XIV
* Josëphe, Contre Àphn^ II, 7.
septième partie de leur vie^ Mais, d'uD autre côté, le judaïsme ne manquait pas non plus d'amis^ que lui gagnaient en partie des vertus reconnues même par ses adversaires, et hautement prisées par Josèphe, dans une apologie de ses correligionnaires, composée sous Trajan. à savoir : leur piété constante, leur stricte obéissance à la loi, leur sobriété, leur bienfaisance, la parfaite harmonie dans laquelle ils vivaient entre eux, leur mépris de la mort dans la guerre, leur application diligente aux métiers et à Tagriculture en temps de paix, enfin leur confiance inébranlable en Dieu V Mais, ce qui dut faire gagner au judaïsme plus de prosélytes que sa doctrine et les vertus de ceux qui la professaient, ce fut bien la conviction^ inébranlable et si souvent héroïquement témoignée^ qu'il était la religion seule vraie''. Les rapports du temps favorables aux juifs sont, en efPet^ d'accord avec ceux qui leur sont hostiles, sur ce point que le nombre des personnes observant en tout, ou partiellement, la loi mosaïque, était très-considérable en tous pays, et les femmes, notamment, étaient là aussi les étoiles guidant vers la foi '. Déjà , dit Sénèque^, les pratiques de ce peuple exécrable ont gagné un tel ascendant qu'elles ont pu s'introduire dans tous les pays, et qu'eux, les vaincus, ont donné des lois à leurs vainqueurs. Horace, Perse et Juvénal attestent qu'il y avait, à Rome, nombre de gens s'abstenant de toute afEedre le jour du sabbat, jeûnant et priant, allumant des lampes et suspendant des guirlandes, ainsi que d'autres s'appli-
1 Pour les dtatioDS à l'appui, voyez Renan» ouvrage précité, p. 288
' Josèphe, Contre ApUm, U, 39, 41.
' Renan, ouvrage précité, p. 292.
* De superêt.y éd. Haase, UI, p. 427.
quant aussi à Tétude de la loi mosaïque, visitant les synagogues et envoyant à Jérusalem la contribution établie au profit du temple ^ Depuis longtemps, dit Josèphe', la mode de s'appliquer à Timitation de notre piété s^est répandue même parmi les masses, et il n'y a point de ville ni province, grecque ou barbare, où notre chômage du . sabbat n'ait pénétré, et où Ton n'observe les jeûnes et l'usage d'allumer des lampes^ et Tabstinence des mets qui nous sont défendus. Us cherchent aussi à imiter la concorde qui règne parmi nous, l'habitude que nous avons de communiquer de notre bien à autrui, notre assiduité au travail des métiers et notre constance dans les souffrances que la loi nous commande d'endurer. Mais, ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est que, sans mettre en jeu l'appAt du plaisir^ la loi s'est trouvée assez forte par ellemême et, de môme que Dieu a parcouru le monde entier, de même la loi a fait la ronde chez tous les peuples.
La conversion au judaïsme n'avait, si l'on excepte la courte époque de persécution sous Tibère^ rencontré aucune entrave légale jusqu'à Adrien, et de même, abstraction faite de quelques tentatives de répression passagères, il n'avait pas été touché à la liberté religieuse absolue dont jouissaient les juifs, et qui leur avait été garantie par Jules César et par Auguste. En 42 , Claude rendit un édit accordant aux juifs^ dans toute l'étendue de son empire, la libre observance des usages de leurs pères, tout en leur
^ Horace, Sat,y I, 9, 69. — Perse, V, 179» etc.; voir aussi de Rossi, Bull, crist, V (1867), p. 14. — Juvénal, XIV, 97, etc. — Marquardt, Manuel^ IV» 90. — Fronton, ad Marcum Csuarem^ éd. Naber, p. 32 : Nec aliter Kal. Sept expecto, quam superstitiosi stellam qua visa jejuniom poUaant (Athénée, IV, p. 156).
' Contre Aplon^ II, 39.
recommandant aussi de ne point abuser de ses dispositions bienyeilIaiUes et de ne pas mépriser les superstitions d'autres peuples, mais de se contenter d'observer leurs lois propres, et cet édit resta postérieurement aussi en \i<gueur^ Il appert déjà du témoignage d'Horace' qu'il n'y . avait, de la part des juifs non plus, manque de tentatives pour convertir des personnes d'autre croyance, et l'on sait que les pbariséens notamment parcouraient mer et terres pour faire un prosélyte ^ Mais, après qu'Ântonin le Pieux, tout en permettant aux juifs de reprendre désormais la circoncision de leurs enfants, interdite par Adrien, leur eut défendu, de la manière la plus rigoureuse, de la pratiquer sur quiconque n'était pas juif, des conversions formelles au judaïsme ne devaient, par suite de cet édit resté aussi postérieurement en vigueur \ sauf le cas de transgressions certainement rares, guère plus être pos* sibles\ Les prosélytes de cette époque postérieure ne pouvaient donc plus être des <k prosélytes de la justice » , mais que de simples «prosélytes de la porte», comme on appelait ceux dont les engagements se bornaient à l'observance des lois capitales et à l'abstinence des aliments défendus. Toutefois la majeur^ partie des convertis gagnés par le judaïsme sur le paganisme, môme durant les temps antérieurs au règne d'Adrien, appartenaient aussi déjà^ probablement, à cette dernière catégorie.
* Josèphe, A. /., XIX, à, 3; voir aussi de hom, Bull, cr., 1865, p. 90.
^Sal.yh 4, 142:
ac veluU te
Judœi cogemus in haoc concedere turbam.
* Év. selon saint Matthieu^ 23, 15.
* Gieseler, /. c, l. 1, 157, etc.
* OrigèDe, Contre deUe, II, 13.
§ 2. -^ Lé Christianisme.
L'ardeur du proséljtiime chez les chrédeiu. — PertécuUoiki depuis Trajan. — Le nombre des martyrs relativement petit. — Causes principales de la propagation si rapide du christianisme. — Présence d'éléments impurs dans les communes chrétiennes. — • Esprit de secte. — Le montaoisme. — L'auteur delà Réfutation de toutes let hérétlu,-^ Manière dont il raconte la carrière de l'évéque de Rome Caliiste ou Galixte. — Progrès du christianisme (à Rome particulièrement), au premier siècle et au- deuxième. — Proportion du nombre des chrétiens dans l'ensemble de la population. ^- Le christianisme ne conunence i se répandre dans les classes supérieures ({ue depuis le règne de Commode. — Il est rarement mentionné et très-peu connu jusqu'au troisième siècle. — Païens des hautes classes convertis antérieurement au règne de Commode. — Les prétendus rapports de Sénèque avec Tapôtre saint Paul. — Dédains du monde païen pour le christianisme jusqu'au troisième siècle. — La longue durée de l'agonie du
• paganisme, preuve de son ancienne vitalité. — Éléments païens qui survécurent à la chute du paganisme.
Si la nature môme du judaïsme, en sa qualité de religion d'un peuple élu, mettait des barrières à sa propagation aux dépens du paganisme, le christianisme au contraire n'avait pas seulement en lui la tendance à forcer tous les obstacles qui pouvaient Tempôcher de faire son chemin dans le monde, mais aussi la vigueur nécessaire pour en venir à' bout, et si, pour les juife^ la conversion d'infidèles était tout au plus une œuvre méritoire, il n*y avait pas, pour les chrétiensi de devoir plus élevé ni plus sacré que la propagation de la doctrine du salut. L'eiemple des premiers apôtres ne cessait pas de susciter après eux, en nombre toujours croissant, des émules qui, suivant la doctrine de l'évangile, partageaient leur avoir entre les pauvres et prenaient le bAton de voyage pour porter la parole de Dieu
de peuple à peuple \ sans que leur zèle se lassât ni se refroidit jamais, même au milieu des plus graves difficultés et des plus grands périls. Les chrétieos, dit Origène', étaient ardents à semer la parole dans le monde entier. Les messagers de la nouvelle doctrine ne visitaient pas seulement les villes, mais aussi les villages et les fermes ; ils ne se faisaient même pas scrupule de s*insinuer dans les familles et de s'interposer entre les membres de celles-ci. Des esclaves chrétiens cherchaient , comme le leur reprochaient les païens, à attirer dans leur foi les femmes et les enfants de leurs maîtres; les plus ardents poussaient même les enfants à la désobéissance envers leurs pères et leurs précepteurs, pour les conduire au salut. Ainsi il n'arrivait que trop souvent, à cette époque aussi, comme à celles de tous les grands mouvements qui remuent profondément le monde et en renouvellent la face, que les liens de la nature fussent déchirés, des cœurs brisés, Tamour et la fidélité arrachés comme une mauvaise ivraie.
Jusqu'à Trajan, la propagation du christianisme, considéré comme une secte du judaïsme, culte légalement admis, ne fut pas sensiblement entravée. Les persécutions dirigées contre ses adhérents, sous Néron et Domitien, se bornèrent, selon. toute apparence, à Rome, et n'atteignirent même là qu'un nombre de personnes relativement assez faible\ Trajan fut le premier qui légalisa la persécution des chrétiens^. Â partir de cette époque, on sévit contre eux, en les considérant soit comme adhérents d'une supers-
> Eusèbe, H. J?., IIÎ, 37,
3 Contre CeUe, III, O.'éd. KIotz.
'Gieseler, 1,1,107.
« De Rofisi, BuU, cr., 1865, p. 94.
tition nouvelle et pernicieuse, dislincte du judaïsme, soit comme coupables de sacrilège, ou tout particulièrement du crime de lèse-majesté, quand ils refusaient de sacrifier à l'empereur^ Dans le cas de ce dernier crime, on appli« quaît à tous les accusés la torture, ainsi que les peines les plus graves, et aux condamnés des classes inférieures môme la peine de mort renforcée*! Une punition souvent édictée' contre les chrétiens, c'était la condamnation aux travaux forcés dans les carrières et les mines', où ceux dont on avait le plus chargé la peine travaillaient .enchaînés et la tête complètement rasée d'un côté^, sous les yeux d'une garde militaire. Denys, évéque de Gorinthe du temps de Marc-Aurèle et de Commode S remercie la commune romaine, dans une lettre, de sa bienfaisance envers les nécessiteux en général^ mais particulièrement à l'égard des frères internés dans les mines. Cet esprit de charité^ dit-il, qui existait à Rome depuis le commencement, n'a pas été seulement entretenu, mais encore étendu sur un plu3 large théâtre par le saint évéque Soter (de 171 à 179)*. Lors de la persécution qui commença en 177, sous Marc-Aurèle, on envoya dans les mines de la Sardaigne un certain nombre de chrétiens de Rome, qui durent plus tard leur délivrance à l'intervention de Marcie, la maîtresse chrétienne de Commode^ en leur faveur^ TertuUien aussi
' TertuUien, ApoL^ 10 : sacrilegii et majestatis rei oonTenimur.
3 Le Dlaot, Comptes rendus de PAcad.^ 1866» p. 358 ; voir aussi de Rossi, Bull, cr., l867, p. 28^
> De Kom.Bull. cr., 1868, p. 17, etc. : De' cristiani condannati aile cave di marmi» etc.
« Artémidore, Onirocr., I, 21; saint Cyprieo, Lettres^ 77.
^ Clinton, F. R„ ad annoa 173 et 183,
« Eusèbe» in«^ ecd., IV» 23, 10; Chron., 2185.
^ Hippolyte, Ref,y IXi U.
parle de ceux qui souffrent pour leur foi a daDslesmioes, les prisons et les lies, » et qui, entretenus par les aumônes des frères, devaient ce bénéfice de pensionnaires à leur confession V Mais bien que la persécution augmentât, depuis 203, sous Septime Sévère, et qu^elle se renouvelât sous Maxiroin le Thrace, il n'y eut, jusqu'à la première grande persécution générale des années 249 à 2S1 sous Dèce, suivant le témoignage exprès et irrécusable d*Origène*, qu'un très-petit nombre de personnes, dont il serait facile d'établir le compte, qui souffrirent la mort pour la foi chrétienne. Même pendant la grande persécution sous Dëce, dix hommes et sept femmes seulement, dans la très-grande commune d'Alexandrie, furent immolés pour leur foi, d'après les renseignements fournis par Denys, ami d'Origène'. Il est certain que même les plus violentes persécutions des chrétiens, sous les empiereurs romains, sont loin de pouvoir être comparées aux persécutions bien plus terribles qui furent exercées par l'inquisition. Sous Gharles-Quint, dans la Hollande et la Frise, jusqu'à Tannée lSi6, plus de 30,000 personnes doivent avoir péri de la main du bourreau, comme entachées d'erreurs anabaptistes; et en Espagne, pendant les dix-huit ans de l'administration de Torquémada, plus de 105,000 personnes (chiffre de l'évaluation la plus basse) auraient été, dit-on, punies. Dans ce nombre, 8,800 malheureux furent brûlés vifs. En Andalousie, dans une seule année, 2,000 juifs doivent avoir été mis à mort, 17,000 condamnés à d'autres peines \
* TertaUien, Àpol,, 39 ; De pudic.f 22. s Contre CeUe, m, 6.
» Gibbon, Histoire, XW, 76. — Easèbe, ff. S*, VI» 91.
* Buckle, Histoire de la civUisatkm (en anglais). — Voir aussi Niebuhr» Cours d'Histoire romaine, h 3^ S9&(en aUem.).
LIVRK XI. — LA SITUATION REU6IEUSK. 303
Les peisécutions ont d'ailleurs, notoirement, plutôt enflammé qu*abattu Tardeur de la foi et le zèle de conversion des chrétiens. « Notre doctrine, » dit Clément d'Alexandrie*, aesteiïtravée, depuis sa première proclamation^ par les rois et tous les souverains comme par les gouverneurs et che& de Tadministration des provinces, qui tous nous combattent, avec leurs soudards et l'appui d'une multitude énorme, cherchant à exterminer des nôtres le plus qu'ils peuvent, et néanmoins elle fleurit de plus en plus. Elle ne saurait périr comme une doctrine humaine, ni se flétrir comme un don fragile, car nul don venant de Dieu n'est fragile. Elle se maintient et ne peut être arrêtée dans sa marche^ malgré la prophétie, qu'elle sera persécutée jusqu'à la fin. » Mais, avec Tardeur seule du bouillonnement de ce grand zèle de conversion des chrétiens, la sublime doctrine de l'Évangile, trop sublime même pour une grande partie du monde païen, n'aurait pu faire des progrès relativement aussi rapides, si d'autres causes encore, fondées en partie dans les besoins et les faiblesses de la nature humaine en général, en partie dans les conditions de Tétat social du temps, n'avaient concouru à sa propagation.
La nouvelle doctrine s'adressait à l'humanité entière ; elle n'excluait personne du bénéfice de la promesse du salut, pas même les plus infimes et les plus méprisés des hommes. Elle trouva, naturellement, le terrain le plus favorable chez des gens qui forment partout une énorme majorité, les gens ayant de la peine et l'Ame char* gée, les pauvres et les malheureux. Elle offrait des con-
i Cohort, ad gentes, c. x, p. 86 ; Siromat.^ VI, I8i p. 827. — Tzschirner, Chute du paganisme^ 524, etc. (en allem.).
solations inattendues au désespoir et à la perplexité; elle ouvrait une perspective de pardon même au plus coupable. Les païens, pour s'en moquer, disaient : Tandis que Ton convie aux cérémonies de consécration des autres cultes ceux qui ont le sentiment d'une conscience pure, les chrétiens promettent l'admission, dans leur royaume de Dieu^ même aux pécheurs et aux insensés, c'est-à-dire précisé* ment aux maudits \
Il faut aussi très-grandement tenir compte de l'influence que les femmes, très-impressionnables pour la nouvelle doctrine, exercèrent sur la propagation de celle-ci. Le christianisme érigeait les femmes, dans les pays helléniques, 011 leur condition était profondément déprimée, en compagnes de l'homme, marchant de pair avec lui; il donnait au mariage, par la communion plus intime des âmes dans une môme foi et un même espoir, une consécration nouvelle, à la virginité une nouvelle sainteté, à toute la vie de la femme une plus haute valeur sociale. Or, les femmes ne se tenaient pas toujours dans les limites tracées pour définir leur position, même dans le sein de la communauté chrétienne; aussi saint Paul eut-il sujet de blâmer qu'à Gorinthe elles priaient et prophétisaient, la tête découverte, et se vit-il obligé de les avertir de leur devoir de garder le silence dans la commune et d'être soumises avec leurs maris, ainsi que le prescrit la loi '•
Mais, ce qui amena au christianisme le plus grand nombre de croyants, ce fut la promesse, qui n'avait jamais auparavant été proclamée avec une conviction aussi persuasive et aussi foudroyante pour tous les doutes, d'une
' CeiiM) dans Origène, c. C, 111, 59.
3 Ép. aux Corinthêentt I, 11, &; 14, 34.
autre vie meilleure, d'une félicité éternelle. Avec cet espoir de félicité, la crainte des châtiments éternels, dont était menacée l'incrédulité, concourait à agir sur les ftmes d'autant plus fortement que la croyance à l'approche de la fin du monde d'ici-bas était.alors aussi très-répandue ^
Des miracles et des signes, dont les croyants n'étaient pas moins friands que les sceptiques et les hésitants, s'opéraient, également alors, certes en aussi grand nombre pour la confirmation de la foi chrétienne que pour le soutien de la foi païenne. « Au nom de Jésus, » dit saint Irénée% évéque de Lyon de 177 à 202, « ses disciples, qui ont reçu ce don de leur maître, exorcisent les diables ; d'autres ont la seconde vue et prédisent l'avenir; d'autres guérissent des malades, par Timposition des mains, et ressuscitent les morts. Il serait impossible d'énumérer tous les témoignages de grâce que l'Église a reçus de Dieu, pour le monde entier, et qu'elle met en œuvre, au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, cruciô^ sous Pilate pour le bien des peuples, sans commettre aucune fraude ni recevoir aucun payement; car^ ayant reçu ces dons comme un présent de Dieu, elle en fait part de môme gratuitement. »
Puis la foi des chrétiens, ferme comme le roc, ainsi que si souvent et si héroïquement éprouvée, remplissait les âmes de respect pour une religion qui trouvait de tels sectateurs, a Plus on nous moissonne, » ditTertuUien ', « plus nous croissons en nombre. Le sang des chrétiens est une se-
■ Gieseler, ouvrage cité, I, l, 225.
' Adv. hœres,^ H, 82, 4, p. 166; Eusèbe, H. £., V, 7; Gibbon, MUt, ch. XV. — Pour d'autres passages analogues, voyez encore Tzschirner, 524, etc.
» Apol., 50. — Gieseler, I, 70, 2i.
mence. L'opiniâtreté, dont vous nous faites un reproche, devient une source d'enseignement. En effet, qui^ en la contemplant, ne serait pas profondément ému et poussé à rechercher ce qu'il y a au fond de tout cela? Qui, après être arrivé à découvrir ce qu'il y a, ne voudrait pas donner son adhésion? Qui^ après avoir adhéré, ne désirerait pas souffirir lui-même ? » La moralité des chrétiens commandait l'admiration même à leurs adversaires. Pline le Jeune, comme gouverneur de la Bithynie, se crut obligé d'ouvrir une enquête contre les chrétiens de cette contrée, à Âmisus en premier lieu, vu qu'il y avait contre eux le préjugé du public, généralement porté à croire qu'ils commettaient, dans leurs réunions secrètes, toute sorte d'infamies; cependant il ne leur trouva pas, après une instruction sévère, dans laquelle des femmes, deux esclaves, furent mises à 'la question par des tortures, d'autre tort que celui d'être attachés à ce qui lui paraissait une superstition absurde et poussée à l'extrême. Les accusés l'assuraient hautement que tout leur délit, ou leur erreur, se bornait à Thabitude de se réunir un jour déterminé, avant le lever du soleil, de s'adresser dans leur prière au Christ comme à un dieu, avec la promesse solennelle de ne jamais commettre aucun vol, domestique ou à main armée, ni aucun kdultëre, de ne jamais rompre la foi donnée et de ne renier, dans aucune circonstance, le dépôt du bien qui leur était confiée Après quoi^ leur habitude était, disaient-ils, de se séparer, puis de se réunir de nouveau pour un repas commun, dans la plus grande innocence ^ Galien trouvait que la foi des chré*^ tiens leur apprenait à se conduire de la manière la plus
I Pliae le Jeune, 04 Trajanum^ 96 et 97.
conforme aux préceptes de la yraie philosophie ; il rendait notamment justice à leur mépris de la mort, & leur vie chaste, décente, continente et morale jusqu'à la rigidité; dans son opinion, il y en avait parmi eux qui, par Tempire qu'ils avaient sur eux-mêmes et la sincérité de leur application à la vertu, ne le cédaient en rien aux véritables philosophes ^
Qu'il y eût, toutefois, aussi dans les communes chrétiennes des éléments impurs, et que les pécheurs, admis dans leur sein avec l'espoir qu'ils se corrigeraient, ne s'amendassent pas tous réellement, c'est ce dont témoi-^ gnent déjà les reproches de saint Paul aux communes de Gorinthe et de la Crète, comme aussi le fait que saint Jacques se vit obligé de condamner l'abus moral de la doctrine de saint Paul, faisant dépendre la félicité éternelle uniquement de la foi, et celui que l'Apocalypse dut entrer en lutte contre les tentateurs de Pergame, les Nico^ lattes, qui non-^seulement n'observaient pas les prescriptions, relatives au régime alimentaire, données aux païens convertis à la foi du Christ, mais ne tenaient même pas compte de la défense de l'impudicité *• Cette charité active et miséricordieuse que les chrétiens pratiquaient entre eux, était précisément ce dont abusaient aussi des hypocritjBS, qui s'attachaient à la nouvelle communion dans l'espoir d'y trouver de l'assistance et d'autres avantages. Lucien a décrit, du point de vue de l'opinion hostile aux chrétiens, l'accueil que le philosophe Pérégrinus Protée trouva chez les chrétiens en Palestine, quand il se déclara de leur confession, et fut jeté en prison pour ce
* Gieaeler, l, c, 168.
^ Ibidem, ii2.
fait. Après qu'ils eurent, vainement, tout raïs en œuvre pour le délivrer, ils s'appliquèrent à tous les moyens d'adoucir au moins sa captivité. Dès l'aube, on voyait de vieilles femmes, des ^euves et des orphelins rôder auprès de la prison. Les préposés de la commune obtinrent des gardiens» eu les corrompant, la permission de passer même les nuits avec le prisonnier. On y apportait de larges collations et faisait des pHères, pendant les repas. 11 y venait des envoyés jusque des communes de l'Asie mineure, pour consoler, conseiller et assister; car, dit Lucien, ils se montrent, en pareil cas, secourables au-delà de tout ce que l'on peut imaginer; ils donnent tout, sans hésiter ni réfléchir. Les malheureux, ajoute-t-il plus loin, s'imaginent qu'il y aura pour eux une vie éternelle, ce qui leur fait faire bon marché de la vie et des biens de ce monde ; aussi leur premier législateur leur a-t-il enseigné qu'ils sont tous frères du moment où, reniant tous les dieux helléniques, ils substituent au culte de ceux-ci l'adoration de leur sage crucifié, et vivent d'après ses lois. Us professent ainsi un égal mépris pour tout le reste du monde ^ eu adoptant, sans aucune espèce de garantie, de pareilles doctrines. Or, qu'un rusé imposteur se faufile parmi eux, il lui sera facile de faire son jeu, avec ces gens simples, et de s'enrichir en peu de temps. Du reste, Tertullien aussi blâme l'excès des soins matériels que la sollicitude des communes procurait aux frères incarcérés à raison de leur foi '.
Il n'est pas douteux que de faux prophètes de toute espèce, tant imposteurs qu'enthousiastes ou fanatiques,
' LucLeD, PeregrintiSf M à 13.
* Gieseler, 245, 41. — Origène, Contre CeUe, lll, 12.
trouvaient, dans les communes chrétiennes, un terrain particulièrement favorable pour la propagation de leurs doctrines fallacieuses, et par là les mo'yens de gagner de la considération et du pouvoir; non moins certain que des ambitieux, auxquels Thumilité de leur condition, ou la défaveur d'autres circonstances, faisait obstacle dans la poursuite de leurs fins, cherchaient à jouer, dans cette communauté, un rôle qui leur était interdit sur le théâtre de la vie politique. Depuis les commencements, le christianisme fut infesté par Tesprit de secte, et FÉglise persécuta les sectes comme celles-ci se poursuivaient, entre elles, d'une haine amère et d'imputations passionnées, qui ne le cédaient guère, en violence , aux accusations dirigées par les païens contre les chrétiens en général. Telle était, d'après Celse, la division entre les chrétiens, qu'ils n'avaient plus guère de commun que le nom *.
Parmi les sectes du deuxième siècle (or une réfutation écrite au commencement du troisième n'en énumère pas moins de trente>deux), le montanisme, né en Phrygie, sous l'influence de la direction sensuelle et enthousiaste du culte à laquelle on était généralement enclin dans cette contrée, ne tarda pas à se répandre beaucoup aussi en Occident. Le fondateur de cette secte, Montanus, ancien prêtre de Gybèle émasculé, dit-on, commença, vers l'an 150, à proclamer, dans un état d'extase, à Pépuza, que le Paraclet (Saint-Esprit) s'était communiqué à lui, pour donner la perfection virile à l'Église. Deux femmes exaltées, Maximille et Priscille, se joignirent à lui, les fem^ mes en général paraissant, d'ailleurs, avoir toujours exercé ude grande influence, dans cette secte, en partie comn^
* Gieseler, 19S, etc.
• visionnaires et en opérant des miracles \ Les montanistes, croyant avoir le monopole du bénéfice des dernières révélations de TEsprit saint, regardaient les autres chrétiens du haut de leur grandeur spirituelle, avec tout le dédain de leur orgueilleuse présomption. Ils exigeaient un degré d'ascétisme supérieur et la profession d'un profond, mépris pour toutes les choses terrestres, défendirent les mariages en secondes noces, attachaient une importance excessive au célibat et au martyre, et enseignaient que l'impudicité , le meurtre et l'idol&trie excluent pour jamais de l'Église.; ils proclamaient, hautement aussi, l'imminence de la fin du monde et de l'avènement du règne millénaire. Ces doctrines et plus encore l'extase prophétie que des montanistes, que leurs adversaires déclaraient ne pouvoir interpréter que comme une inspiration démo-
- niaque, soulevèrent, dans le monde chrétien, des contradictions multiples; mais les idées montanistes ne s'en répandirent pas moins dans l'Église d'Occident, où leur influence se manifesta surtout par une extrême sévérité, et par la tendance à réglementer extérieurement la dévotion. Les écrits de TertuUien, ancien {presbyter) ou ministre de la commune de Garthage et montaniste lui-même, conservèrent une haute autorité *•
La Réfutation de toutes les hérésies j mentionnée plus haut, écrite vers les années 230 à 240 au plus tard, et dont l'auteur incline fortement au rigorisme de la secte montaniste ', donne nn aperçu très-intéressant des dissi-
* Tertullien, De anima, c. iz. ^ Gieseler, 290.
s Gieseler, 286 à 293.
> Bansen, HippoïifU et son temps, lOl (en allem.). — De Roasi, Bull, cr,, 1866, p. 97. Epilogo sull* autore de' Filosofumeni. — Dœlliiiger, Hippolyte et CaUiste (en allem.).
dences et des antagonismes déterminés, notamment par la diversité.des opinions en matière de doctrine, dans le sein des communes chrétiennes, ainsi que des graves inconvénients et des difficultés qui, parfois, résultèrent du contact de la société chrétienne avec le monde païen. L'auteur de cet écrit vivait à Rome, ou du moins y séjournait sou-> vent. Il parait avoir vécu dans la familiarité du pape Vie-' tor (de 190 à 202). Sous le pontificat de Zépbyrin (de 212 à 218)^ il prit une part très-vive aux disputes des monarchistes, qui ne concevaient pas la divinité, dans le Christ, comme une personnalité différente de Dieu le père, et fut personnellement un adversaire du pape Galixte (de 218 à 222). On avait cru, le plus généralement, jusqu'à ces derniers temps, pouvoir désigner comme cet auteur Hippolyte, évoque d'une secte à Rome, ou, suivant d'anciens renseignements, évéque du Port du Tibre; mais, tout récemment, des arguments nouveaux ont riamené à la probabilité queTertuUien pouvait bien avoir composé cet écrit dans sa vieillesse. L'attaque qu'il dirige contre le chef de la commune chrétienne de Rome ne montre que trop clairement quelles vilaines passions les controverses, en matière de foi, réveillaient et nourrissaient, dès lors, dans le monde chrétien. Voici, en peu de mots, la substance du rapport dont il s'agit, intéressant à bien des égards V
Galliste ou Galixte, nom qu'il porte dans l'Église, était l'esclave chrétien d'un affranchi, chrétien aussi, de la maison de l'empereur Gommode, et nommé Garpophore. Gelui-ci lui confia une somme assez considérable, avec la* quelle Galliste devait fonder une maison de banque, sous
le nom de son maître, mais à son profit personnel. Beaucoup de veuves et de frères y placèrent leur argent. Malheureusement Galliste fit de mauvaises affaires, qui le mirent dans une situation voisine de la banqueroute, et, pour se soustraire à Tobligation de rendre ses comptes, il prit lafuite et se rendit au Port du Tibre, à bord d'un navire en partance. Carpophore l'y suivit. L'autre, quand il vit son maître apparaissant au port, sauta dans la mer ; mais on l'en retira et le transporta à Rome, où Carpophore l'envoya au pilon partager le travail ordinaire des esclaves assujettis à cette peine correctionnelle. Cependant Carpophore se laissa fléchir et le remit en liberté, . quand plusieurs frères, intéressés dans la banque, vinrent lui représenter, les larmes aux yeux, que leur confiance en lui les avait décidés à remettre leurs fonds à Calliste, et que celuici avouait avoir mis une certaine somme en sûreté. Mais Calliste, ne se trouvant pas mieux qu'auparavant en état de remplir ses engagements, voulut mettre un terme à ses jours et acquérir en même temps la gloire du martyre. U se rendit, sous le prétexte d'une réclamation d'argent, le jour du sabbat, dans une synagogue, et y troubla le service divin. Les juifs tombèrent sur lui et l'amenèrent devant le tribunal du préfet de la ville, Fuscien, qui le fit fustiger et le condamna aux travaux forcés dans les mine^ de la Sardaigne, où se trouvaient déjà d'autres chrétiens, punis en raison de leur foi. Mais il arriva que la favorite déjà mentionnée de l'empereur Commode, Marcie, voulant faire une bonne œuvre, se fit donner, par l'évéque Victor, une liste des martyrs relégués dans cette île, et obtint leur grâce. Calliste, dont Victor avait omis, à dessein, de porter le nom sur la liste, n'en réussit pas moins à obtenir du porteur du message, l'eunuque Hyacinthe,
père nourricier de Marcie, et alors ancien {presbyter) ou ministre de la commune, de décider, par ses démarches, le procureur de Sardaigne à le relâcher également. Victor n'en fut pas content ; cependant il se borna à fixer Antium pour séjour au libéré, qui y vécut d*un secours mensuel. Les événements que Ton vient de raconter s'étaient passés de 186 à 190 environ \
Après la mort de Victor, Calixte sut se mettre en faveur auprès du successeur de ce pape , Zéphyrin, homme simple d'esprit, s'il faut en croire l'assurance de l'auteur, sans érudition, Ignorant même en matière de doctrines théologiques, et dé plus corruptible, comme il avait soif d'argent. Zéphyrin l'appela donc à Rome, où il le préposa à là garde d'un nouveau cimetière, fondé par lui. Calixte sut manœuvrer de façon à faire croire, à chacun des partis en zizanie dans la commune , qu'il était de son bord, et parvint ainsi à se faire élire évéque. Comme tel, il débuta par une hérésie pernicieuse, en prétendant que le Père et le Fils ne faisaient qu'un, fonda une école, et promit, à qui y adhérerait, la rémission de ses péchés. Nombre de gens, dont la conscience était troublée, et parmi lesquels ii s'en trouvait même que l'auteur avait expulsés de la commune après sentence, se rallièrent à cette école. Calixte enseignait qu'un évêque ne saurait être destitué même pour un péché mortel ; il institua des évéques , des anciens et des diacres vivant en secondes et troisièmes noces, et laissa en place les ecclésiastiques qui se mariaient. D'après son interprétation de la sentence : «Laissez l'ivraie croître avec le froment, » les pécheurs devaient rester dans la commune, dont le symbole était, selon lui, l'arche de
* De Ro6Bi> BuU, cr.y 1866, p. 7. '
Noé, qui renfermait des animaux purs et impurs. Il usait d'une indulgence coupable, notamment avec les grandes dames, auxquelles il permit de vivre avec des esclaves ou des hommes de condition inférieure, avec lesquels elles ne pouvaient contracter mariage, sans encourir la déchéance de leur rang, et la répugnance de ces dames à élever les enfants qu'elles avaient d'eux les conduisit à de nouveaux crimes. Ainsi, cet é vaque impie enseignait le ptieurtre en même temps que l'adultère. C'est aussi sous son épiscopat, et de la part de ses adhérents, qu'eut lieu la première tentative de l'introduction du second baptême*
La vérité matérielle des faits ci<-dessus rapportés ne peut former l'objet d'aucun doute; mais il n'est pas moins certain qu'ils ont été groupés, interprétés et commentés dans le sens le plus hostile. Nous n'examinerons pas ici jusqu'à quel point la doctrine de Calixte et sa manière d'exercer la discipline ecclésiastique comportent une appréciation plus favorable. M. de Rossi s'en est chargé S La manière^ toutefois, dont l'auteur du récit présente les faits, ne permet pas de concevoir comment Calixte avait pu être «hoisi, par élection, pour chef de la même commune qui l'avait connu criminel vulgaire. Il y a là une lacune dans le silence complet, relativement à son entrée dans les ordres du moins, et probablement encore omission de bien d'autres choses dont la connaissance aiderait à foire comprendre le fait d'une élévation pareille, après un tel passé. Il semblerait que Calixte était devenu l'archidiacre dudit pape Zéphyrin. Or, comme tel, il était
* Bull, cr., 1866, no 1 : Esame archeoL e critico déUa storia di »S. Callisto narrata nel libro nono de* Filosoftimeni. P. U : Délia dottrina dommatica e deUa dUeipUna eecleHastica,
chargé de radminisiration de la caisse commvnale, de la distribution des traitements aux ministres de Téglise et de celle des aumônes aux yeuves et aux orphelins. Il devait être difficile h un homme, dans cette position, d'éviter de faire des mécontents ; mais il n'est guère admissible qu'il eût pu arriver à être élu évéque, si sa gestion (de dix-huit ans) n'avait pas été tout à fait irréprochable ^
Au nom de Galixte ce trouve indissolublement liée la mention d'un établissement vénérable, de la plus haute importance pour l'histoire de la primitive Église et qui forme, en môme temps, l'objet d'une des découvertes les plus brillantes qui aient été faites sur le domaine de l'archéologie. Cette place de sépulture nouvellement organisée par Zéphyrin, près de la voie Appienne, sur tes terres des Géoiliens, a été, tout porte à le croire, le pre^ mier cimetière reconnu par l'État de la commune chrétienne de Rome, tandis qu'auparavant les sépultures avaient lieu sur les fonds des particuliers membres- de celle-ci, et leur conservation était attachée à celle des titres de propriété sur ces mêmes fonds. C'est à l'infatigable génie d'exploration de M. de Rossi que l'on est redevable, depuis 1854, de l'heureuse découverte de ce cimetière, depuis lors appelé Cimetière de Calixte, et qui fut jadis le champ de repos des papes, jusqu'à Miltiade, qui mourut en 314.
Le récit de l'auteur anonyme rappelle ce que l'on oublie parfois, à savoir qu'il devait être impossible aux communes chrétiennes de se séquestrer entièrement du reste du monde^ qu'elles étaient continuellement entraînées à subir leur part des infirmités et des maux de la civilisa-
< De Roflû, BuU. cr., 1866, p. 7.
tion du temps \ Que les apologistes de la nouvelle religion ne vissent ici qu'amour et concorde, là que haine et persécutions mutuelles *, on le comprend. Comparez, ditOrigène', les communes chrétiennes d'Athènes, de Corinthe et d'Alexandrie aux communes païennes de ces mêmes villes: dans les premières régnent la douceur et la paix, parce qu'on y a le désir de plaire à Dieu ; dans les secondes, qui ne leur ressemblent en rieR, l'esprit de révolte. Les chefs aussi et les anciens des communes de Dieu, même les négligents et les moins parfaits parmi eux, vous les trouverez toujours plus avancés sur le chemin de la vertu que les chefs de la bourgeoisie civile. Il est vrai qu'à cette époque l'explosion de la discorde religieuse était encore comprimée par la persécution qui sévissait sur tout le monde chrétien ; mais un siècle et demi plus lard, en 367, quand les différends ecclésiastiques se vidèrent à Rome par des combats sanglants, un païen, homme bienveillant et raisonnable, put dire qu'il ne connaissait pas de bête sauvage aussi funeste à l'homme, et enragée contre lui, que Tétaient la plupart des chrétiens les uns contre les autres *.
Quelque nombreuses que fussent les causes dont^-le concours favorisait la propagation de l'évangile , il est certain que celui-ci n'avait encore trouvé que des partisans isolés dans les hautes classes, avant le milieu ou même la fin du deuxième siècle. Dans celles-ci non-seulement l'éducation philosophique, ainsi que tout l'ensemble d'une éducation intimement liée, dans toutes ses parties,
* Reumont, hitloire de la ville de Rome, I, 550 (en allem.)*
' Ainsi Tertoilien, Apol., ch. xxxix.
3 Contre CeUey UI, 30.
« Ammiea Marcellin, XXll, 5, 4 ; voir aussi XXVJI, 3, U.
^ avec le polythéisme, opposait la plus forte résistance, mais la profession du christianisme amenait aussi les conflits les plus dangereux avec Tordre de choses établi ; enfin , c'est aux cercles en possession des honneurs, du pouvoir et de la richesse que le renoncement à tous les intérêts terrestres devait naturellement coûter le plus. Dans les couches inférieures de la société, au contraire, les progrès du christianisme, déjà extraordinairement favorisés par la- dispersion des juifs, ont dû être très-rapides, à Rome surtout ^ Gomme on sait, Néron, lors du grand incendie de Rome, en Tan 64, s' attaqua aux chrétiens, comme aux victimes qu'il croyait le plus opportun de livrer à la fureur populaire, parce qu'ils étaient généralement détestés o à cause de leurs forfaits », c'est-à-dire des horreurs qu'une haine aveugle les accusait de commettre, dans leurs agapes et autres réunions secrètes; bien que, par le fait, on ne pût judiciairement convaincre une grande partie d'entre eux que de misanthropie en général. oLe fondateur de la secte à laquelle il a attaché son nom, le Christ, » dit Tacite*, a avait été mis en croix, sous le règne de Tibère, par le procureur Ponce Pilate; mais cette superstition pernicieuse, comprimée pour le moment, éclata de nouveau non-seulement en Judée, dans le pays d*oîi était sorti ce fléau, mais aussi à Rome, où tout ce qui est hideux et abominable conflue de tous côtés et trouve des adhérents. » Une partie des cimetières souterrains, qui étaient à l'usage des chrétiens de Rome, remontent indubitablemefat au premier siècle, d'après l'ordonnance architecturale et le style jde la décoration artistique. Précisément les plus an-
' Baur, le Christianisme et l'Église chrétienne ians les trois premiers siècles de notre ère, 2* éd., 62, etc. (en allem.)* • > Annales f XV, 44.
Vy
ciennes cryptes sont riches en ouvrages de stuc et en fresques, dans le style et le goût de ce temps-là^ comme notamment la partie primitive du cimetière de Priscille, près de la via Salaria ; de même les peintures des murs et des plafonds de plusieurs parties du cimetière de Domitille, sont parfaitement analogues à celles de PompéjiS Les parties les plus anciennes des cryptes de Lucine aussi, du noyau primitif de ce qu'on appelle aujourd'hui le cime* tière de Galixte, offrent un style de décoration classique et paraissent dater du premier siècle*.
Au deuxième siècle, le christianisme fit des progrès bien plus grands. Cette défection générale de la religion du peuple déjà mentionnée en Bithynie, qui y fit déserter les temples et qui effraya Pline le Jeune, n'avait probablement plus, dès lors, dans les provinces orientales du moins, le caractère d'un phénomène isolé. Dans la seconde moitié de ce siècle, des auteurs chrétiens tensdent déjà un langage lrès-fier\ Il n'est pas, dit saint Justin (mort en 166), un peuple d'origine barbare ou hellénique, soit de toute autre qualification, dût-il vagabonder^ sans demeure fiie, sur des chariots, ou mener sous des tentes la vie nomade^ chez lequel des actions de gr&ces et des prières ne soient adressées, au nom de Jésus crucifié, à Dieu le père, créateur de l'univers. Saint Irénée, évoque de Lyon de 177 à 202, parle de communes chrétiennes en Germanie, en Ibérie, dans les Gaules, en Orient, en Egypte, en Libye et à Rome^ dans la métropole du monde. Le langage de TertuUien est
* beRoBsi, BulL cr., III, lk65, p. 33, etc., mais Burtout p. 2h et 4i avec les dessins).
* Le même, Romasotlerr., 196, 319 à 321. ^ Reumont, H, de la V*
de A., I) <S2) etc.
3 Yojret les passages cités dans.Gieseler (l, l, isV),
encore plus sonore et déjà menaçant. A qui donc, s'écriet-il en s'adressant aux juifs, croient tous les peuples, si ce n'est à Toint du Seigneur, qui est venu? Puis il énumère, outré les pays habités par des juifs d'après les Actes desapôlres, aussi la Gétulie, la Maurétanie, FEspagne, (( les parties de Tarchipel britannique encore inoceupées par les Romains, mais déjà soumises au Christ», ainsi que la région des Sarmates, celle des Germains et a beaucoup d'autres contrées, provinces et lies, lointaines et inconnues». Il prétend que les chrétiens formaient dès lors, presque partout, plus de la moitié de la population \ <k Le nombre et le monde nous feraient-ils défaut, par hasard, si nous voulions, non pas chercher à nous venger eu cachette, mais passer à Tétat d'hostilité ouverte*? » demandet*il vers l'an 199. « Les Maures, les Marcomans et même les PartheS) les plus grands peuples, n'habitant toutefois qu'une contrée et bornés au ressort de leur propre domi* nation, peuvent-ils prétendre à une supériorité numérique sur la population de la terre entière? Nous sommes d'hier, et déjà nous remplissons tout le territoire soumis à votre domination, les villes, les tles, les castels> les municipes, les bourgs, les camps même, les tribus, les décuries^ le palais, le sénat, le forum \ »
Dans ces propos, il y a certainement une grande exagél*ation, décuple peut-être de celle qu'il y aurait à les appliquer de nos jours à' l'évaluation du rapport entre la population chrétienne actuelle et la population générale de toutes les parties du monde. Ils sont d'ailleurs en contradiction flagrante avec un propos postérieur d'Origène %
^ TertuUien, (ul Scapul»t c. ii.
* Lemèmei ApoL, 37.
A Contre CeUes VUU 69t
320 CIVILISATION ET MŒURS ROBiAINES.
lequel, exagérant dans lé sens contraire, après un laps de plusieurs périodes décennales, dit que les chrétiens, comparativement à la masse de la population de Tempire romain, n'étaient qu'un petit nombre. Quelques données numériques permettent cependant une estimation conjecturale de ce rapport, laquelle ne saurait, naturellement, être qu'approximative. La commune chrétienne de Rome était, certainement, la plus grande de tout l'empire, et elle avait eu la chance de jouir, depuis la mort de Septime Sévère jusqu'à la grande persécution de Dèce, d'une paix qu'une courte persécution, sous Maximin, était seule venue troubler, dans l'intervalle. Or, d'après une lettre du pape Cornélius, vers la fin de cette période de paix, à une époque où ladite commune comptait un personnel ecclésiastique de 46 anciens qu ministres. 7 diacres, 7 sous-diacres, 50 maîtres, exorcistes et portiers^ le nombre des indigents, des veuves et des malades entretenus par l'assistance de leurs frères dans le Christ, s'y élevait à 1,500 \ Comme on sait que la commune d'Antîoche, avec un total de 100,000 membres, assistait 3,000 nécessiteux, le total des membres de la commune de Rome, à cette époque, parait devoir être évalué à la moitié aussi, soit à environ 50,000 *, peutôlre le vingtième de toute la population de la ville de Rome, à la même époque;' et il n'est même guère probable que les chrétiens aient jamais formée dans tout l'empire, une fraction beaucoup plusgrandederensembledela population, avant Constantin, pour le temps duquel Chaslel ' estime cette fraction à un quinzième pour l'Occident
• Eusèbe, B, E,, VI, 43.
' Gibbon, Hist, ch. xv, 159, etc.
* Histoire de la destruction du paganisme dans VOricnt, p. 36.
et à un dixième peut-être pour TOrient, soit en moyenne à un douzième delà population totale de Tempire romain, comme aussi La Bastie. Avec ces estimations cadre aussi très-bien le fait que le nombre des fidèles de l'ancienne et célèbre commune chrétienne d'Antioche ne s*élevait encore, au temps de Théodose, qu'à 200,000 ftmes^ c'està-dire au quart ou au cinquième peutrétre de la population totale de cette ville *.
Cependant les chrétiens n'étaient pas seulement, au troisième siècle encore, une petite minorité, mais celle-ci, jusqu'au commencement de ce siècle du moins, appartenait presque exclusivement aux couches les plus infimes de la société.
Les païens, en se moquant d'eux, disaient qu'ils ne parvenaient à convertir que les plus simples, des esclaves, des femmes et des enfants ; que c'étaient des gens incultes, mal-appris et rustres ; que leurs comnlunes n'étaient, en grande majorité, formées que de gens du commun, d'artisans et de vieilles femmes. Des témoignages positifs d'auteurs chrétiens confirment le fait que la nouvelle religion ne comptait, même jusqu'au milieu du troisième siècle, qu'un nombre minime d'adhérents dans les classes supérieures. Mais, suivant Ëusèbe', la paix dont l'Église jouit sous Commode avait beaucoup contribué à l'extension
de son domaine spirituel, « à tel point que, même parmi les hommes éminents par la fortune et la naissance à Rome,
plusieurs s'étaient tournés, avec toute leur famille et toute
leur maison^ du côté où est le salut. s> Sous Alexandre
Sévère, Origène dit ' « que, depuis lors, les messagers
' Marquardt, .IfanueZ, HI, 1, 195.
' Histoire ecclésiastique^ V, 2 1 .
3 Contre Celse, UI, 9.
chrétiens de la parole de Dieu trouvaient également accueil chez les riches, chez beaucoup de hauts dignitaires, ainsi que chez des dames opulentes et de grande naissance, succès dont le christianisme n*avait pas eu à se yanter auparavant. Suivant TertuUien^ cet empereur prit sous sa protection des hommes et des femmes de condition sénatoriale^ dont l'adhésion au christianisme était manifeste, et, comme nous Tavons déjà fait remarquer, l'indulgence de Galixte envers les prosélytes huppées du grand monde ne laissa pas que. de scandaliser une partie de la commune. En 258, l'empereur Valérien adressa au Sénat un rescrit, d'après lequel les chrétiens appartenant à l'ordre sénatorial et à Tordre équestre devaient encourir la perte de leurs biens et môme être punis de mort s'ils persistaient dans leur foi, les chrétiens relevant de la maison et de la cour impériales être répartis, enchaînés et astreints aux travaux forcés sur les domaines impériaux ^ Ainsi, à partir du règne de Commode, les données témoignant des progrès du christianisme, dans les hautes classes, sont aussi positives et multiples que le manque absolu de pareils témoignages, pour Tépoque antérieure^ est certain.
Cela s'accorde parfaitement avec la circonstance qu'il n'est fait mention^ jusque vers la fin du deuxième siècle, dans la littérature classique, des chi'étiens et du christianisme, que très-rarement et en passant, avec indifférence et dédain. Les propos de Pline le Jeune et de Tacite montrent qu'à l'époque de Trajan la nouvelle secte n'avait pas encore frappé l'attention des cercles du grand monde, à Rome, assez pour que l'on crût devoir prendre la peine
* Saint Gyprien, LeUreSt 80. -- GlintoD, F, R., ad aunum 268.
de 8G procurer sur elle des renseignements précis. Épictète et Marc-Aurèle parlent bien du courage avec lequel les chrétiens allaient à la mort ; mais à aucun des deux ce courage ne paraissait fondé sur une conviction raisonnable ; ils n'y voyaient qu'une habitude et de l'opiniâtreté à tout braver ; Marc^Âurële trouvait même que ce courage manquait de dignité, et qu'il avait quelque chose de théà^ tral '. Aristide crut voir dans l'humilité des chrétiens, qu'il appelle « les impies de Palestine » , de la bassesse de sentiment, dans leur fermeté de conviction de l'arrogance, et la réunion de deux qualités si opposées lui semblait particulièrement caractéristique pour eux*. Apulée ' a fait le portrait d'une chrétienne adonnée à tous les vices. Galien^ tout en reconnaissant la vertu des chrétiens, n'avait qu*un sentiment mêlé d'étonnement et de mépris pour la foi absolue des sectateurs de Moïse et du Christ dans des thèses non prouvées \ l'idée d'un dogme religieux étant restée complètement étrangère^ à son esprit, comme à celui de tous les païens. Dans la grande histoire romaine, si détaillée, que Dion Gassius^ sous Alexandre Sévère, continua jusqu'à son propre temps, il n'était, selon toute évidence, distinctement fait mention des chrétiens nulle part. Suivant son indication, les chrétiens^ persécutés sous Domitien, étaient accusés « d'athéisme et de l'observance de pratiques juives » ; ainsi lui aussi prenait le christia-^ nisme pour une secte juive. Hérodien ne les nomme pas non pluS) et même les auteurs de certaines biographies d'em* pereurs, en partie déjà contemporains de Constantin, ne
* Ëpictèle, D., IV, 7. — Marc-Antonirii XI, 3. > Aristide, Or.^ XLVI^ p. 309 J.
^ Méiam-, XI, 14 (certœ religionis mentita sacrilega prassumtione)
* GalieD,,éd. K., VUl, 579, 657 ; ibld.^ p. 171.
324 ' civiLiSÀTiori et mœurs romaines.
les mentionnent que très-rarement et qu'accidentellement. Les premiers écrits païens contre ]^ christianisme ne sont pas antérieurs au milieu du deuxième siècle. II paraîtrait, d'après Origène, que Phlégon de Tralles, dans le treizième ou le quatorzième livre de ses chroniques, avait mentionné l'éclipsé du soleil et les tremblements de terre qui accompagnèrent la mort du Christ sur la croix, sans aucune expression de doute ^, et que le même avait attribué au Christ une prophétie de saint Pierre, qui s'était accomplie *. Mais, chez un auteur que tous les miracles intéressaient spécialement, comme tels, il n'y a pas à conclure de là qu'il dût personnellement avoir eu des rapports avec les adorateurs du Christ, ou une connaissance réelle de la doctrine de celui-ci. Les écrits de Fronton répètent encore les plus absurdes inventions du populaire contre les chrétiens^ Le platonicien Gelse lui-même, bien qu'exactement informé par un juif de l'objet de la doctrine chrétienne, conclut, dans l'écrit développé qu'il lança contre eux, vers l'an 150, à l'avis que toute cette dispute entre jui& et chrétiens, où, dans son opinion, tout ne tournait que sur la question de savoir si le Messie, annoncé par les prophètes, était arrivé ou non, se réduisait à une querelle « pour l'ombre de l'àne ^ », ou, comme on dirait aujourd'hui, pour la barbe de Terapereur.
Les seules à mentionner, dans le tout petit nombre de personnes des classes supérieures, dont la conversion au christianisme, antérieurement au règne de Commode, puisse être affirmée, avec quelque certitude ou vraisem-
> Origène, Contre Celse^ II, 33.
3 Ibidem, 14.
J Miuucius Félix» Octavius, c. xiii. — Frooion, éd. Naber, p. 263.
* Origêne, Contre Celse, UI, 1.
blance, sont la femme du consul PlauUu^, Poroponia Grécina , accusée de « superstition d* origine étrangère )> en Tan 58, le consul Flavius Clément, supplicié en Tan 95, et sa femme (ou sœur) Flavie Domitille, exilée à Pontie*.
Mais, pour ce qui concerne le supplice contemporain d'Âciiius Glabrion, consul en 91, Textrait très-peu clair de l'histoire de Dion Cassius sur lequel on se fonde, pour attribuer la cause de sa condamnation à ce qu'il aurait embrassé le christianisme, n'autorise pas suffisamment cette supposition; car, d'après Suétone, il aurait été condamné parce qu'on lui prêtait des projets subversifs".
Une vieille tradition, d'après laquelle des rapports personnels auraient existé entre le philosophe Sénèque et l'apôtre saint Paul, n'a guère trouvé non plus, jusqu'à présent, malgré toutes les peines que Ton s'est données, un point d'appui dans les faits, bien que l'on comprenne très-bien comment elle a pu se former et s'accréditer. Il ne pouvait, alors pas plus qu'aujourd'hui, convenir aux théologiens, dans leur manière de voir, qui contestait absolument au paganisme le pouvoir d'arriver, par ses propres efforts, à l'établissement d'une morale supérieure, de laisser passer celle qu'enseignait Sénèque, et qui con- , corde tellement, pour le fond, avec la morale chrétienne, comme un produit de la philosophie païenne seule. Il
* Voir tome I, livre v et supplcment au tome I, p. 127 à 133.
' DioD Cassius, LXVII, 14. — Suétone, DomïUen, ch. x. ~ M. Friedlœnder ne s'explique pas comment M. de Rossi {Bull, crisl., 1865, p. 20} n*en rapporte pas moins la mort de Glabrion à )a même cause que ceUe de Clément, ni pourquoi il prend pour un sénateur Apollonius, décapité comme chrétien sous Commode (Eusëbe, H. E»y V, 21).
était d'autant plus naturel de ramener, en partie, l'origine de celle-là à une influence exercée par Tapôtre, que le séjour de celui-ci, pendant les deux années de sa captivité, h Rome, avait pu facilement donner lieu à des rapports entre lui et Sénèque, et que le proconsul Junius Gallion, qui avait absous Tapôtre amené par les Juifs devant son tribunal, à Corinthe, était frère de ce philosophe. Il semblait, d'ailleurs^ que TertuUien n'avait pas encore connaissance de la tradition mentionnée, car il se borne à dire : oc Sénèque est souvent des nôtres ^ r> La concordance de ses doctrines avec celles du christianisme ne lui paraissait donc pas être constante, mais procéder d'une conformité d'opinions purement accidentelle, chez un homme complètement étranger à ce dernier. Or saint Jérôme faisait, à cette époque déjà, lecture des lettres, encore existantes aujourd'hui,* qui auraient été échangées entre le philosophe et l'apôtre, mais qui ne sont évidemment, en réalité, que le produit d*une de ces nombreuses falsifications littéraires dont le zè^e chrétien a, sans doute, été la cause déterminante. Une inscription récemment découverte, de la fin du troisième siècle ou peut-$tre du commencement du quatrième, montre qu'une famille chrétienne, qui faisait dériver son origine, ou du moins son nom, des Annéus Sénèque, se fit, plus tard, honneur de cette tradition : nous voulons parler d'une épitaphe posée, à. Ostie, par un certain M. Annéus Paul, à son fils M. Annéus Paul Pierre. Les noms des apôtres étaient chers aux. chrétiens; l'usage du second, ainsi que celui des deux réunis, chose inouïe chez les païens; il n'est donc pas douteux que les deux Annéus n'aient été, eux, chrétiens*.
* De anir/ia, c. xx.
2 De Rossi, BuU. cr.^ V, 1867, p. 6.
En définitive, s'il est impossible de nier absolument qu'il ait existé des rapports personnels entre Tapôtre et le philosophe, il ne faut pas moins reconnaître que. tous les efforts tentés, jusqu^à présent, pour donner à cette allégation le caractère delà certitude^ sont demeurés vains. De la découverte récemment faite, que le consulat de Senèque était tombé dans la seconde moitié de Tannée S7, on a voulu inférer qu'il devait avoir, comme assesseur du conseil impérial, figuré parmi les juges de TapAtre. Mais rien ne prouve la présence de celui-ci à Rome dans les années écoulées de 86 à 58 * ; on rapporte le séjour qu'il y fit, avec bien plus de vraisemblance, au temps de 61 à 63*, ou de 62 à 64'. Il est tout aussi peu certain que le préfet des prétoriens, auquel fut remis saint Paul, ait été Afranius Burrus, l'ami de Sénèque*.
La conformité, souvent presque littérale, des sentences de Sénèque avec les propos de saint Paul, sur la corruption générale et les péchés du siècle, a dû procéder, nécessairement, il est vrai, chez tous les deux, de situations, d'expériences et de dispositions analogues, comme tout ce qui, dans Sénèque, frise la manière de voir des chrétiens'; mais elle s'explique aussi, parfaitement, par la forme particulière qu'affecta le développement du stoïcisme, profondément inhérente à l'essence môme de celuici, et qui, dans les esprits portés à la douceur par sentiment, arriva très-naturellement à prendre, comme chez
* Admise cependant par M. de Rossi {Bull, cr., 1866, p. 62).
< Gomme Reumont, Histoire delà vUle de Rome, I, 365 (en allem.).
3 Bleek, Introduction au Nouveau Testament , 2° éd., 1866, p. 429, S 158 (en aUem.).
« Ibidem^ p. 428.
^ Zeller, Histoire de la philosophie^ UI, l, 637, i et 644, etc. (en allem.).
Sénèque, ce caractère, que nous retrouvons aussi chez Épictète et chez Marc-Aurèle, bien qu'aucune tradition n*ait jamais fait soupçonner ces deux derniers d'avoir également puisé à des sources chrétiennes.
Ainsi 9 tout ce que nous savons des premiers siècles de notre ère ne porte guère à penser que l'on ait eu, avant l'époque des règnes de Septime et d'Alexandre Sévère, le moindre pressentiment de l'importance que devait acquérir^ pour rhistoire du monde^ la nouvelle religion, à laquelle on prêtait encore si peu d'attention et que l'on jugeait avec tant de dédain. Que pouvait , dans l'opinion du temps, cette troupe de gens de rien, ignorants et fuyant le monde, contre Tordre de choses existant^ dans un empire dont la domination universelle paraissait fondée pour l'éternité? Les Romains, criait-on aux oreilles des chrétiens, ne règnent-ils pas, sans le secours de votre Dieu, sur le monde entier et sur vous-mêmes ^ ? Votre Dieu, dit Celse, a promis à ceux qui lui ont donné leur foi son appui et de bien plus grandes choses encore, à vous entendre; or, voyez vous-mêmes ce qu'il a fait pour les autres (les Romains) et quelle aide il vous a prêtée, à vous. Vous, qui deviez être les maîtres de la terre, n'avez pas même pu conserver un coin de terre et un foyer, et si on vous retrouve encore errant et fuyant tous les yeux, on vous traque et vous fait expier cette témérité par la mort. L'idée d'une religion universelle, surtout, devait paraître une illusion inconcevable, dans un empire où coexistaient tant de religions différente^.
a S'il y avait seulement, dit le même auteur, possibilité d'obtenir la reconnaissance d'une même loi de tous
1 Miouciug FéliXy Octaviw, c. xii.
les Hellènes et barbares qui demeurent en Asie, en Europe et en Afrique, jusqu'aux limites eitrémes de la terre ! Vraiment, croire à cette possibilité , c'est d'un insensé*. »
Mais après que Constantin, en garantissant la liberté religieuse la plus complète aux chrétiens, eut décidé la victoire du christianisme, et que la religion victorieuse se fut, à son tour, mise aussitôt en mesure de faire sentir sa puissance au paganisme, pour l'opprimer', quand l'ancienne foi, non-seulement eut cessé de procurer aucun avantage, mais fut devenue, pour ses partisans, une cause de tracasseries et de persécutions croissant avec ' le temps : alors du moins, semble-t-il, sa ruine devait se consommer, et le christianisme arriver à dominer seul, dans un temps trèà-court, s'il était vrai que le paganisme * se trouvait réellement déjà, depuis des siècles, en pleine décadence et en dissolution. La vérité est que son agonie dura encore deux siècles, malgré l'inégalité des armes avec laquelle il était réduit à lutter pour son existence, que le polythéisme, maintenant sans pouvoir et sans défense, ne pouvait cependant se résoudre à mourir, bien que le christianisme fût infatigable et s'acharnftt de plus en plus, avec le temps, en mettant tous les ménagements de côté, à tuer tout ce qui donnait encore signe de vie. de l'ancienne foi, par les moyens de la contrainte, du pillage, de la destruction et de la persécution : tout cela prouve assez quelle vitalité le paganisme avait conservée, jusque dans sa vieillesse*. Après que le christia-
* Origène, Contre CeUe, Ylll» 69 à 72.
' Lasaulx, Chute de rheUérUsme^ p. 51 (en aUem.).
* Sans vouloir excuser l'intolérance, le fanatisme et la persécution d'aucune part, disons pourtant que nous sommes ici frappés plutôt de la
nisme, depuis les édits de tolérance de Gonstaotin, eut joui, avec la seule interruption de la courte réaction du temps de Tempereur Julien, pendant une période de soixante-dix ans, de toute la faveur et des encouragements du pouvoir temporel, il n'avait pourtant encore, comme on Ta déjà fait remarqner, gagné tout au plus que la moitié de la population de Tempire. Presque toute la noblesse romaine était encore, au temps de Julien, restée fidèle à l'ancienne religion, que professait encore, sous Théodose, environ la moitié du sénat^ Jusque dans la persécution commencée depuis 380 par Théodose, Tancienne foi fit preuve d'une grande force de résistance. On s'y mit à détruire, par le fer et par le feu, à démolir et à réduire en cendres, d'abord en Orient, puis également en Occident, les temples, les chapelles et tous les sanctuaires des anciens cultes. Mais, si les populations rura- • raies, disséminées comme elles l'étaient et sans défense, ne pouvaient, malgré leurs plaintes amères, empêcher
ténacité de TaDcienne religion que d'une vitalité qui nous {tarait fort être de la nature de ceUe du bas^mpire et de l'empire ottoman. Le premier a survécu près de dix siècles à la chute de l'empire d'Occident; le second traine encore une existence plusieurs fois déjà très-sérieusement compromise. Cependant la caducité est certainement ce qui domine dans l'impression du spectacle qu'ils nous offrent, comme dans celle que nous recevons de la dernière phase du polythéisme antique et de toute la civilisation romaine. Cette caducité, nous le reconnaissons, devait être moins apparente pour les contemporains, dans le cours des vicissitudes du temps même, qu'elle ne frappe dans l'aperçu général et collectif de celles-ci, vues à distance, et c'est ce qui, avec le peu de goût de l'auteur pour les conclusions déclamatoires, peut expliquer pourquoi il ne l'a pas plus vivement accentuée ; mais elle n'en résulte pas moins, selon nous, jusqu'à l'évidence, de toutes ses considérations, non moins que de celles de ses prédécesseurs. {Remarque du traducteur.) ^ Lasaulx, ouvrage précité, p. 99, etc.
raccomplissement de la destruction de ces sanctuaires^ a sur lesquels se fondaient, chez elles, toutes les espérances des familles, maris, femmes et enfants, pour leur bétail, leurs ensemencements et leurs plantations, » et avec lesquels s'en allait, pour elles, « tout ce qui fait la joie de Texistence 0 , suivant l'expression de Libanius^, dans les villes on n'en vint que trop souvent à des luttes sanglantes entre les troupes, conduites par le clergé et les moines, d'une part, et le peuple, de l'autre.
A l'exception de la contrainte directe, ou conversion par force, remploi d*aucun acte de violence ne fut négligé pour la suppression du paganisme : ni l'interdiction de tous les sacrifices et exercices du culte, ou la défense de visiter les temples, sous la menace des peines les plus rigoureuses, ni l'abolition des privilèges sacerdotaux, le bannissement des prêtres des villes et la^ confiscation des biens des tempies. Cependant la confirmation réitérée de ces dispositions et pénalités, au cinquième siècle et encore au sixième, montre avec quelle lenteur extrême avançait l'œuvre de cette extirpation de l'ancienne foi, même à l'époque où tous les moyens d'existence semblaient déjà lui avoir été retirés. Ce qui prouve que des entreprises criminelles et la rapacité n'avaient pas tardé à s'allier aux rigueurs draconiennes de la législation, dans la persécution du pa-^ ganisme sans défense, ce sont les avertissements réitérés de saint Augustin , de ne pas piller les païens sous le manteau de la religion, ainsi que le rescrit impérial de l'année 423«. ' -
Le paganisme, à son tour, eut alors ses martyrs ^ et le
< Lasaulx, ouvrage précité, p. 101, etc.
^ Ibidem, tzt, etc.
^ Ibidem, 140. .
hideux assassinat de la belle et vertueuse Hypatie, commis en 4i5, à Alexandrie, par les bandes de Tévéque Cyrille, montre jusqu'à quelles horreurs le fanatisme de la populace chrétienne se laissait parfois entraîner ^
Cette guerre d'extermination systématique faite au paganisme durait depuis un siècle et demi sans que la vie de Tancienne religion fût complètement éteinte. Aussi Justinien crut-il devoir ordonner, en 528, Une grande persécution de ceux qu'on appelait maintenant les Hellènes. A Constantinople mème^ on découvrit et arrêta, parmi les patriciens, les savants et les médecins, de nombreux adhérents de l'ancienne foi, dont un se donna la mort et les autres adoptèrent le christianisme. L'évêque Jean d'Asie ayant fait, en «^32, par ordre de l'empereur, une tournée dans les provinces de Carie, de Lydie et de Phrygie, y convertit et baptisa 70,000 personnes. Quiconque était surpris sacrifiant aux idoles devait être' puni de mortV En Occident, le flot de l'invasion des barbares, qui emporta avec les fondements du polythéisme ceux de la civilisation antique tout entière, précipita la chute du premier. Cependant le dernier temple d'Apollon, au moDt Gassin, ne fut transformé en couvent, par saint Benoît, qu'en 329, c'est-à-dire dans la même année où les sept derniers philosophes d'Athènes, expulsés par un édit de Justinien, émigrèrent pour chercher un asile en Perse, auprès du roi Chosroès. .
Mais, dans ces conditions même, il s'en fallait que l'extirpation du paganisme fût radicale et complète. Ne comprenait-il pas des éléments qui bravaient toute destruction ,
A Lasaulx, 128, eta.
» Ibidem, 145, etc.
étant fondés sur des besoins impérieux d'une grande partie du genre humain? Or ces éléments ont, sous de nouvelles formes, trouvé placedans le christianisme même et survécu ainsi à Tancienne foi. Ce n'était pas seulement Tamour païen des fêtes qui, tenant à ce qu'on lui procurât satisfaction dans la nouvelle religion aussi, détermina rÉglise à tolérer des ripailles et des réjouissances auprès des tombes des martyrs, ainsi qu'à dédommager le peuple de la suppression des fêtes païennes, en rapportant aux mêmes jours la célébration des fêtes chrétiennes ^ Il y avait encore et surtout le profond désir de remplir d'intermédiaires l'espace immense qui sépare l'humanité de la' divinité, désir qui ne tarda pas à repeupler le ciel, veuf de ses. anciens dieux, d'un chœur nouveau de saintes figures dont le nombre allait croissant à l'infini. Si saint Augustin repousse la comparaison du culte des saints et des martyrs avec le polythéisme, d'autres auteurs ecclésiastiques, comme saint Basile, leur ont assigné dans l'ordre général de l'univers, exactement la même place.* que le néoplatonisme aux démons et aux héros, ou ont, comme Théodoret, tout simplement mis en parallèle les deux cultes^ pour démontrer que l'on n'avait fait que substituer la vérité d'essence divine du nouveau aux erreurs et impostures de TancienV Mais il n'y a pas eu toujours substitution des saints de la nouvelle religion aux personnes sacrées de l'ancienne, il est arrivé aussi que Ton a tout bonnement transformé celles-ci en saints, et les fables mythologiques en légendes chrétiennes: ainsi la légende fait déchirer par des chevaux le martyr chrétien
* Baur, l'Église chrétienne du commencement du iv« siècle Jusqu'à la fin du Ti% p. 274 (en allem.)* — Lasaulz, ouvrage précité, 141, etc
* Baur, ouvrage précité, p. 271, etc.
saint Hippolyte^ parce que telle avait été la fin d'Hippolyte, fils de Thésée, roi de TAttique*.
(( Les Grecs, » dit Théodoret ', <( sont le peuple qui devrait être le moins choqué de ce qui se passe près des tombes des martyrs, car c'est d'eux que viennent les libations, les expiations, les héros, les demi-dieux, les. hommes divinisés. Hercule, Esculape, Bacchus, les Dioscures et tant d'autres ont été élevés au rang des dieux: comment peuton alors faire aux chrétiens un reproche de ce que, sans déifier les martyrs, ils les honorent comme des témoins et des serviteurs de Dieu? Qui le mérite plus qu'eux, les champions avancés des hommes, qu'ils secourent et protègent, dont ils détournent les maux et pour Tamour desquels ils chassent les fléaux suspendus sur leurs tètes par les démons? Des femmes sans enfants et stériles les prient de faire qu'elles deviennent mères; qui a reçu un don sollicite d'eux la grftce de pouvoir le conserver; ceux qui veulent entreprendre un voyage les prient d'être leurs " «compagnons de route, ceux qui en reviennent leur rendent grâces ; les présents qu'on leur consacre, des images d'or et d'argent d'yeux, de mains et de pieds, témoignent de l'accomplissement des vœux. Les temples des dieux sont détruits, le Seigneur, maître de l'univers, ayant, après les en avoir fait sortir, mis à leur place ses propres morts et transféré à ceux-ci le bénéfice des honneurs dont jouissaient les autres. Au lieu des Pandies, des Diasies, des Dionysies et des autres fêtes^ il y a maintenant les jours où l'ôn-^élèbre celles de saint Pierre^ de saint Paul, de saint Thomas, de saint Serge, de saint Marcel et
1 DœlUnger, Hippolyte et CalUste , 55, etc.» et G. WacbsmuUi » ia Grèce ancienne et moderne (en allem.)- * Baur, l c.
d'autres martyrs, n Si Théodoret ajoute que le faste païen et la sensualité étaient exclus de ces fêtes, que la sobriété et la modestie chrétiennes y dominaient généralement, on voit, par le témoignage de saint Augustin, qu'il importe du moins de n'accueillir cette affirmation qu'avec une certaine réservé.