LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
égards, sont beaucoup trop généralisées, dans leur objet, et mêlées d'exagération. On croit reconnaître dans ces capucinades, pour nous servir du mot de Gœthe 1 , une ha- ; * bitude contractée à l'école des rhéteurs de l'époque, où les comparaisons du présent avec le passé sembleraient avoir été des lieux communs d'usage, dont ne surent pas toujours se défendre même les personnes convaincues, comme Sénèque, que le fond des choses humaines avait été en tout temps et resterait aussi toujours essentiellement le même*. Pline l'Ancien notamment emprunte la mesure appliquée par lui à l'appréciation du luxe de Rome, capitale de l'empire, aux rapports du temps où les Romains se nourrissaient principalement de bouilliede farine, qu'ils mangeaient dans des pots de terre, où ils habitaient encore des maisons dont les murailles n'étaient même pas crépies et où un seul es- •>* clave suffisait aux besoins du service d'un grand ménage. Cet auteur et ses pareils parlent tout à fait comme s'il y avait possibilité d'admettre la persistance de l'antique simplicité même après que Rome fut devenue une grande métropole, vers laquelle confluaient les moyens de jouissance de toutes les zones, et après qu'une haute civilisation eut, dans son développement continu, multiplié à l'infini, raffiné au dernier point et généralisé, dans toutes les sphères, des besoins et des jouissances de toute espèce. A ces écrivains, l'éclat et la magnificence, l'élégance et le
1 Histoire de la théorie des couleurs, 39, 54. Ce n'est, dit Gœthe, qu'en entrant dans ces considérations (sur le luxe absurde et outré des Romains) que l'on comprend comment un homme de l'importance de Sénèque ait pu s'irriter contre les amateurs d'un bon repas et de boissons rafraîchies avec de la neige, et trouver mal que Ton tire avantage d'un vent favorable, dans une bataille navale, ou d'aubaines semblables i^ dans d'autres circonstances.
2 Sénèque, De beneflciis,^, 10.
confort, dont cette culture avait embelli la vie, ne paraissent guère moins déplorables que ses ombres les plus noires. Aussi leurs lamentations ne se trouvent-elles souvent pas mieux justifiées que les regrets des personnes qui, aujourd'hui, soupireraient après le retour des siècles dans lesquels les rues des villes n'étaient ni pavées, ni éclairées, où il n'y avait point de vitres aux fenêtres des maisons et où l'usage de la fourchette, à table, était chose inouïe *....; • Enfin, ce qui n'a pas moins contribué à rendre difficile une juste appréciation du luxe, c'est que l'on n'a pas eu soin de bien distinguer, dans les jugements dont il a été l'objet, entre ses différentes espèces, très-dissemblables. Or le luxe de la table, celui de l'habillement et de la parure, du bâtiment et de l'aménagement domestique, le luxe des esclaves et celui des arts, se fondent sur des conditions en partie très-diverses aussi, et demandent par conséquent à être examinés chacun à part
La première période de l'avènement d un luxe énorme à Rome fut le temps où ses généraux victorieux et ses proconsuls y revinrent chargés du butin de l'Asie. Lucul-
1 Ulrich de Hutten (De guajacl medicina, ch. xix, édit. Bœcking, V, 459, etc.) jugeait du luxe de son propre temps comme Pline l'Ancien de celui de ses contemporains. Dans les villes d'Allemagne, le pavage des rues ne remonte pas au-delà du quatorzième siècle, et on ne commença que bien plus tard à les éclairer. Voyez Klemm, Histoire générale de la civilisation, 9, 157; de même, sur l'introduction des fené* très vitrées : Wacbsmuth, Histoire de la civilisation, 2, 302, 7 ; sur l'usage des fourchettes, employées en Italie depuis le quinzième siècle : Beckmann, Renseignement s, etc., 5, 294 ; Marquardt, V, 325, etRoscher, Idées, etc., p. 408, etc. (en allemand). Dans l'introduction à la chronique de Hollinshed, de l'année 1577, l'auteur se plaint très -amèrement aussi de ce que l'on ait depuis peu élevé tant de cheminées, en Angleterre, et de ce que des vases en poterie de terre ou d'étain y aient remplacé les écuelles en bois. *