LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
nature 1 . Or aujourd'hui cette pratique apparaît comme un soin indispensable au plus pauvre même, dans les pays du midi, où elle est en usage depuis des siècles. Addison\ qui visita Naples dans les premières années du dix-huitième siècle, pensait qu'une disette de neige eût pu y faire craindre un soulèvement de la population tout autant qu'une disette de grains ailleurs. Le fait est que l'usage de la neige et de la glace convient parfaitement à la nature du climat de la basse Italie, et l'on prétend même qu'en Sicile l'état sanitaire s'est amélioré avec l'accroissement de cette consommation qui, tombée en désuétude au moyen âge, ne reprit dans cette île qu'avec le milieu du seizième siècle 8 . En Espagne cependant on mangeait de la glace du temps des Maures déjà. Quant à la préparation des glaces faites avec le suc des fruits et d'autres substances non moins agréables au goût, c'est une invention française delà fin du dix-septième siècle seulement*. L'essor prodigieux qu'ont pris, dans les temps les plus modernes, le commerce et la fabrication de la glace est aussi significatif pour la distance qu'il y a du luxe de nos jours au luxe des anciens, que pour l'étroite circonscription de la sphère dans la-
1 Ibidem, 55. — Séneque, Nov. quant., IV, 13; Epis t., 78, 23, et ailleurs encore plus d'une fois.
2 Remarks on several parts of Italy, 1700-1703, Londres, 5 e édition (1736), p. 145.
3 Roscher, Principes d'économie nationale, 4 e édit., p. 184, $ 102, 2; traduits en français par M. L. Wolowski. — Gallo, Ânnali di Messina, III, 3.
4 Daremberg (Œuvres d'Oribase, I, 625, etc.), après avoir fait observer que Ton se servait uniquement de la neige, à l'exclusion de la glace, ajoute : L'on ne parait pas avoir connu nos véritables glaces, qui font aujourd'hui les délices des gourmets du monde entier. — Voir aussi Beckmann, Renseignements pour servir à l'histoire des inventions,
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quelle était confiné ce dernier. Les scrupules de Pline contre ramollissement du corps, par suite de l'usage des coussins de plumes, ont plus de raison que son opposition à l'emploi de la neige comme réfrigérant 1 . Il n'est guère probable toutefois que le premier de ces deux usages, commun dans les pays du nord, mais hors de saison pour les climats chauds*, ait été jamais très-répandu dans l'antiquité. Mais cela fût-il, que nous ne saurions encore y reconnaître le signe d'un lu?e immodéré. Un économiste du dix-huitième siècle découvre même une preuve de la condition misérable du commerce des Romains dans le fait qu'ils étaient réduits , pour remplir leurs coussins, aux plumes d'oie de la Germanie et que l'édredon des contrées polaires demeura inaccessible pour eux. Pline nous apprend que, de son temps, le prix d'une livre romaine 8 de plumes d'oie était de 3 deniers (environ 5 fr. 80.) En 1784 la livre de l'édredon le plus fin coûtait à Francfort sur le Mein 6 thalers, soit 22 fr. 50*.
Il ne faut pas oublier non plus que la plupart des écrivains romains de la période qui nous occupe affectent de louer et de priser le passé aux dépens du présent. Les doléances sur la gravité des temps, qui empire, traversent comme un fil rouge toute la littérature romaine, postérieurement aux grandes guerres de la république, et, dans ce courant d'idées, les lamentations sur les progrès alarmants de l'opulence et de la luxure, quoique fondées à bien des
1 Pline, HisU nah, X, 53, etc.
5 Hehn, Plantes cultivées et animaux domestiques, p. 268 (en allem.).
3 D'un peu moins de 10 onces.
4 Beckmann (Théorie de la connaissance des marchandises, 1794, I, 277, 1) croit pouvoir, conjecturalement, placer vers le milieu du dixseptième siècle les commencements du commerce de l'édredon.