LIVRE Vlll. LE LUXE ROMAIN
En Russie, la famille immensément riche des Ghérémétieff possédait, d'après M. de Haxthausen 1 , avant l'abolition du servage, 200,000 serfs mâles (d'autres disent seulement 128,000), dont plusieurs étaient eux-mêmes des millionnaires.
Les Démidoff, grands propriétaires de mines et d'autres domaines, sont aussi, dit-on, possesseurs d'une énorme roche de malachite dont chaque poud vaut 800 roubles* Un autre propriétaire de mines richissime, Astascheff, doit avoir retiré, dans la seule année 1843, de celles qu'il exploitait en Sibérie, 111 pouds d'or brut, représentant une valeur de près de 6,400,000 fr. Ajoutons que l'on estimait, il y a une vingtaine d'années, à plus de 373 millions de francs la fortune de l'enseigne Jakuboff, qui pouvait bien passer alors pour la plus colossale du continent ; mais qu'était cette fortune à côté de celle du baron James de Rothschild à Paris, évaluée, lors de sa mort en novembre 1868, à deux milliards de francs par les journaux. Aux États-Unis, Jean-Jacques Astor passait pour avoir une fortune de 25 à 30 millions de dollars, soit en francs de 125 à 150 millions pour le moins, et même plus considérable encore, à l'époque de son décès 8 ; en 1865 enfin, un négociant de New-York, Alexandre J. Stewart, l'homme le plus riche de l'Union, fit la déclaration d'un revenu annuel de 4,071,256 dollars (21,628,500 fr), sur lequel il paya 407,125 dollars 60 c. d'income taxe*.
Tout cela ne suffit pas, il est vrai, pour trancher la question de savoir si les Crésus de l'antiquité étaient ré-
1 Études sur les rapports intérieurs de la Russie, II, 226; III, 76; ainsi que II, 72, et III, 82 (en allemand).
2 F. Kapp, Histoire de l'immigration allemande en Amérique, p. 358.
3 Gazette nationale allemande du 23 août 1866.
éllement plus riches que ceux des temps modernes. Pour la décider, il faudrait encore avoir une connaissance exacte de la valeur d'échange du numéraire dans les deux périodes sur lesquelles porte la comparaison. Or, l'opinion que cette valeur d'échange a été, dans l'antiquité, bien supérieure à ce qu'elle est de nos jours, se trouve confirmée par les investigations les plus récentes auxquelles a conduit l'étude de la question. Il faut bien reconnaître que cette valeur effective fléchit un peu, durant les derniers siècles de la république et certainement aussi dans les premiers temps de l'empire, jusqu'à la fin du règne de Néron, mais seulement à Rome et en Italie; il est certain toutefois qu'à partir de cette époque , elle reprit un mouvement ascensionnel dans toute l'étendue de l'empire romain 1 . Mais il n'est guère probable que Ton parvienne à déterminer, ne fût-ce qu'approximativement, le rapport de la valeur d'échange du numéraire, dans l'antiquité, avec celle qu'il gagna dans les périodes qui suivirent la découverte de l'Amérique. Cependant, même dans le cas où la première eût été double de la seconde, on arriverait toujours à conclure que les plus grandes fortunes privées de l'antiquité étaient inférieures aux fortunes modernes de la même catégorie.
Mais ce n'est pas seulement le luxe des empereurs et des grands personnages de la dernière période de la république qui porte un caractère exceptionnel ; on peut en dire autant des autres exemples que l'on invoque pour té-
* Rodbertus, De la valeur effective du numéraire dans l'antiquité; article de la Revue d'économie nationale de Hildebrand, XV (1870), p. 341, etc. ; XVI, 182, etc., 198, 232, etc« (en allemand). — Les conclusions de cette recherche ont fait revenir M. Friedléender de l'opinion contraire qu'il avait émise antérieurement dans le même recueil.