CHAPITRE II
Le M«Bothél«Bie«
§ 1 . — Le moîwthéisme en général et le judaïsme.
Le monothéisme opposé au polythéisme. — Différence enrtre la position du judaïsme et celle du christianisme à l'égard du polythéisme. — Dispersion des jui& dans l'anc^n monde. — , Établissements formés par eux dans les pays d*Orient| en Italie et dans les pays d'Occident. — Position des jui& dans TÉtat «t dans la société. — La haine des juifs. — Puissance d'attraction du judaïsme. — Ils jouissent de la liberté religieuse tans être gênés dans leurs conversions jusqu'au règne d'Adrien.
La force expansive du polythéisme rencontra une barrière dans l'esprit sévèrement exclusif et intolérant des religions basées sur le monothéisme, avec lesquelles il n'y avait
pas de composition possible. Ce qu'il y avait de plus haut et de plus sacré pour ceux qui professaient la croyance aux dieux, le judaïsme comme le christianisme le condamnait comme abominable, exécrable et entraînant la perdition des âmes. Chez les juifs, dit Tacite S tout ce qui eist . sacré pour nous est impie, tout ce que nous regardons
' HÙt., y, 4.
comme impur, licite en revanche. Les dieux que priaient les gentils étaient, pour les juifs, des idoles mortes ou des esprits malins (démons) ^ Aux yeux .d'une religion qui ne parvenait à saisir la divinité que sous une multiplicité et une diversité infinies de formes, la négation de tout ce qui est divin constituait souvent, en apparence, le fond essentiel du christianisme, ce qui en faisait considérer les doctrines comme blasphématoires et athées. Les chrétiens et les athées étaient, pour ceux qui croyaient aux dieux, des ennemis de leur foi également détestés , placés sur la même ligne et souvent confondus sous la même dénomination*.
Les deux religions basées sur le monothéisme n'entrent en considération pour nous, comme sujet d'examen, qu'en raison du contraste et des rapports d'influence mutuelle qui existaient entre elles et le paganisme. Il est indis-pensable, pour Fessai d'un rapprochement qui puisse donner un aperçu général de la situation religieuse de Tempire romain, dès les premiers temps de celui-ci, d'indiquer la position qu'elles avaient dans cet empire, embrassant le monde, et les circonstances capitales quifavorisèrent ou entravèrent les progrès de leurs doctrines. Cependant on ne pourra,' dans ces considérations, qu'effleurer les points les plus saillants des phénomènes qui ' se rapportent à un pareil sujet.
Les rapports de la situation des deux religions, fondées
' Voir, sur les croyances populaires des juifs et ce que Philon pensait du paganisme, Zeller, Histoire de la philosophie^ HI, 2) 298, et Selie Cassel, article Juift (historique), dans VjBncyclopédie d'Ersch et Gruber, p. 20, etc.
* Lucien, Alexandre, 25 et 37 ;. Sain t- Justin mart., Àpol., 1, fi, 13; Eusèbe, Hisl, eccL^ IV, 16.
sur la croyance à un seul dieu, vis-à-vis du polythéisme, étaient très-différents. Quoique toutes les deux fussent unanimes, dans la condamnation absolue et sans restriction du paganisme, le christianisme seul avait, par le fait, une attitude hostile à Tégard du paganisme. Le judaïsme, <E religion admirablement organisée pour la défense, mais qui n'avait jamais eu de destination conquérante ^ x>, s'isolait plutôt qull ne cherchait à s'étendre aux dépens du paganisme. Les communes juives, répandues partout et étroitement unies entre elles, ne laissèrent pas, il est vrai, que d'exercer une certaine attraction sur le paganisme, mais sans jamais porter à celui-ci aucun préjudice qui pût en faire paraître l'existence comme menacée, et, malgré les froissements et les conflits qui eurent lieu dans l'occasion, le judaïsme vivait en* général avec le paganisme sur un pied de paix. Le christianisme, au contraire, depuis le commencement, entra en scène, avec la pleine conscience de sa mission conquérante universelle dans l'histoire, et déclara au paganisme une guerre à outrance et à mort. Dès ses premiers débuts, de si faible apparence, alors que son importance future ne pouvait être que bien vaguement soupçonnée, l'opposition dans laquelle il s'était mis avec le monde et qui semblait le fond essentiel de sa nature, était interprétée comme c de la haine pour le genre humain » , à laquelle ceux qui croyaient en être l'objet répondaient, de leur côté, par une haine implacable. Plus la lutte dura, plus la religion encore dominante et en possession de la puissance temporelle sentait le terrain se dérober sous ses pieds, plus aussi cette hostilité s'accrut. Deppis la fin du deuxième siècle
* Gibbon, Hist, vol. H, cb. xv.
OU le commencement du troisième pour le moins, quand le flot montant du christianisme, après avoir inondé les couches inférieures de la population, gagna de plus en plus aussi les régions plus élevées de la société, on vit se répandre^ parmi les partisans de l'ancienne foi, la tendance à rapporter la cause de tous les malheurs publics et de toutes les grandes calamités à la colère qu'éprouvaient les» dieux du déclin progressif de leur culte, ainsi qu'à rendre le christianisme et tous ceux qui le professaient responsables de ce courroux. Le Tibre avait-il débordé de son lit, le Nil ne s'était-il pas répandu sur les campagnes, le cielVobstinait-il à refuser la pluie, y avait-il un tremblement de terre, la famine ou une épidémie venait-elle à se déclarer , on entendait aussitôt retentir le cri : Les chrétiens aux lions M L'évéque Pothin, un vieillard, expira à Lyon, sous Lucius Vérus, mar- * tyr des mauvais traitements qu'il eut à souffrir de tout le peuple^ chacun étant frappé de l'idée que ce serait pécher grandement et faire acte d'impiété de ne pas s'associer à cet acte de violence brutale, ainsi que de la crainte d'encourir, en s'abstenant, le ch&timent de ses dieux *. Plus le temps marchait, plus on s'attachait à l'idée qu'une décadence générale du genre humain avait commencé, avec l'apparition du christianisme dans le monde '. Mais aussi, comme il fut prompt à venir, cet autre temps où l'on se mit à considérer les erreurs des juifs et des païens comme la cause de la colère divine, et qu'ils se virent acçubés,
* TertuUîeD, ApoL, ch. xzzvii, xl. — Voir aussi Gieseler, HisL eccUsiastiquef I» IS 253, et Tzschirner, Chute du paganisme, 484, etc»
(en allem.)-
* Eusèbe, ff. B.y V, 1, 31.
^ Voir, par exemple, Arnobe, /4dv. génies, I, l. ^
à leur tour, des mêmes maui et des mômes calamités dont les chrétiens passaient auparavant pour être les auteurs * !
La dispersion des juifs, dans tout le monde ancien^ a été extrêmement utile à la propagation du christianisme, au début. Cette dispersion avait commencé de bonne heure, et était déjà très-ravancée dans les premiers temps de Tempire. Strabon dit qu'il y avait^ déjà de son temps, une juiverie dans chaque ville, et^ju'il ne serait pas facile de trouver de par le monde un endroit où cette race n'eût pénétré et réussi à se maintenir'; Josèphe', qu'il n'y a pas sur la terre un peuple chez lequel ne vivent pas aussi des' juifs. Les Actes des apôtres mentionnent, comme juifs et affiliés à ceui-ci, des gens de tous les pays sous la voûte du ciel, écoutant les apôtres parler dans toutes les langues à Jérusalem : des Parthes^ des Mèdes, des Élamites, des habitants de la Mésopotamie, de la Cappadoce, du Pont, de l'Asie mineure, de la Phrygie, de la Pamphylie, de l'Egypte, de Gyréne, de Rome, de la Crète et de T Arabie \ Le roi Hérode Agrippa, énumérant, dans une lettre à Cal igula, les pays où se trouvaient des colonies juives, nomme l'Egypte, la Phénicie, la Syrie, la Célésyrie, la Pamphylie, la Cilicie, la majeure partie delà province d'Asie jusqu'à la Bithynie et aux eûtes des baies intérieures situées le plus au fond de la mer Noire ; puis en Europe, la Thessalie, laBéotie, la Macédoine, l'Étolie, l'Attique, Argos, Corinthe, la majeure partie et les meilleurs districts du Péloponnèse ; parmi
« iVov. Theod,, titre UI, S 8 (décret de 438). ' StraboD dans Josèpbe, A, /., XIV, 7, 2. * Joaèphe, B, /., II, 16, 4.
^ Actes des apôtres, 3, 6 à il.
les lleS; TEubée, Chypre et la Crète ; enfin, les pays audelà de TEuphrate et la Libye'. .
Hors de Tempire romain, les pays situés entre TEuphrate et le Tigre, notamment, avaient une forte population juive ', et après la répression des dernières tentatives d'insurrection nationale en Palestioe, la Babylonie devint pour les juifs le centre d*unenouvelle vie, qui se répanditde là sur toutes les parties de l'aocien empire des Perses. En Arabie aussi, des renseignements de source juive, byzantine et arabe, offrent beaucoup de traces de ramifications étendues de ce mouvement juif . Dans les li;nites de l'empire romain, la population juive, celle de la Palestine à part, paraîtrait avoir été le plus dense en Asie mineure et en Syrie'; dans la population d'Antioche surtout, la colonie juive, qu'y avait déjà établie Séleucus Nicator, formait un contingent très-considérable^. Le roi Antiochus le Grand avait aussi, déjà, transplanté de la Mésopotamie en Asie mineure deux mille familles juives, pour avoir, en Lycie et en Phrygie, un noyau de population brave et sur lequel il pût compter '. Une ou deux des synagogues de coipmunautés extérieures, à Jérusalem, appartenaient aux juifs d'Asie et de Cilicie *. L'Ionie, où saint Justin a pris . Éphèse'' pour scène du dialogue avec le juif Tryphon, la Cappadoce, avec sa capitale Meschag, et la Cilicie, avec Tarse, sont connues comme sièges de communes juives. Des contributions pour le temple, qui devaient être envoyées
* PhiloD, LegaL ad Gajum, p. 587 M.
' Dion Cassius, LXVI, 4.
* Philon, iu Flaccum, 582, M»
* Renan, les Apdires, p. 223.
' Josèphe, A. /., XII, 3, 4.
* Actes des apôtres^ 6, 9.
^ Ibidem, 19, 8 à 20.
d'Âpamée, en Bithynie, à Jérusalem, le préteur Gn. Flaceus, par suite de sa défense d'exporter de l'or, frappa
publiquement de saisie, en l'an 62 avant Jésus-Christ, près de cent livres d'or; mais cette somme n'en représentait probablement pas le produit total; des sommes moindres, provenant de la même taxe, furent confisquées à Laodicée, à Âdramyttium et à Pergkme^ A Antioche, en Pisidie, de même qu'à Iconium, en Lycaonie, saint Paul prêcha dans les synagogues '. En Arménie aussi les juifs étaient nombreux.
Parmi les lies grecques, on nomme celles de Crète et de Mélos comme sièges de populations juives aisées, lesquelles, sous Auguste, soutinrent de la manière la plus large un prétendant qui se fit passer pour le prince Alexandre, assassiné par Hérode'. La seconde femme de Josèphe était une juive de la Crète, de très-noble famille et de parents très-considérés dans le pays \ Dans Tile de Chypre aussi, où la commune de Salamine, notamment, est connue par les. Actes des Apôtres, les juifs étaient'nombreux, jusqu'à l'an 116; mais depuis les horreurs commises dans l'insurrection de cette époque, il leur fut défendu de jamais remettre les pieds dans cette lie \ En Grèce et en Macédoine, les communes d'Athènes, de Corinthe, de Thessalonique, de Béroé et de Philippes sont également connues par les Actes des Apôtres ^ Deux édits adressés
* GicéroD, pro Flacco^ c. xxviu ; inscription jaive à Smyrne dans le Corpus /. G., 9897.
* Actes des apôtres^ 13» 14; 14, l.
» Josèphe, A. /., XVII, 12, 1 ; B, /., II, 7, 1.
* Le même, Vie^ 76.
' Dion Gassins, LXVIIU 32.
* Inscriptions judaïques à Égine (C /. G., 9894), Fatras (9896)» Athènes (9900).
286 CIVILISATION ET MŒURS ROMAIlfES.
par Ârcadius, en 397, et par Théodose le Jeune, en 412, au préfet de rUlyricum, qui comprenait alors la Macédoine et la Dacie, défendent d*y inquiéter les juifs et de les troubler dans leurs synagogues ^ Avant Théodose II, qui les bannit de Gonstantinople, ils y avaient leur synagogue sur la place des Ghalcopraties, ainsi nommée d'après leurs usines*. Us se répandirent aussi, de bonne heure, sur les côtes septentrionales de la mer Noire. Outre une commune juive d*01bie', on en connaît deux en Grimée par des inscriptions : celle de Panticapée* qui florissait vers Tan 89 de notre ère \ et celle d'Anapa, qui existait déjà en 42 avant Jésus-Christ ^ Dans les actes d*émancipation d'esclaves de ces localités, rédigés en grec, on fait pour condition que les affranchis restent fidèles au judaïsme. En outre, on a récemment découvert dans le voisinage de Dschoufoutkalé (Judehbourg}etdeBaktschi- Serai, à un cimetière planté d'arbres antiques, un certain nombre de pierres tumulaires avec des inscriptions hébraïques, dont les plus anciennes paraissent remonter aux années 6 et 30* de notre ère^ D'après une ancienne tradition, il doit y avoir eu, dans la seconde moitié du quatrième siècle, une immigration en masse de juifis grecs
^ Cod. Theodos,, XVI, 8. 12 et 21.
' Voir Cassel, article JiUfy dans VSneyclopédie d'Ersch et Grober,
> Stephani {Parerga areh9oL)y dans le Bulletin de l'AcadénUe de Saini-Péteribmtrg, 1860, 1, p. 246.
* C. L <?., II, add., p. 1005, D® 2114$ voir aussi p. 1006, d* 2126, et p. 1008, n«2181.
* Stephani, l. c, p. 244, etc.
* GhwolsoD, Piètres tumvlaïfes hébraîqftes dé la Crim^^ dans les Mémoires de r Académie des sciences de SUUnt'Péiersbourg, Vlll* série^ 1X(1866), n*?.
à Matarcha ou Tamatarcha (aujourd'hui Tamau), dans le voisinage de TaDcienne Phanagorie^
La population juive de TÉgypte s'élevait^ au commencemeut du premier siècle, à un million, ou plus d'un huitième de la population totale** A Alexandrie, les juifs habitaient principalement deux des cinq quartiers de la ville, mais étaient aussi disséminés dans les autres ; dans toutes les parties de la ville, on voyait leurs synagogues, entourées d'arbres ; ils avaient en outre leur synagogue propre à Jérusalem. Ils participaient certainement au commerce et à la navigation de la place ', mais s'occupaient aussi d'agriculture et de métiers \ La Gyrénaïque avait également une forte population juive % à laquelle appartenait une des cinq synagogues mentionnées à Jérusalem. Deux mille juifs y participèrent à la tentative d'insurrection d'un certain Jonathas, en l'an 70*. La commune de Bérénice avait, comme il paraît d après un diplôme d'honneur, portant un décret qui concerne un certain M. Titius, et qui s'est conservé, en Fan 13 avant Jésus-Ghrist^ neuf préposés dits archontes \ Dans la grande révolte des juifs, à ramifications très-étendues, qui éclata en l'an ii6, dans la Gyrénaïque et l'Egypte, jusqu'à la Thébalde", en même temps que dans Tîle de Chypre (voir plus haut) et dans la Mésopotamie, on leur imputait le massacre de 220,000 personnes, dans les deux premières, et de 240,000, dans les
^ Chwolson, L c.> p. 60, etc.; 93» etc.
* PhiloD, in Flaccum^ p. 971.
3 Ibidem, p. 10 10.
* Ibidemy p. 973.
^ Josèphe, A. /«, XVI, 6, 1 ; Thrige, Cyrène, p. 219, eici
■ Le même, Vie, ch. lxxvi.
^ C, /. G., 5361, avec les remarques de Bœckb.
* Eusèbe, ChroUif 01., )24.
288 CIVILISATION ET MŒURS ROliAlNES.
deux dernières de ces contrées ^ Dans l'Afrique occidentale, la trace d'une commune juive s'est conservée àSitifi (Sétif)y en Maurétanie*, et Ton rencontre des vestiges d'habitants juifs dans d'autres lieux encore '•
Si Ton peut ajouter foi à un rapport de Valère Maxime (1, 2, § 3), non seulement les GhaldéenSy mais aussi les juifs, ayant essayé de déformer les usages romains, en introduisant dans le culte le service d'un Jupiter Sabazius, auraient été bannis de Rome et de l'Italie, dès l'an 139 avant Jésus-Christ, par le préteur Gn. Cornélius Hispallus. Quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans plus tard, sans doute en partie par suite des guerres de Lucullus et de Pompée^ qui en avaient ramené des masses comme prisonniers à Rome, où on les affranchit S en partie par suite du développement de relations beaucoup plus étroites et plus variées entre l'Orient et l'Occident, ils formaient de nouveau, dans cette capitale, un élément de population considérable. Les accusateurs du préteur Flaccus espéraient trouver un appui contre lui dans leur nombre, la parfaite harmonie qui régnait entre eux et leur influence '. Tout le quartier transtévérin était habité principalement par des juifs*. Une ambassade d'Hérode, roi des Juifs, eut, dit-on, en se rendant auprès d'Auguste, l'escorte de huit mille de ses coreligionnaires établis à Rome ; et, en l'an 19 de notre ère, quatre mille affranchis, dans l'Age de porter les armes, furent condamnés à la déportation dans Tile de
< Dion CassiuB, LXVm, 32.
* Uenzen-Orelli, 6145 (pater synagoges).
' Inscriptions de P Algérie, 2072 (Pompejo Restuto Judeo, etc.}*
* PhUoD, Leg, ad Gc^um, 1014.
^ Cicéron, pro Flaceo, 28, i.
^ PhiloD, l. c.
Sardaigoe, a comme entachés de superstition judaïque et égyptienne ». En dépit de ces rigueurs, le nombre des juifs s'était, dès Tan 49 peut-être, de nouveau tellement accru, à Rome, quune nouvelle mesure de proscription, adoptée contre eux en considération des troubles intérieurs de la commune, ne put être que partiellement et très-imparfaitement mise à exécution \ Les juifs de Rome aussi avaient une synagogue à Jérusalem ; à Rome même, on connaît sept synagogues par des inscriptions '. On n'a pu retrouver un cimetière découvert par Bosio, et qui servait principalement aux juifs de la région transtévérine, à la via Portuensis, près de Colle rosato; mais il y en a un autre à la voie Âppienne, devant la porte de Gapêne, où ils avaient pris à ferme, au temps de Juvéoal^ le bosquet d'Égérie et des Camènes % et un troisième, passé réglise Saint-Sébastien , dans le voisinage de Tantique cimetière chrétien ad catacumbas''. Les inscriptions sont en grande majorité grecques, en partie, il est vrai, dans un jargon souvent presque inintelligible, et qui parait avoir été la langue de conversation et d'affaires usuelle des juifs. Il y en a de latines aussi dans le nombre, mais point d'hébraïques ^ Des mentions accidentelles nous présentent, dans les juifs romains, des gueux et des vagabonds,
'Dion Cassius, LX> 6; TiUemoDt, Histoire des empereurs, etc., U, 481.
s Garruoci, Cimitero.... in vigna RondaniDi, p. 38; puis^ celles es Campenses (C. /. 6., 9905, Orelli, 2522); des Augusleuses (C. /. G,, 9902, etc.; Nuove Epigr, Giui/., p. U); des Agrippeoses (C. /. G., 9907); des Sibureases [ibidem, 6447) ; des VolumnensesCOrelli, 2522, ou mieux Spon, Mise, X, 220; Fabrelti, 465, 101), et des Elaeeuses (C. /. G., 9904). Une huitième (Calcaretensium ?) est douteuse.
'Garrucci, p. 3 (Juvénal, 111/17, etc.)*
* De Rossi, BulL or,, 1867, p. 16. ,
^ Garrucci, p. 63.
tels que des fripiers, des mendiants, des devins ^ Les tombeaux, ainsi que toute la disposition du cimetière trouvé par Bosio, étaient grossiers et pauvres, avec nulle trace de fragments de marbre ou de peinture, à l'exception du lustre à sept branches, grossièrement peint*. Mais, au cimetière de la voie Appienne, on trouve des peintures et, dans le nombre, même des figures appartenant à la mythologie païenne, avec un sens probablement symbolique, mais non encore déchiffré'. Au port du Tibre aussi, il existe des traces d'une commune juive^ qui a dû s'y établir de bonne heure *.
Dans le reste de Tltalie, un des sièges principaux des juifs doit avoir été la ville de Pouzzoles, d'où ils se répandirent dans celles de la Campanie. L'existence d'une commune juive y est attestée, à Gapoue, par l'épitaphe d*un préposé de la synagogue de cette ville * ; à Venusie, par des catacombes juives récemment découvertes*. Lors du siège de Naples par Bélisaire, les juifs de cette ville offrirent d'approvisionner celle-ci de vivres, et opposèrent aux assaillants, quand elle fut prise, une résisFance aussi opiniâtre qu'inattendue''. Dans 4a Fouille et dans la
' Renan, Apôtres, p. )89. — Pi'ocope (B, G., I, 9) parle aussi d*un devin juif.
' Bosio, Roma sotterr,, p. Ht, etc.
* Garruoci, Cimitero^ 65: Nuove Spigr., 2. ^ De Rossi, Bull, er., IV, 40.
^ I. R, N.<, 6357 ; voir aussi l'article mentionné de Casse!, p. 144.
* 0. Uirschfeld, Bull. d,I.,i 867 , p. 149. — De Rossi, comme auparavant déjà Harini, rapporte aussi la dénomination de « princeps liberUnorum « dans une inscription pompéienne, à une commune juive, parce que les juife d'Italie, soit respectivement de Rçme, sont appelés ainsi dans les Actes des apôtres, 6, 9. (Bull. Crlst., Il, 69, etc. et 92).— Voir aussi Garrucci, Bull, nap., n. s., II, 1854, p. 8.
^ Prooope, B. G., I, 8 et 16.
Galabre, à la configuration des côtes de laquelle, il est, paraU-il,fait particulièrement allusion dans un midrasch^, les juifs formaient^ au quatrième siècle, une si grande partie de la population que, d'après un édit impérial de l'an 398, le maintien des conseils communaux était mis en question, dans beaucoup de villes, parce que les juifs prétendaient ne pouvoir être obligés à se charger d'offices municipaux'. Dans l'Italie moyenne et septentrionale, où leurs établissements sont, selon toute probabilité^ aussi anciens que dans l'Italie méridionale , on n'en trouve que des traces bien postérieures. Grégoire le Grand, qui fait aussi mention, dans ses lettres, de la synagogue à Terracine, écrit à l'évéque de Luna de ne permettre, sur ses terres, à aucun juif de posséder des esclaves chrétiens, ce qui y était arrivé '• Théodoric parle des juifs de Gènes comme d'une commune de la plus haute antiquité; celle de Bologne était aussi connue comme telle^ et l'on a deux inscriptions judaïques de Milan \ Il est probable que des juifs ont habité la Sicile aussi de bonne heure et en grand nombre. Le questeur et accusateur supposé de Verres, Q. Gécilius Niger, était un juif, descendant d'affranchis *. Dans les rescrits des papes^ il est souvent parlé des juifs, à propos de l'administration des biens du patrimoine de TÉglise, qui s'étendaient sur les deux Siciles et la Sardaigne.
' Nom d'homélies j^ves très-anciennes, en langue hébralqae. > Cassel, p. 141. — Code ThéodoiUn, XII, 1, 157, etc.
* Gaasel, p. i47.
* Renan il le Blant, Hewe archéologique^ 1860, 348. — Orclli, 2523 (Pola) : Matri pientiss. religioui Judaic» metaenti (?).
* Hutarque, xCIc^on, cb. vii. ^ Voir aussi Suidas, pour un autre Gécilius, Sicilien et juif, ainsi qu'une inscription judaïque de Syracuse (Ci. 6., 9895).
D'après les lettres de Grégoire le Grand, il y avait des communes juives à Païenne, à Messine et à Âgrigente. En K94, il ordonna de lui dresser un état de tous les domaines sur lesquels vivaient des juifs, afin de pouvoir faire remise d'un tiers de l'impôt à tous ceux d'entre eux qui se convertiraient \ Il n'y a pas à douter que la colonie juive, envoyée de force par Tibère en Sàrdaigne, ne s'y soit multipliée; à Gagliari du moins, il y eut une communauté juive pendant des siècles ^
En Espagne, pays mentionné dans la Miscbna et le Talmud, il ne s'est conservé, antérieurement au concile Illibéritain, tenu entre 300 et 309, comme on l'admet communément, et qui fait positivement mention des juifs % qu'une seule trace de ceux-ci : l'épitaphe d'un enfant juif trouvée à Abdère (Adra), dans la Bétique, et qui, d'après la forme des lettres, parait être du commencement du troisième siècle \ Avec la conversion du roi Récarède au catholicisme, en 586, s'ouvre la série des mesures draconiennes prises dans le royaume des Visigoths contre les juifs ^. Des rapports juifs sembleraient aussi témoigner d'anciennes relations avec les Gaules. Archélaûs, fils d'Hérode, fut exilé par Auguste à Vienne ^ Relativement aux décurions de Cologne^ Constantin arrêta, en 321,
I CasBel, p. 141.
* ibUl., p. 147, 65.
* ConciL lUib., can. 49, 60. 78.
« Hubner, C. /. £., II, 1982 : .... nia Salo | lyila ao. 1 1 mens, lilt, die I I Judœa.
^ GasBel, p. 57. — Le Blant et Renan placent TinscripUon en trois langues (grec, latin et hébreu) d'une juive de Tortose (Dertosa) dans l'époque antérieure à ces persécutions, vers le sixième siècle; ChwoU son (p. 83), à cause du grec, la croit même antérieure à l'invasion des Visigoths.
* Josèphe, A. /., XVH, 13, 2.
qu'en principe général les juifs devaient être astreints à se charger des fondions du décurionat, sauf deux ou trois exemptions admissibles ^ II ne paraît pas qu'il s'y trouve d'autres mentions de juifs, dans les sources grecques ou romaines, avant Sidoine Apollinaire '. En Angleterre, il n'y a pas de rapports certains, concernant le séjour de juifs dans ce pays, qui remontent au-delà du huitième siècle '. Mais on peut d'autant moins conclure du manque de données positives à la non-existence d'ime population juive dans un pays^ qu'un pareil silence, depuis les premiers temps du moyen âge, y est ordinaiirement plutôt une preuve de l'existence non troublée de cette population. Saint Jérôme dit que les juifs avaient leurs demeures d'une mer à l'autre, depuis les eaux britanniques jusqu'à l'océan Atlantique, de Touest au midi et du nord à Test, dans le monde entier ^.
Depuis la grande guerre de Judée, les juifs eurent à payer, à titre de contribution personnelle, au temple de Jupiter capitolin, une redevance de deux drachmes par tète^ ce qui conduisit, notamment sous Domitien, à des vexations et à des exactions que Nerva, cependant, réforma*. A l'exception de cette taxe, la condition civile des juifs comme tels n'était soumise à aucune restriction, dans l'empire romain. Us y jouissaient même d'un privilège, à savoir de l'exemption des offices qui eussent pu les
* Code Théodosient XVI, 8, 3.
* Basnage, Histoire des Ju\fs, VII, 10, 18. — InscriptioD judaïque de Narbonne, du temps du roi Egizas (687), dans la Revue archéologiquey l, C, p. 348.
'GaaseU p. 115.
^ Saint Jérôme, Commentai', in Amos, 3, 1.43.
5 Cassel, p. 6, etc.
gêner dans Texercice de leur religion'. Auguste avait ordonné dans le même sens que, pour les juifs, les distributions d'argent et de blé^ à Rome, dans le cas où elles tomberaient sur un sabbat, seraient renvoyées au lendemain *. ^
Si Philon dit, néanmoins, que les juifs devaient s'estimer trop heureux quand on ne leur faisait pas tort au profit d'autrui % ce propos s^explique par leur position sociale, généralement très-défavorable, il est vrai, et naturellement surtout dans des pays comme TÉgypte en particulier où il existait contre eux une forte animosité nationale, ainsi qu'immédiatement après des guerres et des * révoltes dans lesquelles des flots de sang avaient coulé. Aussi les expressions de haine contre les juifs, chez Pline TAncien, Quintilien et Tacite notamment^, semblent-elles devoir être misés en partie sur le compte de l'impression laissée par la guerre de Judée. Mais, môme abstraction faite du fanatisme sauvage dont étaient enflammées ces luttes du désespoir^ il suffisait du mépris orgueilleux des juifs pour toutes les autres nations, civilisations et religions, de leur séparation complète de table et de corps d'avec tous leurs voisins, et de l'opinifttreté avec laquelle ils persistaient à rester unis entre eux le plus étroitement possible, pour les rendre désagréables à tout le monde* et les faire paraître sous Taspect d'un peuple rempli de haine pour l'humanité. Les accusations, exagérations et inven-
4 Cassel; p. 4.
» Phtton, Le9at. ad Ga/tfi», 1015.
*/Mdem, 1018.
« Pline, Hi$t. nai., Xm, 46; QaiDtiiien, HI, 7, 4; Tacite, HM., V, 4, 5, 8.
* Theualon,f \,2,ib; Renan, Apôtres, 289, i.
tioQS répandues contre eux par des écrivains hostiles, et fondées principalement sur des sources égyptiennes ^, contribuèrent à alimenter la haine qu'on leur portait. Â en croire Tacite ', ils apprenaient avant tout à leurs prosélytes à mépriser les dieux, à renier la patrie, à faire peu de cas des parentSy des enfants, des frères et des sœurs. D'après Juvénal % Moïse aurait enseigné qu'il n'y avait lieu de ramener sur le bon chemin, quand ils s'étaient égarés, de conduire à la source^ quand ils étaient près de mourir de soif, que les circoncis seuls. Suivant Apion, les juifs, au temps du roi Antioche Épiphane, engraissaient, chaque année, un Grec avec des friandises, l'offraient ensuite solennellement en sacrifice^ à un jour déterminé, dans une forêt, mangeaient ses intestins et juraient, pendant cet horrible repas, une haine éternelle aux Grecs \ A l'animosité haineuse contre les juifs venait se joindre le mépris qu'ils encouraient, par l'humilité de leur condition et leur état misérable^ leur malpropreté répugnante, leur méticuleuse observance de tant de pratiques et de préceptes sans fondement apparent, ridicules, bizarres, et dont on se moquait comme de superstitions. Après la circoncision, ce dont on riait le plus, c'était leur abstinence de la viande de porc, dont la populace, dans ses emportements tumultueux, comme dans l'émeute contre les juifs d'Alexandrie, par exemple, décrite par Philon, s'efforçait de les contraindre à manger ; c'était aussi leur attachement inviolable au repos du sabbat, par lequel, comme dit Sénèque, ils perdaient la
I Gieseler, PréeU d^hUi, eeelés,, 4« éd., I, i, 51, 4 (en allem.).
* sut., V, 6.