‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 3)Chapitre 63 sur 77 · LIVRE XII. — IMMORTALITÉ DE l'aME · texte numérisé non relu

LIVRE XII. — IMMORTALITÉ DE l'aME

affirmer l'avoir rencontré la nuit, ou prétendre avoir été délivrés par lui de la fièvre \ Pline le Jeune, qui avait eu des liaisons étroites avec les stoïciens Euphrate et Artémidore, et dans les vues duquel prédominait aussi Tinfluence des doctrines stoïciennes, prie son ami Licinius Sura, consul en 102, de lui faire connaître son opinion sur la question de savoir sMl y a des spectres, s'ils ont une forme qui leur soit propre et la qualité d'êtres surhumains {numen)^ ou si ce ne sont là que de vains fantômes de notre imagination, auxquels notre peur seule prête une forme*. Il croyait lui-même aux revenants et raconte à l'appui, entre autres, une histoire de fantôme très-semblable à celle du pythagoricien Ârignote, dans Y Ami du mensonge de Lucien. A Athènes, une grande maison était troublée chaque nuit par une apparition, qui la rendait inhabitable. Le spectre apparaissait sous la forme d'un vieillard amaigri, à longue barbe, les mains et les pieds chargés de chaînes^ avec lesquelles il faisait un bruit épouvantable. Enfin un philosophe^ du nom d'Athénodore, eut le courage de tenir tête au spectre, qui lui fit des signes jusqu'à ce que le philosophe prît le parti de le suivre, avec une lumière ; arrivé dans la cour, le spectre disparut soudain. Le lendemain, on fit une fouille à la place où on l'avait perdu de vue, et on trouva un squelette enchaîné, après la sépulture régulière duquel les apparitions cessèrent. Pline le Jeune, qui croyait à cette histoire de revenant, sur la foi d*autrui, dit-il, rapporte comme un fait avéré de son vivant, et sur lequel il n'y avait pas l'ombre d'un doute, une autre plus enfantine encore. De même Suétone^ l'ami de Pline , raconte.

« Lucien, PérégrinuSf 27, etc., 36.

' Pline le Jeune, Lettres, VIT, 27.

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comme de notoriété, qu'avant l'inhumation de Galigula, les gardes des jardins Lamiens, où l'on avait porté son corps, étaient continuellement alarmés par des spectres, et que, dans la maison où ce prince avait expiré, il ne se passait pas de nuit sans des apparitions, jusqu'à ce que la maison fût consumée par un incendie ^ L'histoire de fantôme dans laquelle Gœthe a pris le sujet de sa Fiancée de Corinthe se trouve parmi les Contes merveilleux de Phlégon de Tralles, affranchi de l'empereur Adrien sous le nom duquel doivent avoir paru aussi des écrits de cet empereur^. Phlégon communique une lettre, comme il paraît adressée à lui-même, d'un rapporteur de la chose, lequel se trouvant dans une position officielle, à Corinthe, à l'époque où elle s'était passée, avait fait ouvrir le tombeau de la jeune fille qu'elle concerne. D'après son récit, elle aurait, effectivement six mois après sa mort, visité, la nuit, le jeune hôte de ses parents. A la place de son corps, on ne retrouva, comme l'assure du moins l'auteur de la lettre, témoin oculaire, que les cadeaux de cet étranger, une bague en fer et une coupe en vermeil. Il offre d'ailleurs, pour le tas où Ton rapporterait le fait à l'empereur, d'envoyer à Rome des personnes qui en connaissaient tous les détails ^ Les écrits de Pausanias fournissent encore plus d'exemples de cette large croyance des gens instruits du deuxième siècle aux esprits* ; mais quelque robuste que fût sa propre foi à cet égard, elle était encore, si c'est possible, surpassée par la manie de Philostrate et de Dion Gassius de voir partout des spectres. Ce dernier rapporte avec un

1 Suétone, Califfula, ch. lix.

2 Paradoxogr.y éd. Westermann, p. 117, etc.

^ Pftindtner, Opinions de Pausanias, p. 16 (Pausanias, I, 32, 3; Vin, 10, 4; VI, 6, 3, etc.; VI, 20, 8), en allemand.

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sérieux parfait, à plusieurs reprises^ comment, lors de grands événements tels que, par exemple, la bataille d'Âc* tium et la tentative de Néron d'opérer le percement de risthme corinthien, les morts s'étaient levés en masse de leurs tombes ^ Il raconte qu'en Fan 220 un esprit, qui se disait lui-môme Alexandre le Grand, dont il avait d'ailleurs la figure bien connue, les traits et le costume, s'en alla, avec une suite de quatre cents personnes, vétues'en bacchantes, du Danube au Bosphore, où il disparut. Nulle part les autorités n'avaient osé l'arrêter ; partout, au contraire, on lui avait fourni le gîte et la nourriture, aux frais du trésor public *.

De la mention fréquente de charmes avec conjuration * d'esprits, on peut aussi conclure à ce que la croyance absolue à ceux-ci avait fait de grands progrès dans les cercles des classes supérieures et instruites* Ce% conjurations conduisirent, selon toute apparence, souvent à d'horribles forfaits, le charme devant, à ce que l'on prétendait, agir ]e plus puissamment avec les âmes de per* sonnes mortes de mort violente, particulièrement' avant l'âge; aussi des homicides, des infanticides surtout, n'étaiept-ils , notoirement, que trop souvent commis dans ce but'. Parmi les empereurs romains, Néron, Caracalla, Didius Julien et Héliogabale ont pratiqué ce genre de magie. De ces deux derniers, Dion rapporte expressément qu'ils faisaient immoler des enfants \ Garacalla, qui essaya de toutes les formes de la

' Dion Gassius, LI, 17 ; LXII, 17.

• Ibidem, LXXIX, 18.

^ Lobeck, Aglaopham,, p. 221, etc.; Marquardt, Manuel, IV, n. 805 et 815.~ Voyez particulièrement aussi Tertullien, De anima ^chri, etc. ' Dion Gassius, LXXIII, le, et LXXIX, il.

magie et de la divination, évoqua, pour se délivrer des apparitions de son père et de son frère assassiné, qui le poursuivaient cootinuellement, entre autres Tesprit du premier et celui de Commode, mais en vain ; avec Tombre de Septime Sévère, s'était montrée aussi, se disait-on tout bas à Rome, l'ombre de Géta ^ Néron avait évoqué, pour la même raison, l'esprit de sa mère Âgrippine*. Il était plus passionnément que personne adonné à la pratique de révocation des esprits, et, comme il ne deman* dait pas mieux que de faire immoler des victimes, il se peut bien qu'il ait é\é celui qui sacrifia le plus d^hom* mes à sa fureur superstitieuse. Le roi des Parthes, Tiridate, venu à Rome en l'an 66, avec une suite de mages, l'initia aux repas magiques et à tous les secrets de la magie', dans laquelle Néron avait dû cependant donner auparavant déjà; car Lucain, mort en 65, n'a évidemment joint l'épisode d'une évocation de morts, accompagnée de tout le luxe d'horreurs imaginable, à son poëme épique, que dans l'intention de rendre plus expressive et plus éclatante la condamnation de cette manie de l'empereur, dont il était ennemi déclaré depuis 64 \ C'est Sextus, l'indigne fils du grand Pompée, qui, dans la Pharsak^ veut apprendre à connaître l'avenir, par le moyen de l'évocation des morts. Dédaignant les prophéties sacrées et les moyens licites, il s'est tourné vers les mystères abominables des mages^ ennemis des dieux, et les terreurs de l'enfer : l'omniscience des dieux du ciel ne suffisait pas à ce

< Dion CasBius, LXXVII, 15. — Hérodien, IV, 12, 3.

^ Suétone, Néron ^ ch. xxxir.

3 Pline, Hiit. nai,, XXX, 14, etc.

* Gentbe, De Lueani vita et scr,, p. 22.

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