LIVRE V11I. — LE LUXE ROMAIN
moigner du luxe de ces temps-là, et dont beaucoup n'ont été, évidemment, transmis à la postérité qu'au titre spécial de faits tout à fait exceptionnels. Cet Apicius qui, sous Auguste et Tibère, dissipa des sommes énormes (cent millions de sesterces, dit-on), dans les orgies les plus raffinées, et qui, trouvant sa fortune réduite à dix millions de sesterces (2,718,730 fr.), se suicida parce que, s'il faut en croire des rapports dignes de foi d'ailleurs, il craignait de ne plus pouvoir vivre avec un aussi modique avoir, ou peut-être plutôt parce qu'il avait épuisé la coupe de toutes les jouissances jusqu'à la lie 1 , ce viveur consommé passait déjà de son temps pour un prodige dans son genre. Un savant polygraphe, Apion, fit du luxe extravagant déployé par cet original le sujet d'un livre 8 , qui contribua à rendre son nom proverbial. Avec cettefabuieuse auréole, Apicius resta comme le type de la sensualité la plus raffinée, si bien qu'après deux cents ans encore Héliogabale se le proposa pour modèle 8 . Des anecdotes qui .coururent sur ce gourmand sans pareil, il suffit de mentionner comme échantillon la suivante, empruntée peut-êlre au livre d' Apion; Ainsi on raconte de lui qu'il fit un voyage de mer très-pénible de Minturnes à la côte d'Afrique, rien que pour avoir entendu parler d'écrevisses d'une grosseur* remarquable, particulières à cette région, mais que, la réalité n'ayant pas répondu à son attente, il remit à la voile incontinent*. Or, s'il est inadmissible partout que l'on se permette de conclure d'anomalies et d'exceptions particu-
1 Sèneque, Ad Helv. f 10, 9i — Dion Cassius, LVII, 19.
2 Athénée, VII, 294 F.
3 Histoire Auguste, Vie d'Êlagabale, en. xViii: * Athénée, I, 7 C. — Suidas, au mot Apicius.
Hères à la définition générale de l'ensemble des rapports véritables d'une situation donnée, il en est surtout ainsi pour Rome, métropole de l'empire, terrain sur lequel tous les genres de vices et de déportements affectaient la tendance à un développement colossal et monstrueux, dans un milieu d'influences et de conditions telles qu'on n'en revit jamais ailleurs. Il est possible ainsi qu'un Apicius et ses pareils- aient réellement primé les dissipateurs les plus fameux des temps modernes, tels qu'un comte de Bruhl ou même un cardinal de Rohan, duquel on cite aussi le propos qu'il ne comprenait pas la vie avec moins d'un million et demi de livres par an 1 . Il est vrai que le cardinal, parvenu à une si triste célébrité par l'affaire du collier, avait joui dans son beau temps, si nous en croyons Carlyle, d'un revenu de plus du quadruple.
Notamment ce luxe insensé qui trouve sa satisfaction non dans le plaisir de jouir des objets de prix et de valeur, mais dans celui de les dégrader et de les détruire, ne peut, vu la force des choses, s'être produit jamais qu'isolément. Rien d'ailleurs ne tend à faire penser qu'à Rome il fût relativement plus commun qu'il ne l'est dans ces grandes métropoles du monde moderne où l'exubérance de la richesse et l'excès des jouissances ont engendré, dans tous les temps, la satiété et l'insolence, poussée jusqu'à la fanfaronnade du crime. Abstraction faite de ce que l'on rapporte des folies de quelques empereurs , la bizarre manie de manger des oiseaux chanteurs, parlants ou autrement dressés , ainsi que de siroter des perles en dissolution, fournit, parmi les aberrations du luxe à Rome, presque les seuls exemples qui doivent nous étonner réellement.
» Vehse, XLVU, 282, et (sur le comte de Bruhl) XXXIII, 332.