‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 3)Chapitre 37 sur 77 · LIVRE XTI. LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE · texte numérisé non relu

LIVRE XTI. LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE

circonstances. A un jeune homme riche, qui se plaisait dans la société des joueurs de flûte et des tragédiens, il communiqua, pourledétourner de cette compagnie, un passage d'Àristote sur l'indignité morale de la plupart de ces artistes, avec la recommandation de le relire chaque jour. 11 semonça rudement, au contraire, un autre, qui avait sauté brusquement de Tétude de l'éloquence à celle de la philosophie^ et finit même par se mettre en colère quand le jeune homme chercha à se justifier par Texemple d'autres qui avaient fait comme lui, ce qui fournit de plus à Taurus l'occasion de citer un très-beau passage de^Démosthène relatif à la circonstance. Ainsi, termine Aulu-Gelle^ Taurus employait toute espèce d'exhortations et d'enseignements, pour mettre ses disciples sur la voie du bien et dans le droit chemin. Le stoïcien Attale, qui tenait à Rome une école, à laquelle Sénèque, dans sa jeunesse, arrivait toujours le premier, pour n'en sortir que le dernier, aimait aussi à répondre aux questions de ses élèves, dans les promenades. Qui va chez un philosophe, disait-il , est tenu d'en rapporter chaque jour quelque bien à la maison, la philosophie ayant la vertu de profiter non-seulement aux^ personnes vouées à l'étude de ses doctrines, mais en. outre à tous ceux qui ont des rapports avec ces personnes '.

Si les philosophes croyaient devoir régler le genre de vie de leurs élèves, jusque dans les moindres détails, et leur donner des préceptes, même au sujet de choses futiles et indifférentes en apparence, pour peu qu'elles se rapportassent à quelque principe de morale, on leur reconnaissait aussi positivement et généralement, sans conteste, le

• I, 26, XVII, 8, vil, 13, XVIII, 10, XX. 4, X, 19.

* Sénèqae» Lettres, 108, 3, etc.

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droit d'agir ainsi, elil n'était pas rare de voir même des hommes faits, mais surtout des hommes jeunes, s'abandonner à leur direction a\ec une docilité absolue, telle que les enfants seuls en témoignent de nos jours à leurs précepteurs. En général^ les disciples adultes accordaient alors sur soi à leurs malti*es bien plus d'autorité qu'aujourd'hui. Ainsi Aulu - Celle ^ raconte que le rhéteur T. Gastricius réprimanda des sénateurs, fréquentant son école, pour avoir paru en public, un jour de fête, dans un costume qui ne convenait pas à leur rang. Il va de soi qu'on accordait surtout largement aui philosophes le pouvoir de régler la vie de leurs élèves. Attale recommandait aux siens de dormir siir un lit dur, et Sénèque se servait, encore à un âge fort avancé, d'un matelas réfractaire à toute pression du corps*. Épictëte exhortait ses auditeurs à se laisser croître la barbe, non-seulement comme un bel et digne ornement, mais aussi comme un signe imaginé par la providence pour la distinction des sexes, et dont il ne nous est pas permis de nous départir, en le rejetant. Un jeune homme, venu à l'école avec des cheveux merveilleusement frisés et un accoutrement visant à la suprême élégance, eut à essuyer un sermon à ce sujet. Le scrupule que son auditeur pourrait 8*en trouver offensé, ne plus revenir et ne pas suivre ces bons conseils, ne retint pas le philosophe de l'accomplissement d'un devoir, que l'autre eût pu avec raison, phis tard, lui faire un reproche d'avoir négligé. Mais, si Épictëte ne Voulait pas de disciples trop coquets, il se souciait encore moins d'en avoir de malpropres et de négligents ; il voulait qu'ils

« XUI, 22.

» Sénèque, Lettres^ 108, 23.

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fussent toujours propies, afin que leurs condisciples eussent du plaisir à les voir, et le maître n'a pas dédaigné d'entrer dans les particularités que comprend le soin du corps, celui que Ton doit prendre de se moucher, de se laver les pieds, d'çssuyer les sueurs et de se curer les dents. Et pourquoi tout cela? pour que vous soyez un homme, non pas comme une brute ou un pourceau M Cette sollicitude allant du plus grand au plus petite et qui pénétrait jusqu'au fond de la vie privée^ il paraît que les philosophes rétendaient même aux personnes de la famille de leurs disciples, sans s'attirer le reproche d'indiscrétion. Ainsi Favorin reçoit un jour la nouvelle que la femme d'un de ses auditeurs, d'un homme de condition sénatoriale et de grande famille, vient d'accoucher d'un fils : aussitôt il se rend, accompagné de tous ses auditeurs présents, auprès du jeune père, le félicite, puis exprime l'espoir que l'accouchée ne manquera pas de nourrir ellemême son enfant. La mère de celle-ci s' étant déclarée contraire à cet avis, Favorin ne manqua pas de faire à ce sujet un long discours, qu'Aulu-Gelle se nota et fit passer ensuite dans ses Nuits Àt tiques (XII, 1). On comprend que les philosophes, prodigues de leurs conseils même dans des circonstances pareilles, fussent consultés par leurs disciples toutes les fois qu'il venait à ceux-ci des scrupules de conscience, ainsi que dans toutes les situations difficiles de la vie. Aulu-Gelle, nommé juge trèsjeune, mais n'ayant pourtant pas moins de vingt-cinq ans, et ne parvenant, dans un procès, à se décider pour aucune des parties, n'eut, après les avoir ajournées^ rien de plus pressé que de se rendre chez Favorin, auquel il s'était

' Ëpictète, DUS., h 16* 9; III, i ; IV, 11.

attaché de préférence, pour le prier de lui dire comment lui-même jugerait, dans le cas donné, ainsi que de lui tracer des règles de conduite pour l'office de juge en général*. Selon toute apparence, les philosophes avaient plutôt à se plaindre d'être trop consultés que de ne pas Têtre assez. On leur demandait , comme dit Épictète , des instructions pour se guider dans des affaires d'intérêt pratique, comme on demande à un cordonnier ou à un tailleur de sa marchandise, sans prendre personnellement la peine de s'approprier, par le travail et l'étude, les principes de morale desquels doivent être déduites les décisions de tous les cas particuliers '.

Généralement les philosophes, abstraction faite de leur intervention accidentelle dans d'autres cas encore, déployaient une activité pratique et, par là, exerçaient une influence immédiate sur l'éducation morale de leurs contemporains, dans trois conditions différentes : comme instituteurs et conseillers permanents de telles ou telles personnes en particulier, comme professeurs de morale dans les chaires des écoles publiques, enfin comme missionnaires et prédicateurs populaires. Ce dernier champ, sur lequel les cyniques avaient jeté leur dévolu, resta presque exclusivement abandonné à cette secte. Toutes ces formes de l'activité professionnelle des philosophes sont assez souvent mentionnées, par les philosophes eux-mêmes comme

» Aulu-Gelle, XIV, 2.

a Ëpictète, JHssert., III, 9.

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