LIVRE XII. — * IHHORTAUTÉ DE l'aM
conviction sur ce point, quand, après avoir atteint la maturité de TAge d'homme, il écrivit la vie d'Âgricola ; car il termine cette biographie avec l'expression du vœu que le défunt puisse dormir en paix, s'il y a un refuge pour les esprits des hommes pieux, s'il est vrai, comme l'admettent les sages» que les grandes &mes ne s'éteignent pas avec le corps. Cette dernière phrase fait allusion à la doctrine de Ghrysippe, suivant laquelle les âmes des sages seules continuent à durer jusqu'à l'embrasement général du mondée Gicéron lui-même, qui attachait un si grand prix à la foi dans l'immortalité de l'âme, ne crut pas, néanmoins, pouvoir se dispenser de chercher des raiscms pouvant servir à l'apaisement des esprits troublés par la crainte de la mort, même pour le cas oj\ l'&me périrait avec le corps '.
Cependant, bien que Gicéron reconnût la légitimité du doute chez les autres, sa.propre conviction était aussi fermement établie qu'il est possible en dehors des conditions 4'uue foi basée sur la révélation, et nous nous croyons fondés à supposer que ses «arguments, en faveur de l'immortalité, étaient ceux qui constituaient l'opinion de la majorité des croyants, dans le monde des gens instruits, précisément par la raison. qu'ils reposent moins sur des dogmes ou des résultats prouvés scientifiquement, que sur des instincts, des besoins et des sentiments, en partie propres à la nature humaine en général, en partie développés sous l'influence des conditions particulières de la civilisation romaine. Gar Gicéron, tout en reproduisant jusque dans les détails l'argumentation de Platon s'appli-
« Tacite, Agrieola, 46. —Voir aussi Zelier, TII, 1, 185, 5. *ZeUer, m, l»&93.
quant à prouver l'immortalité, dit expressément, comme on Ta déjà fait observer, que, pour lui, la conviction d'un homme tel que Platon est décisive, même sans arguments. Aussi dirait-on qu'il en avance la preuve moins pour sa propre satisfaction que pour celle d'autrtii. Sa foi, cbmme celle de toutes les natures semblables à la sienne, était basée; avant tout, sur une haute idée de la grandeur et de la dignité de l'esprit humain, sur Tad* miration et le respect de sa puissance et de tout ce qu'il avait produit de remarquable. Cet esprit, qui avait in* venté le langage et récriture, associé les hommes, mesuré les orbites des corpd célestes, . créé toute la civilisation , arts, poésie et philosophie, ne pouvait être, d'après sa conviction, d'une nafture terrestre et périssable. La force, la sagesse, l'invention, la mémoire qu'il implique, lui paraissaient d'essence divine ; il ne pouvait être issu de la terre, il devait être descendu du ciel et par conséquent éternel. Gicéron se trouvait confirmé, dans cette conviction, par le <îonsentement général des peuples, aussi complei et unanime sur ce point que sur la croyance à des divinités, puis aussi par la foi des plus grands espi^ts de sa propre nation et par la reconnaissance de l'immortalité qu'impliquait un culte religieux des morts, maintenu sans altération depuis tant de siècles. Il croyait trouver en outre une preuve de la durée persistante de l'&me dans la sol* licitude des hommes pour ce qui peut arriver après leur mort, dans le sacrifice des meilleurs d'entre eux, se dévouant pour la postérité, dans le* désir, si général et si naturel, de l'approbation de nos actes parles races futures et d'une gloire qui nous survive. Les hommes les plus éminents parle génie et par le oaractère n'avaient-ils pas agi, partout et dans tous les temps, comme on ne sau-
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rait agir précisément qu'avec la perspective de la durée après la siort? Or, c'est dans ce que croient les plus nobles et les meilleurs de nos semblables qu'on aura le plus de chance de trouver la science de la vérité. Gîcéron donna même à sa foi dans la persistance de notre durée personnelle une expression quusi-poétique dans le Songe de Scipianj où il décrit la félicité dont jouissent, dans les sphères supérieures, lés grands morts du passé, transportés de la prison du corps^ qui les retenait ici-ibas, dans la haute sphère de vérité de la i^e* éternelle \
S'il est probable, comme nous l'avons dit, que, dans le monde instruit des. dernières époques de l'antiquité ro* maine, les opinions de la majorité sur la vie se fondaieiit sur un éclectisme analogue à celui de Gicéron , le stoïcisme était, parmi les systèmes philosophiques, à c6të de l'épicurisme, sans doute celui qui comptait le plus d'ad* hérents '. On a déjà fait observer qu'au point de vue des conséquences pratiques, la doctrine stoïcienne d'une per* sistance de durée limitée équivalait presque à la foi dans l'immortalité de Tàme, attendu que, d'après cette doctrine, l'âme humaine ne devait &ire retour à la substance primitive ou divinité qu'à la fin de la période cosmique à laquelle éïe appartient. Les stoïciens ne différaient un peu d'avis, entre eux, que sur le point de savoir si toutes les âmes , comme le voulait Gléanthe , ou seulement celles des sages, suivant la croyance de Ghrysippe, dureraient aussi longtemps. Le plus éloquent apôtre de la croyance stoïcienne à une autre vie, dans les premiers siècles de notre ère, est Sénèque, qui s'est, il est vrai,
' Cioéron, TuseuLi 1, 12, etc. ; JRep.^ \l, 9, etc. > Zeller, III, 1, 1S4 à 1S9 et ft3a.
rapproché du platonisme beaucoup plus que les anciens de récole stoïcienfîe. Il accuse aussi beaucoup plus fortement qu'eux le contraste de la différence entre le corps et Tesprit. Le corps ou, comme il l'appelle aussi dédaigneusement, la chair est^ à ses yeux, une chose de si peu de valeur que nous ne saurions trop nous garder d'en faire cas; puisqu'il n'est qu'une simple enveloppe de rame, une demeure dans laquelle elle n'est venue s'installef que pour peu de temps et ne se trouvera jamais véritablement à son aise, voire même une charge qui pèse à l'âme, une entrave qu'il lui tarde de voir tomber, une prison dont elle doit désirer de sortir le plus tôt possible. C'est avec la chair qu'elle a à lutter, c'est par le corps qu'elle est exposée à des attaques et à des souffrances ; en elle-même elle est pure et invulnérable, aussi supérieure au corps que la divinité à la matière. Il s'ensuit que la véritable vie de l'âme ne commence qu'avec sa sortie du corps. D'après Sénèque, les âmes des bons seraient, comme dans la doctrine catholique du purgatoire, soumises après la mort à une purification préalable, et ne s'élèveraient que purifiées dans l'éther, pour y continuer à vivre, d'après la doctrine stoïcienne, jusqu'à l'embrasement du monde. L'idée que Sénèque se faisait de la vie d'outre-tombe se rapproche beaucoup de certaines idées de l'école platonicienne, et même du christianisme. Pour lui aussi, la vie terrestre n'est qu'un prélude à une vie meilleure, le corps, qu'une hôtellerie dé laquelle l'esprit retourne dans les régions supérieures, sa véritable patrie, comme on vient de le dire. Il voit venir avec joie le jour qui brisera les liens corporels, le jour de la naissance à Téternité, comme il l'appelle, de même que les anciens chrétiens, avec lesquels il se rencontre ici jusque