LIVRE XII. — IMMORTALITÉ DE l'aHE
dans le clioix de l'expression ; il dépeint la paix de l'éternité, qui nous attend dahs l'autre monde, la liberté entière et la félicité de la vie céleste, le grand jour que répand la lumière de la science, après la révélation de tous les mystères de la nature ; il n'oublie pas non plus la joie des âmes, ayant accompli leur stage, de se revoir et trouver de nouveau réunies, après la mort; il voit en même temps dans celle-ci le grand jour du jugement, auquel est prononcé l'arrôt sur chacun, et fait dériver la vertu morale, pour la pratique de cette vie^ de la pensée constante à ce qui nous attend dans l'autre ; il se console même de la ptirte future de r&me, avec la pensée qu'elle ressuscitera sous une autre forme. Malgré cette concordance apparente avec le fond même de la foi chrétienne, dans l'immortalité de l'âme, il n'est rien, dans ces idées de Sénèque non plus, qui répugne à la doctrine stoïcienne et qui ne s'explique parfaitement par la marche du développement de celle-ci, à cette époque, ou ne réponde à la forme qu'elle dut prendre dans un esprit comme le sien. Bien que l'intervention d'influences chrétiennes ne puisse être exclue du domaine des choses alors possibles, à la rigueur, elle est cependant d'autant moins probable qu'une grande partie des expressions et des propos qui y ont fait penser se trouvent précisément dans un des anciens écrits de Sénèque, les Conioldtions à Marcie, bien antérieures aux premières mentions des commencements du christianisme à Rome. Parmi les platoniciens du temps postérieur, Plutarque de Ghéronée fut un des plus influents, ce qu'il dut certai* nement en partie à ce que son platonisme n'avait pas un caractère rigoureusement dogmatique, mais se présentait, modifié par l'éclectisme et des tendances pythagoriciennes; sous une forme toute populaire. Ce philosophe peut
doue aussi être considéré comme représentant un mouvement d'idées très-répandu dansletnonde instruit de l'époque. Si fermement convaincu de Timmortcdité de TAme*
qu'il déclare, d'après son propre sentiment, cette croyance solidaire avec la foi dans la Providence, elle parait cepen* dantavoir été, pour lui aussi, plutôt un article de foi imposé par Fexigence de raisons pratiques que le résultat d'un exa« men scientifique. Il fonde ces raisons sur la parenté de Tesprit humain avec Dieu, sur la nécessité d'une expiation future, ainsi que d'un dédommagement pour les maux de la vie terrestre, âur ce qu'il y a de consolantdans l'idée d'une existence persistante et d'un revoir après }a mort; mais nulle part il n'a cherché à approfondir davantage ces divers points. De l'autre vie il se promet, avec Platon, une science de Dieu plus pure et une communion parfaite avec la divinité, sans le trouble des émotions affectant les sens. Mais tel n'est, naturellement, que le bénéfice des Ames purifiées par la vertu et par la piété : celles-ci d'hommes passent héros, et de héros démons ou génies; quelquesunes s'élèvent môme jusqu'à la dignité de dieux, comme Hercule et Bacchus^ tandis que d'autres reviennent tôt ou tard se loger dans des corps humains. Suivant une idée très-répandue^ dont on faisait remonter l'origine à Pytha* gore et jusqu'à Orphée^ Plutarque aussi croyait que les Ames vont, inunédiatement après la mort^ séjourner entre la terre et la lune, que celles des méchants y trouvent leur châtiment, tandis que celles des justes s'élèvent jusqu'à la lutle mêdle^ pour y mener la vie des bienheureux en contemplation du monde^ et qu6 d'autres encore redescendent à
terre. Maisj dans le cours de certaines périodes de longue
* iÊeller, UI, 2, 164, etc.
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durée» il faut que toutes les âmes rentrent dans un corps, comme Tayait déjà admis Platon. Un platonisme encore plus expansif et plus fortement empreint de mysticisme que celui de Plutarque, c'est le platonisme d'ApuléeS pour lequel la grande influence de la croyance aux démons sur ridée que lUi-mème avait conçue du monde en général, est surtout très-caractéristique. Ces démons ou génies sont des êtres mitoyens, des intermédiaires entre le monde terrestre et le monde supérieur, et à cette classe d'êtres appartient aussi T&me humaine, tant durant son séjour sur la terre qu'après sa séparation du corps, bien que les démons venant ainsi s'héberger dans un corps soient d'espèce inférieure. L'autre idée, que les âmes des bons et des justes conservent, après la mort, une action sur la terre, comme génies tutélaires, tandis que celles des méchants sont condamnées à errer sans répit comme des larves, impuissantes à effrayer les bons, mais funestes aux méchants qu'elles terrifient, se confond entièrement avec les croyances populaires des Romains*
Les idées de Pausanias se rapprochent aussi beaucoup du platonisme. Il croit^ d'après ce qu'il avait pu apprendre^ que l'affirmation de l'immortalité de l'Ame s'était d'abord produite ches les Ghaldéens et les peuples de l'Inde^ qu'avaient suivis dans cette voie les Grecs et surtout Pla<toUi A part sa croyance aux démons, on voit que lui-même ne doutait pas de cette immortalité, pal' uû passage où il dit que le temps est passé où des hommes parvenaient à s'élévelr au rang des dieux, comme jadis Hercule, Amphiarafls, Ou les Dioscures, et que le courroux des dieux ne frappe plUs^ comme autrefois, suMe-chanlp le malfai-
ZeUer, Ul, 2, 190, etc.
leur, mais attend queTàme de celui-ci ait quitté la terre*.
Si nous sommes indubitablement fondés à admettre que toutes les formes, ici passées en revue,* de la croyance positive à Timmortalité de Tàme, comptaient, parmi les classes instruites du monde romain, dans les premiers siècles de notre ère, un grand nombre d'adhérents et de partisans, dentelles satisfaisaient les désirs, nous n'avons cependant, comme il a déjà été dit plus haut, aucun moyen de déterminer, d'aucune façon, le rapport existant entre ce nombre et celui des incrédules, pour aucune paF^ tie de cette période. Mais ce qui est incontestable, comme on voit, c'est que précisément aussi dans les cercles des personnes ayant reçu une éducation philosophique, ou du moins subi l'influence d'une éducation pareille, le doute, l'indifférence, la négation, étaient contre-balancés nonseulement par une croyance ferme, répondant à un profond besoin, mais même par de vives aspirations à une vie plus haute, et rien ne nous autorise à l'affirmation que le nombre des incrédules fût, même dans ces cercles, supérieur à celui des croyants.
Parmi les témoignages de la foi à l'immortalité et de l'espoir d'une vie supérieure de l'âme, se rangent aussi nombre d'images figurées sur des urnes et des autels dépendant de tombeaux, sur des sarcophages et d'autres monument^ funèbres, dont ceux qui sont pourvus d'ornements d'une certaine valeur artistique ne devaient avoir été> le plus souvent,. qu'à la portée de personnes favorisées des avantages de la fortune et, par conséquent, en général aussi d'une instruction supérieure. Il est vrai que le langage
< Pausanias, lY, 32t 4 ; YUI, 2, 3. -r- Pfundtoer, Idées et croyances de PausanUu, Kœnigsberg, 1868 (eo aUemand).