci. La poésie, à laquelle s'attachaient une très-grande partie des gens instruits, demeurait la compagne de toute leur vie. On ne l'exerçait pas uniquement pour ennoblir et embellir la vie intellectuelle, mais aussi parce qu'on y voyait et estimait un élément de culture essentiel ; aussi, l'habileté dans le maniement de la formé poétique était-elle considérée comme témoignant d'une éducation supérieure. Même les gens de la classe que représente le Trimalcion de Pétrone, se croyaient tenus de produire des poésies de leur cru, pour paraître bien élevés*. On comprend d'autant mieux, dès lors, que des poètes bien avisés, préférant l'argent à la gloire, devaient trouver aussi, quelquefois, des acheteurs pour leurs vers*.
* Martial» Xn, 11.
> Pétrone, Sa^ir., ch. S4, 41, 56,
* Témoin Martial, II, 20 :
Garmina Paulus émit : récitât sua carmina Paulus, Nam quod emas possis jure vocare taum.
Ainsi que XII, 45 :
Vendunt carmina Gallus et Lupercus :
Sanos, Glassice, nunc nega poetas.
Voir en outre I, 29, 66 ; XH, 63; VII, 77.
136 ' GIVIL'ISÀTION ET MŒURS ROHÂINESv
Tandis qu'au commencement du deuxième siècle la tendance à la poésie avait encore un si grand empire, sur réducation du temps, que môme des natures prosaïques, telles que Pline le Jeune, ne pouvaient se soustraire à son influence, on vit s'opérer, dès l'époque d'Adrien, la grande révolution à la faveur de laquelle la prose r^agna une prépondérance telle que, non -seulement la poésie cessa, de plus en plus, d'être le domaine principal des aspirations littéraires, pour les amateurs et les hommes de l'art, mais l'activité littéraire même d'esprits doués d'un talent poétique, comme Apulée, se tourna de préférence vei*s la prose. Cette révolution, comme on l'a déjà fait observer, s'accomplit principalement sous l'influence de la nouvelle école des sophistes grecs.
Le nouvel art de la diction grecque, dont on désignait les virtuoses du nom ancien de sophistes, s'était développé depuis la fin du premier siècle de notre ère, et l'importance qu'il gagnait, la multitude de talents qu'il attirait à lui et l'admiration générale, passionnée au-delà de toute expression, qu'il excitait dans le monde hellénique, tout cela prouve que, non-seulement il répondait entièrement au goût du temps, mais comblait une lacune, profondément sentie dans la vie intellectuelle, d'une manière très-satisfaisante pour la grande majorité des hommes instruits. Aristide a décrit, dans un de ses discours S l'enthousiasme de ses auditeurs. Le désir cons-
• Or.^ XXYU, p. 354 Jebb; éd. Dindorf, I» 542.
tant et insatiable de trouver des moyens nouveaux d'occuper spirituellement l'intelligence , et un sentiment très-impressionnable pour Tart^ avaient persisté dans Télément vital de la nation vieillissante de^ Grecs, sans rien perdre de leur force ; mais la pureté et la sûreté du goût pour le véritable art, qui, dans les siècles de l'expansion florissante du génie hellénique, avait pu se former, sur tous les domaines, par la contemplation d'une merveilleuse ej^ubérance des plus magnifiques créations, s'étaient perdues. L'art des sophistes, qui convenait si bien au goût dépravé des siècles postérieurs, n'était qu'un faux art. Il imagina des formes difficiles à manier et minutieusement arrêtées, jusque dans les moindres détails, des règles exactes et minutieuses pour toutes les espèces de style et toutes les formes du mouvement de la pensée, des constructions 4e phrases et des rhythmes. On y attachait aussi beaucoup de prix à corriger l'expression, au moyen d'un purisme auquel on tendait par l'étude et une imitation, parfois déraisonnable et (^dantesque, des modèles anciens, de ceux de l'Àttique surtout. La virtuosité d6s sophistes consistait, en grande partie, dans l'aisance apparente avec laquelle ils surmontaient les difficultés techniques de leur art. Quand Polémon tournait une période, il souriait en mettant les derniers deux points, de l'air satisfait d'un homme pour lequel tout cela n'était qu'un jeu ^ La connaissance des règles techniques de ce nouvel art de la prose, en se répandant de plus en plus, avec le temps, dans la partie instruite du public, fortifia la sagacité et accrut l'admiration des auditeurs. Ce que l'on admirait par-dessus tout, c'était l'art de l'impro-
> Pbilostrate, Vies des topMstes, I, 25, 7.
yisation, auquel ne purent aependant atteindre tous les sophistes, et auquel un des plus grands d'entre eux, Hérode Atticus, doit avoir attaché plus d'importance qu'à l'avantage d'être, lui-même de rang consulaire et de famille consulaire*.
Il s'y joignait une déclamatiosi étudiée^ qui n'affectait que trop souvent , il est vrai, comme toute la per* sonne de Torateur, son jeu de physionomie et ses gestes, des allures thé&trales, ou l'air . d'un débit musical. Mais tout cela, même avec l'insatiabilité persistante de l'oreille grecque, toujours encore si impressionnable au charme de l'art oratoire, ne suffirait peut-être pas à expliquer l'étonnant succès de ces discours d'apparat, dont le formalisme, tout artificiel et souverainement prétentieux, nous répugne toujours par ce qu'il a de creux, en réalité, et n'est d* ailleurs, avec son affectation doucereuse, son air guindé et d'emprunt, sa redondance et sa boursouflure, assez souvent arrivé qu'à former une caribature désagréable de cette éloquence grandiose de l'ancien temps, qu'il avait' la prétention de vouloir reproduire, sous une forme rajeunie. L'enthousiasme pour les sophistes et leurs travaux, qui se manifestait aussi par* toute espèce de démonstrations honorifiques, l'affluence de la jeunesse studieuse vers les villes où Mis s'établissaient comme professeurs, l'importance qu'on leur accordait et qui les autorisait à prendre le r61e de censeurs, de conseillers e( de conciliateurs; enfin la haute idée, souvent poussée par leur imagination à un degré voisin de la folie, qu'ils se faisaient eux-mêmes de l'importance de leur mission et des effets de leur activité,
> Philostrat6, Yiu des sophiites, î» 25, 6.
JJVRE X. — LES BEI^LRS-LETTRES. 139
tout cela n'eût pas été possible ou ne serait, du moins, pas arrivé à ce point, si la sophistique n'était pas venue, aussi, offrir à la vanité nationale des Grecs une satisfaction nouvelle, qui lui manquait depuis longtemps. Les Grecs ainmient toujours encore à se considérer comme <c la grande nation, » et étaient affermis par les Romains eux-mêmes dans l'orgueil d'avoir été, de plus, les précepteurs de ceux-ci. Or, voilà que la Grèce venait d'enrichir la civilisation d'une nouvelle forme brillante, et donner, derechef, le -ton sur le domaine de la littérature. Mais, ce qui gagna surtout l'intérêt passionné du monde hellénique à l'école des sophistes, c'est que celle-ci prit pour tâche principale la glorification du grand passé de la Grèce. La nation déchue ne connaissait pas de plaisir plus grand que celui de se mirer dans ces souvenirs. C'est dans l'histoire grecque que les sophistes, ainsi que leurs auditeurs, choisissaient de préférence les thèmes de leurs improvisations. L'histoire avait conservé la tradition des hauts faits des ancêtres; on pouvait donc célébrer ces hauts faits ; mais elle n'avait pas conservé les discours qu'ils avaient tenus, en cent occasions ; on pouvait donc dire, en se mettant à leur place^ ce qu'ils auraient pu dire eux-mêmes et ce qu'on aurait pu leur répondre, comme aussi dire ce qu'ils eussent dit, s'ils avaient pris la parole dans telle ou telle occasion, où ils ne le firent point. On peut citer, comme exemples de pareils thèmes, le cas de Démosthène après la bataille de Ghéronée ; la justification du même, accusé par Démade de s'être laissé corrompre par un présent de cinquante talents du roi de Perse ; un discours aux Grecs, après la fin de la guerre du Péloponnèse, pour établir que, celle-ci ayant eu le caractère d'une guerre
civile, il convenait d'en arracher les trophées ; une délibération des Lacédémoniens sur la convenance de laisser, ou non, rentrer à Sparte les Spartiates revenant sans armes, de Sphactérie; ou bien, la question dç savoir s'il y avait lieu de protéger par la construction d'un mur, à l'approche des Perses, Sparte qui, d'après les lois de Lycurgue^ devait rester sans mur. On aimait beaucoup la plupart de ces thèmes et, en général, tout ce qui y ressemblait ; on était charmé de les entendre traiter, ce que les sophistes, rivalisant entre eux^ faisaient à l'envi. Mais les sujets favoris par excellence furent toujours les thèmes dits médiques et attiques. Dans les premiers, on faisait débiter à Darius et à Xeraès leurs forfanteries barbares contre les Grecs, le roi de Perse étant alors aussi demandé que, de notre temps en Allemagne, la vaporeuse et saisissante mélodie du Bot des atUnés, de Schubert. Dans les thèmes attiques, au contraire, c'étaient les batailles de Salamine et de Marathon, leurs diverses phases et leurs divers héros que Ton exaltait. G*est ce que Lucien fait très- spirituellement entendre, dans les conseils ironiques donnés par lui à un rhéteur. Avant tout, lui dit-il, parlez de Marathon et de Gynégire, sans lesquels rien ne doit se faire ; que les navires ne cessent pas de voguer autour de l'Âthos, ni les armées de franchir l'Hellespont ; que les flèches des Perses obscurcissent le soleil, que Ton voie fuir Xerxès et admire Léonidas ; mais, surtout, ne vous lassez pas de lire le récit d'Othryade et de répéter les noms de Salamine, du promontoire d'Artémise et de Platée ^ Bien que la doctrine des sophistes dût son importance
^ Lehrs, Écrits populaires^ p. 186, etc.
au caractère particulier de sa tendance, essentieHement nationale, elle n*en exerça pas moins aussi une grande influence sur le monde romain , par suite du respect traditionnel des Romains pour Tautorité des Grecs, sur tout le domaine de la vie intellectuelle et, particulièrement, sur celui de la littérature, de leur dépendance du jugement des Grecs, et de leur désir, alors peut-être plus vif et plus ardent que jamais, de s'approprier les avantages de Tédu* cation grecque. De même qu'ils avaient été, de tout temps, à récole des Grecs, au moins depuis qu'ils avaient commencé à porter aussi chez eux l'éloquence à la hauteur d'un art, de même ils devaient, encore maintenant, s'efforcer de profiter du dernier perfectionnement opéré par les Grecs dans l'art d'exposer les sujets. Nombre de jeunes gens se rendirent, d'Italie et des provinces occidentales de l'empire, à Athènes et dans les autres foyers de l'instruction grecque, pour y gagner le dernier poli de l'éducation, en suivant les cours des professeurs les plus prônés ^ D'ailleurs, ceux-ci prirent eux-mêmes l'habitude de faire des tournées littéraires, pendant lesquelles ils se produisaient, régulièrement, à Rome et dans d'autres grandes villes de l'Occident, où ils se décidaient même à prendre temporairement leur domicile. II y avait surtout, à Rome, la chaire d'éloquence grecque, que même les plus célèbres d'entre eux se faisaient gloire de briguer. Philostrate nomme, parmi ceux qui l'occupèrent, le Gilicien Philagre, le Phénicien Adrien, le Gappadocien Pausanias de Gésarée, le Smymiote Euhodianus, et Aspasius de Ravenne ^' Ge
' i Aalu-Gelle, XVH, 20, i : Taurus mihi : Heus, ioquit, tu rhetorisce... sic enim me in principio rccens ih diatriben acceptam appeklitabat, existimans eioqueoiiœ unius extundendas gratia Alhenas veniâse.
• Vies des sophistes, H, 8, éd. K,, p. 251, etc. ; II, lO, p. 256; II, 13, p. 258; II, 16, p. 200 ; II, 33, p. 274.
qui oe contribua pas moins à rehausser les professeurs grecs dans la considération des Romains, ce furent, avec' rintérèt que leur portaient ostensiblement les empereurs, les distinctions et les présents dont ils les comblaient, le prix qu'ils attachaient à les avoir pour précepteurs de leurs héritiers présomptifs S les hautes positions telles que, notamment, celle de chefs du département grec au secrétariat impérial, qu'ils leur conféraient, ainsi que la politesse, l'indulgence, la patience avec laquelle ils supportaient leurs prétentions, souvent ridicules et parfois même insolentes. De l'autre côté aussi, toute cette manière d'être des empereurs avec les sophistes est de nature à faire supposer que l'on devait avoir, généralement, conçu pour les travaui de ces derniers, dans les classes lettrées du monde romain, une très-haute estime, non moins partagée par les empereurs que les autres tendances et directions des intérêts prédominants du mouvement de civilisation de l'époque. Adrien, le plus grand admirateur des Grecs, en même temps que le dilettante le plus zélé en fait d'activité littéraire, était particulièrement aussi l'ami des sophistes, et le biographe Philostrate fait de lui cet éloge , qu'il était , de tous les empereurs des premiers temps, le mieux fait pour comprendre et encourager des talents remarquables^ Trajan avait conféré au célèbre Polémon l'immunité de droits et de taxes, pour tous ses voyages; Adrien déclara ce privilège transmissible à ses descendants, le reçut à l'académie, dite musée, d'Alexandrie, acquitta pour lui« spontanément, une dette de 2S0,000 deniers, et ne borna pas
' H. A. Vita M. Antoninij c. ii; Verus, c. ii (Uérode Âtticus); Philostrate, Vies des sophistes^ H, 24, 2 (Anti{>ater). ' ne d'Adrien, ch. xvi. — Philostrate, Vies des sophistes, I, S; I^
UYRE X. — LES BBLLES-LETTRES. 143
là ses faveurs, si Ton peut du moins en croire Philostrate, dont les allégations sont assez généralement, il est vrai, d'autant plus sujettes à caution qu'il raconte beaucoup d'autres choses saugrenues, évidemment controuyées, ou du moins ridiculement exagérées, bien* que la manie puérile des sophistes de s'exagérer leur importance et' celle des rapports de leur position imaginaire, auprès des empereurs, montre bien que ces contes trouvaient créance. Le môme Polémon doit une fois, aussi d'après Philostrate ^ avoir grossièrement renvoyé la nuit de sa maison , à Smyrne, le successeur d'Adrien, Antonin le Pieux, à l'époque où celui-ci n'était encore que proconsul d'Asie ; sur quoi, l'empereur Adrien, pour garantir Polémon contre toute éventualité d'une vengeance de la part d'Auto-* nîn, aurait expressément déclaré dans son testament que l'adoption de ce prince lui avait été conseillée par ledit Polémon, lequel aurait été en conséquence, après Tavénement d' Antonin au trône, aussi comblé d'honneurs par le nouvel empereur* 1 Or, le livre de Philostrate est plein d'histQJres pareilles. Le sophiste Aristide, lors d'un séjour que fit Marc-Aurèle à Smyrne, attendit, pour présenter ses devoirs à l'empereur, que celui-ci le fît demander, et prit pour excuse qu'il n'avait pas voulu interrompre des études qui l'absorbaient. Quand, q^us tard, Smyrne fut détruite par un tremblement de terre, sa complainte, encore existantCf sur la catastrophe de Smyrne, pièce qui n'esi, d'un bout à l'autre, qu'une longue chaîne d'exclamations, détermina la reconstruction de cette ville. A ce beau passage : « Les vents du soir ne soufflent plus que sur un désert, » Marc-Aurèle avait répandu des larmes ^ Or, bien
1 PhiloBtrate, Vies des sophUtes^ I, 24^ 3. * Ibidem, II, 9, 2«
qu'il soit impossible de déterminer exactement la part de la vérité et celle du mensonge dans la version de Philostrate, soit de préciser ce qui y est dénaturé, exagéré ou purement imaginaire , on ne saurait pourtant mettre en doute ni la courtoisie vraiment étonnante des empereurs pour les sophistes, au deuxième et même dans une partie du troisième siècle, ni l'intérêt qu'ils prenaient à l'art de ces derniers; ce qui, comnre nous l'avons déjà fait observer, suffit pour faire nattre la supposition que cet intérêt était partagé par toute la société lettrée de Rome. D'ailleurs, il existe aussi^ d'autre part, des témoignages^ nullement suspects, du vif intérêt de celle-ci pour les sophistes. Un des fondateurs de l'art nouveau, l'Assyrien Isée, s'était produit à Rome^ peu de temps sans doute avant l'année qui clôt le premier siècle de notre ère S et Pline le Jeune nous met à même de juger de l'impression qu'y avait produite le flot puissant de la parole de cet homme, quand il écrit à ce sujet : « Isée, qu'une grande réputation avait précédé, s'est montré bien supérieur encore à celle-ci. Voilà bien le nec plus ultra de ce que l'on peut imaginer de facilité de diction, de richesse de langage et d'abondance. Il ne fait jamais qu'improviser, et toujours on croit entendre un discours écrit depuis longtemps. Son élocution est foncièrement grecque, attique même» Les préambules sont . élégants , insinuants , parfois dignes et relevés. Puis, il se fait présenter plusieurs thèmes de controverses, mais s'en remet aux auditeurs pour faire leur chdix« souvent aussi pour décider s'il doit parler pour ou contre. Après quoi, il se lève, se drape de son manteau et commence. Il a tout sous la main : dès qu'il se met à parler,
' Juvénal, UI, 74,
les pensées les plus imprévues lui Tiennent du coup, ainsi que les paroles, et quelles paroles choisies, exquises 1 Quelle multiplicité de lectures -et d'exercices de composition par écrit se trahit dans ces flots d'improvisation 1 Son exorde est parfaitement approprié au sujet, sa réfutation acérée, son argumentation vigoureuse» la parure du discours le sublime du goût. Bref, il instruit, charme et saisit. Il use souvent de la forme dite enthymème, souvent aussi de syllogismes définis et arrêtés dans la perfection. Ce qu'il a largement improvisé, il le reprend de temps en temps dans un résumé succinct, sans jamais se tromper d'un seul mot. Cette habileté consommée, il la doit à des exercices auxquels il a commencé de bonne heure à s'appliquer avec suite. En effet, jour et nuit, il ne fait que cela^ n'écoute rien d'autre et ne parle pas autrement. Il a passé la soixantaine, mais il est toujours resté uniquement homme d'école ^ » Après ce compté rendu de Pline, on peut croire à la lettre ce que rapporte Philostrate de l'inimitié entre les deux sophistes Favorin et Polémon, entretenue par la circonstance que des consuls et des fils de consuls prenaient parti tantôt pour Tun, tantôt pour Tautre, ou de l'admiration pour le sophiste Adrien, telle que chevaliers et sénateurs, même ceux qui ne savaient pas le grec, se pressaient à l'Athénée, pour l'entendre *•
Les grands effets de l'éloquence des sophistes^ énergiquement appuyés des leçons de la chaire d'éloquence grecque à Rome, ne pouvaient rester sans influence, dans la partie instruite du monde romain, sur les tendances littéraires de la société, comme il appert assez clairement des
* Pline le Jeune» LeitreSfllf^; Lehrs, Écriis popul,^ 184, etc.
* PhikMtrate, Vies det sophistes, 1, 8; H» 10, 5.
146 GlViXlSATION ET MŒURS ROMAINES.
faibles restes qui se sont conservés de la littérature latine de toute la partie du deuxième siècle postérieure au règne d'Adrien. Peut-être aussi ces restes sont-ils si chétifs, par la raison même que nombre de Romains s'étaient alors laissé entraîner, par le charme éblouissant de la nouvelle prose grecque, à écrire en grec plutôt qu'en latin. Chez Marc-Âurèle, le choix de la première de ces deux langues a été déterminé, sans doute, par Tétude des œuvres originales de philosophes grecs; mais que Favorin, natif d'Arles, et Claude Élien, qui était Romain, ou du moins Italien de Préneste, aient recherché la gloire de briller, comme écrivains de style, non pas dans leur idiome naturel, mais dans la langue grecque^ et qu'on les comptât effectivement parmi les sophistes grecs éminents» voilà bien un «des symptômes les moins équivoques de l'influence des philosophes grecs sur les cercles littéraires du monde romain. Nous ne possédons de cette époque^ en fait de prose latine, que les écrits de trois auteurs, dont Tun, Âulu-Gelle, n'ayant eu l'ambition d'offrir qu'un recueil de variétés savantes et divertissantes , était un érudit, méritant à peine le nom de littérateur; et cependant l'élégance étudiée qui y règne , particulièrement dans la narration, semble bien trahir l'imitation de modèles , grecs contemporains ; c'est que son grand ami Hérode, « cet homme célèbre pour les gr&ces de l'esprit et l'éloquence grecque, » avait publié des recueils d'érudi-* tion semblables \
ÀulurGéile» IX, 2, 1. — KeUi ÀtiicuSy dans V£ncyclopédie àe Stattgardt, I, 2100,
Note biographique sur iiifZii-G«tte.» Voici, d'après M. Friedlsnder, le coure prolMible de la vie» asseï peu connue, de cet écrivain. Aulu-GeUe parait avoir vu le jour yen la fin du règne d'Adrien» entre lea années f 30
Le deuxième, Froaton, Tadmirateur de Polémon ^ s'est essayé dans plusieurs des foroies dont les sophistes usaient pour faire parade de leur art. Telleà étaient, outre le conte mignard % surtout des lettres écrites ou sous le nom de Tftuteur même, ou sous les noms et dans le caractère des personnes, des conditions et des classes les plus diverses. De Fronton, nous avons aussi des lettres écrites
et 134 environ. l\ prit la toge virile dès. Vâge de 15 à 17 ans, eut à Rome des leçons dea rhéteurs' Antoine Julien et T. Castricius, ainsi que du grammairien Salpiœ Apollinaire, auquel il s'attacha à l^e de 17 ou 18 ans, et dont il resta Télève pendant environ sept ans. Dans le grand nombre de personnes mentionnées dans ses écrits à des titres divers,, on voit encore figurer Erucius Clarus, qui fut^ deux fois consul et préfet de la ville après 146, Fronton et le poète Annien, comme plus tard aussi le docte Jules Paul. A Tâge de 25 ans, Aulu-Gelle, nommé juge à Rome {judex extra ore^toem), se' tourna vers la jurisprudence. Vers la même époque, il se lia avec Te sopbiste Favorin, pendant que Técole de Sulpioe Apollinaire, à la mort de celui-ci, passait sous la direction de son élève Pertinax, le même qui, n'ayant pas tardé à quitter l'enseignement pour la carrière militaire, fut ultérieurement porté par celle-ci à Tempire. Le voyage d'Aulu-Oelle en Grèce parait devoir être placé entre les années 160 et 164, sous le règne de Marc-Aurèle et Lucius Vérus {duo AugusU). A Athènes, où il .fut recommai\jdé àHérode Atticus, il vit encore le fameux Pérégrinus Protée, qui ifi brûla solennellement, par ostentation, aux jeux Olympiques de l'année 165, et prit des leçons du platonicien Calvisius Taurus de Béryte. 11 recueillit, sans doute pendant oe séjour, beaucoup de matériaux pour son recueil intitulé IVuits atiiques. Cependant, il est probable que cet ouvrage fut composé non pas en Grèce, mais à Rome où dans les environs de cette capitale, à Prénefete, où Tauteur avait une propriété, et que celui-ci ne le termina qu'à un âge plus avancé, en aucun cas avant Tan 175 de notre ère, sur la fin du règne de Marc- , Aurèle, sous Commode, ou peut-être même seulement sons Pertinax. On sait, par sa préface, qu'il s'était marié et avait des enfants ; mais l^époque de sa mort est incertaine.— On peut voir, sur lui, l'article Ùel- Uns de Bœhr, dans la grande Encyclopédie allemande d'Ersch et Gruber.
' Fronton, Ep, ad Marcum Cxsarem^ II, 10 (Polemonis tui quoniam meministi), — Voyez aussi la lettre de Vérus, 11, 5, éd. N.
* Fronton, De f^.y Ais,, p. 238 et 236 ; éd. N. (Arion).
eti grec. Ses éloges de la poussière, de la fumée et de la paresse sont aussi des essais dans la manière paradoxale des sophistes, se complaisant à priser des choses nuisibles, viles et sans utilité. Le troisième, Apulée, enfin , qui s'était, comme il dit^ lui-même, approprié la culture hellénique, à Athènes, dans la plus large mesure, a pris pré* cisément pour tâche de sa vie entière de faire de Part dans la prose latine, comme les sophistes en faisaient dans la grecque ^ L'alliance de la philosophie avec l'éloquence, à laquelle il doit . principalement la haute considération qu'il gagna, auprès de ses contemporains et de la postérité, se rencontrait, assez souvent, aussi chez les sophistes grecs. Gomme eux, il voyageait de ville en ville, débitant des leçons préparées de longue main. Il s'est même conservé de lui un recueil de morceaux de parade et de préambules, travaillés avec le plus grand soin. Gomme les sophistes, il tirait aussi parti de son art en justice. Même son ouvrage capital, le roman de la Métamorphose, c'est-à-dire de Lucius transformé en âne, n'est autre chose qu'une pièce de montre et de parade sophistique : car les sophistes employaient aussi cette forme pour déployer les avantages de l'art d'exposer, en prose, des sujets de nature diverse. Dans ce roman aussi, le but c'était Texposition de cet art, le sujet n'étant qu'un moyen de faire valoir Thabileté de l'écrivain. Gomme les romans grecs, celui d'Apulée n'est qu'un tissu très-lâohe de scènes et d'aventures de tout genre, cousues ensemble, et fournissant à l'auteur Toccasion de montrer son art, tantôt dans des récits comiques ou tragiques, obscè-
* Selon la remarque fort juste de Kreischmann, De latinitate Apul^i, p. 7.
nés OU horribles, tantôt dans la description de scènes de la nature ou d'œuvres d'art, tantôt dans des dialogues et des discours.
Si la tentative d'Apulée, de transplanter Tart des so* ' phistes grecs sur le fonds de la littérature latine, est la preuve la plus frappante de Tinfluence extraordinaire que le nouvel art grec ne laissait pas d'exercer sur le monde lettré en Occident aussi, tout Tœuvre de cet auteur montre, en même temps, combien la domination de cette forme devait, nécessairement, préjudicier à l'importance que la poésie avait eue jusque-là. Personne ne niera, certes, qu'Apulée ne fût une nature heureusement douée pour la poésie, mieux douée, assurément, que la plupart des poôtes postérieurs à l'âge d'Auguste, dont les œuvres nous sont connues. Déjà le choix d'un conte populaire, tel que celui A^ Amour et Psyché y pour sujet d'un de ses récits, et la prédilection avec laquelle il Ta traité, témoignent d'une certaine intelligence, probablement très-rare à cette époque, de ce que valent même ces fleurs sauvages de la poésie, que les grands horticulteurs du Parnasse et les admirateurs de ceux-ci affectaient d'ignorer, dans leur dédain superbe. II est Vrai qu'Apulée s'est, d'ailleurs, essayé égalemeiH en vers^ dans tous les genres de poésie, ayant fait, comme il dit lui-même ^ aussi des poèmes épiques, des poésies lyriques, des comédies et des tragédies, des satires et des énigmes; mais sa gloire, pourtant, il ne l'a cherchée et trouvée que dans ses écrits en prose. Arrivant un siècle ou seulement un demisiècle plus tôt, il aurait, très-probablement, brillé comme poète. Mais, de même que la direction imprimée à l'épo-
< Florides, 1, 9, 37,
150 CIYILISATiON ET M<KERS ROMAINES.
que antérieure avait eu assez d'empire pour attirer, vers les sentiers fleuris de la yersiflcation, même des pédants sans aucune verve, tels que Pline le Jeune, de même c'était maintenant l'art de la prose qui exerçait^ sur le talent, une attraction irrésistible, et parvenait même à le détacher de la sphère où il s'était tant plu. Gela n'empêche pas, toutefois, qu'Apulée, dans le choix de ses sujets comme dans sa manière de las traiter, ne se soit toujours tenu le plus près possible de la poésie.
Avec la renaissance de la culture antique, la poésie latine du sièck d'Auguste et des époques suivantes regagna, dans le monde mpdeme, autant d*estime et de faveur qu'elle en avait jamais eu dans l'antiquité. Tandis qu'Homère, Pindare, Eschyle, Sophocle, Théocrite restaient peu connus, pendant des siècles, et étaient encore moins compris, on reconnaissait généralement, pour modèles suprêmes, Virgile, Horacç,- Ovide et Jùvénal. Avec la remise en honneur de 4a poésie latine et la restauration de son influence sur l'éducation générale, reparurent toutefois aussi beaucoup de phénomènes ayant leur raison dans le cas que faisait, de la poésie, le monde lettré de la période de l'antiquité romaine qui nous occupe. Ce furent les humanités qui, tout d'abord, rétablirent la liaison iur time de la poésie avec la science et Térudition. Dans ce nou-« vel ordre d'enseignement aussi, Tétude de la poésie fut considérée comme l'élément le plus important de la culture
tIVRE 2. — LES BEIXB9|*LErrRES, 181
intellectuelle, ainsi que la virtuosité dans l'expression et le maniement des formes poétiques, comme la plus fine fleur d'.une belle et noble éducation. En Allemagne, yers l'époque de la Réforme, les humanistes étaient, et nullement à tort, appelés « poëtes » tout court, dans les cercles de leurs amis, comme dans ceux de leurs adversaires, partisans de Tobscurantisme (pbscurorum virartdmy. La poésie recouvrât, en môme temps, la tâche d'embellir la vie des privilégiés, et de donner à tous les moments importants de celle-ci une consécration supérieure. Ces appréciations ont persisté en partie, jusqu'à la fin du dernier siècle, et même plus longtemps, tlans l'exercice de leur influence. La poésie se maintint, dans les universités, comme un objet régulier de l'enseignement, et assez souvent même continua d'accompagner les hommes qui avaient acquis une instruction supérieure, dans tout le cours de la vie, en leur offrant un divertissement et une récréation des plus convenables pour des heures de loisir. Même la poésie de circonstance, tant officielle que nonofficielle, conserva longtemps une importance et se carrait avec une ampleur que nous avons peine à comprendre, aujourd'hui. Il y a seulement un siècle environ que s'est opérée, dans le mouvement des esprits, une grande révolution, qui a marqué le but élevé de la poésie, comme de l'art en général, dans l'affranchissement de l'&me humaine du sombre empire des passions qui l'agitent. Cette évolution, qui réagit si puissamment vers la nature, d'un milieu de productions artificielles et de formes conventionnelles, et qui nous a fait comprendre les Grecs, Shakespeai'e et la poésie populaire, a aussi,
* Strauss, Ulrich de fftUten^ l, 49, etc. (en allemand).
par la transformation complète du sentiment des classes lettrées à l'égard de la poé^ie^ déprimé considérablement Testime qu'on faisait des poëtes latins, chez les nations néolatines, toutefois, beaucoup moins que chez les peuples germaniques \
* Par le fait, ce qui précède s'applique parUcaliëremeat à l'Allemagne et œnceniela période de Lessing, Gœthe et Wiackelmann.