LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
par des écrivains étrangers au mouvement philosophique, pour que Ton puisse, au moins jusqu'à un certain point, s'en faire une idée générale. Il est vrai que ce sont principalement les ombres et le mauvais côté, les défauts et les faiblesses, rinsuccès etTinsufiisance des efforts et de Tactioa de la philosophie dont on s'occupe, et auxquels les adversaires par principe de celle-ci aiment à s'arrêter. Mais ces critiques et ces attaques mêmes font ressortir l'importance des services que Ton se croyait en droit d^attendre de l'influence moralisante de la philosophie sur le monde contemporain, et, bien que cette t&che ne fût que très-imparfaitement remplie par la plupart des philosophes, on rencontre cependant aussi l'aveu, tacite ou formel, que les doctrines les plus pures et les meilleures y satisfaisaient au plus haut degré et ne manquaient pas de produire les plus grands effets.
Pendant que la grande majorité des hommes étaient obligés de se contenter, pour leur éducation morale, d'un enseignement philosophique d'une durée limitée, des personnes Jouissant d'une plus grande aisance cherchaient, très-souvent, à s'attacher un philosop]ie, qu'elles prenaient dans leur maison^ non-seulement pour l'éducation des enfants, mais aussi afin de s'assurer^ pour toute la vie, de l'assistance permanente d'un conseiller, homme de confiance, capable de les guider et de prendre charge d'âmes. Dans les grandes maisons romaines, sous l'empire comme dans les. derniers temps de la république déjà, cette position parait avoir été souvent occupée notamment par des phi* losophes grecs. On a trouvé, à proximité de Bonn^ un monument érigé au philosophe Q. Égrilius Évarète, «ami de Salvius Julianus », c'est-à-dire probablement de celui qui fut consul en l'an 175, par sa femme. Le consu-
iaire ne pouvait, d'après cela, se passer de cette société, même en province ^ Ces philosophes domestiques^ comme les philosophes en général, figurent particulièrement dans le rôle de compagnons et de consolateurs préparant à la mort. Quand Jules Ganus, condamné à mort par Caligula, s''achemina vers 1) colline où, suivant l'expression de Sénègue S a on sacrifiait journellement à notre César », il était accompagné de a son philosophe », avec lequel il s'entretint de ses pensées du moment et de Tétat de son âme. Rubellius Plante, qui attendît les meurtriers envoyés à sa recherche par Néron, sans même faire une tentative de fuite, avait été, disait-on ' , confirmé par les philosophes Musonlus Rufus et Géranus dans sa résolution de préférer la mort à une vie incertaine et pleine d'angoisses. Le messager qui apporta à Thrasée Tarrét de mort attendu par celui^^i , le trouva plongé dans une conversation avec le cynique Déméirius : ils discouraient, d'après ce qui semblait du moins résulter de leurs mines sérieuses et de quelques-unes de leurs paroles prononcées assez haut, de la nature de l'âme, ainsi que de la séparation de l'esprit d'avec le corps ^. Cette position, que des philosophes grecs s'engageaient à prendre, pour une certaine durée , dans les grandes maisons romaines , ne pouvait se maintenir à une hauteur conforme à la dignité de la philosophie qu'autant que^ des deux parts, on s'ac« cordait à l'envisager dans le sens le plus noble. Or, les philosophes, dans cette condition, n'étaient que trop souvent même pas en état de s'assurer, à la longue, la possession de
* O^eUi, 5600; ' De tranq. an-,, c. il t.
^ Tacite, Annales, XIV, 59.
«/6i(iem,XVI, 34.
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Testîme de ceux auxquels leur premier devoir était de donner le bon exemple. D*autre part, les Romains de Taristocratie n'étaient que rarement non plus, sans doute, hommes à oublier tout-à fait que ces « professeurs de sagesse )» n'étaient au fond que des clients ou des employés salariés de leur maison ^ Lucien a largement et crûment représenté, à sa manière, le revers de la médaille de cette dernière condition, dans un écrit spécial ', pour servir d'avertissement à un philosophe du nom de Timoclès, qui avait le désir d'entrer dans une maison aristocratique.
Ces ombres devaient surtout frapper désagréablement et blesser souvent les yeux au temps où, l'exemple de Marc- Aurèle ayant mis la philosophie à la mode, beaucoup de gens dépourvus du sens qu'il faut pour la comprendre et l'estimer, mais ne s'en croyant pas moins obligés de s'extasier dans les régions sublimes de l'idéalisme de Platon, voulurent avoiv à tout prix, dans leur entourage, un philosophe grec, que l'on pût reconnaître de loin déjà pour tel» à son extérieur vénérable, à sa longue barbe et à l'air digne avec lequel il portait son manteau '. La perspective d'occuper dans une grande et riche maison une position influente et honorée, semblait à beaucoup d'aspirants assez attrayante pour qu'ils ne reculassent pas devant la nécessité de s'exposer au désagrément des sollicitations et même d'un examen, dans lequel on les astreignait à donner des preuves de leur science et de leur savoir-faire, à subir un interrogatoire sur leur passé et, quelquefois , à se laisser mettre en balance avec des compétiteurs parfaitement
> Tacile, Annales, XVI, 32 : P. Egnatius...... ciiens Soreni.
* De merc, cond», 1 et 4.
3 iHdem, 35.
il 6 CIVILISATION ET MŒURS ROMAINES.
indignes, dont plus d'un ne se servait du masque de philosophe que comme d'une recommandation pour des eiorcismes, la pratique de la magie et d'autres semblahlés^ Cette épreuve heureusement traversée, on passait parfois, après une invitation à un grand dîner, oti le faste de la maison se déployait dans toute sa splendeur, pour éblouir comme pour intimider le novice, au contrat dont il ne s'agissait plus que d'arrêter les conditions. Le mattre de la maison se déclarait prêt à tout pattager avec le nouvel hôte de celle-ci, en protestant qu'il serait ridicule de ne pas considérer comme associé à la Jouissance de tous les avantages qu'elle peut offrir l'homme auquel on confie le soin de ce qu'on a de plus précieui, celui de sa propre âme ou de celle de ses enfants. On fixait néanmoins le chiffre d'un traitement annuel, dont on s'appliquait à justifier l'exiguïté surprenante, en faisant valoir ce qu'il y avait d'honorable dans cette position d'un homme que l'on promettait de traiter en ami, ainsi que la perspective de nombreux cadeaux pour les jours de fête, mais surtout en faisait appel au désintéressement sublime des philosophes, dans les questions d'argent ^ Et c'est ainsi que des philosophes, dans la maturité de l'âge, oubliant tous les éloges de la liberté de Platon, de Chrysippe et d'Aristote, se vendaient et acceptaient l'humiliation d'une basse et honteuse servitude. Tout comme la toui'be des autres serviteurs de la famille, sur lesquels ils ne tranchaient que par leur grossier manteau et leur mauvais accent en parlant latin, la cloche de la maison les appelait, chaque matin, à leur service de comparse, qui durait jusqu'à la fin delà soirée et entraînait
' Lucien, De merv. cond., il, 12, ^lO. ^ Ibidem, 19.