Livre ut. — les beaux-arts dans l empire romain
encore que le refus d'adoration, avec le plus de rigueur chez les soldats. Déjà en Tan 15, Granius Marcellus, préteur de Bithynie, qui avait fait enlever la tète d'une statue d'Auguste pour y substituer celle de Tibère, fut accusé du crime de lèse-majesté, et n'échappa, qu'avec peine à une condamnation; bientôt ce fut un crime capital d'avoir frappé un esclave ou changé de vêtements près de l'image d'Auguste 1 . Les jurisconsultes du troisième siècle font observer expressément, il est vrai, qu'en livrant à la fonderie des statues délabrées d'empereurs, on ne se rend pas coupable de lèse-majesté, non plus qu'en réparant une statue délabrée, ou en touchant, par inadvertance, une statue de l'espèce d'un coup de pierre. Septime Sévère et Garacalla déolarèrent, de même, qu'il n'y avait rien de répréhensible dans là vente d'images non encore consacrées d'empereurs; il s'ensuit que la fonte, ou toute autre dégradation d'une image déjà consacrée, devait être réputée un acte d'autant plus criminel*.
Plus on supportait difficilement, sous le règne d'empereurs détestés, la lourde contrainte d'une adoration de leurs images, plus la passion populaire, longtemps comprimée, éclatait avec fureur, lors d'un changement de règne, en s'acharnant à les livrer à la destruction et à Finsuite. Le plus violent de ces éclats de la fureur populaire fut peut-être celui qui eut lieu à la mort de Domitien, et c'est probablement aussi pour cette raison que ses monuments subirent la destruction la plus radicale. Non-seulement le Capitole, rempli de ses statues et de ses bustes d'or
1 Tacite, Annales, I, 74. — Dans le passage invoqué de Suétone {Tibère, en. lviii), il serait pourtant possible qu'il s'agtt d'un cas différent.
2 Digeste, XLVIII, 4, 4 à 7.
et d'argent 1 (car on p'y en admettait point d'autres, et encore fallait-il qu'ils eussent un poids déterminé 1 ), nonseulement Rome tout entière, mais presque tout l'empire, suivant Dion Cassius 3 , étaient couverts de ses monuments, respirant l'arrogance, et qui, souvent, étaient de dimensions colossales. Or, à la nouvelle de l'assassinat de ce prince, le sénat ne se contenta pas de faire éclater la joie que lui causait la chute du tyran, par de bruyantes invectives, mais il arrêta que l'on apportât tout de suite des échelles, pour démonter ses images et les médaillons à son effigie, les jeter à bas et les briser contre terre; puis, que les inscriptions le concernant fussent partout effacées, pour qu'il ne restât plus trace de sa mémoire*. Le renversement, ainsi que la destruction de ses innombrables et précieuses statues, dit Pline le Jeune*, quatre années plus tard, fut un sacrifice porté à l'allégresse publique. On se réjouissait de jeter contre terre cette face pleine d'insolence, de la mutiler avec des barres de fer et à grands coups de hache, comme si ces coups pouvaient causer des blessures et des douleurs réelles. Personne ne savait modérer assez sa joie et sa, jubilation tardive, pour ne pas trouver ses désirs de vengeance satisfaits à la vue de ce corps et de ces membres lacérés et mis en pièces, de cette figure sombre et repoussante, jetée au feu et fondue par les flammes. C'est ce passage, ou un récit semblable, qui a donné lieu au conte traditionnel, rapporté par Procope 6 , que, Domitien ayant été
1 Pline le Jeune, Panégyrique, chap. lu.
* Suétone, Domitien, ch. xm; Stace, Silves, V, 1, 189.