CHAPITRE IV
Les artiste*.
Causes du dédain des Romains pour les artistes. — L'art plastique est dans les mains des Grecs, tandis que la peinture est également exercée par des Romains. — Femmes peintres. — Femmes servant de modèles aux sculpteurs. — Grand cas que les Romains font de l'architecture. — Les architectes romains sont nombreux.
La place démesurément grande que le métier tenait dans l'art, du temps de l'empire romain, et l'humble condition de la grande majorité de ceux qui y exerçaient l'un et l'autre, ne pouvaient rester sans influence sur l'estime que faisaient de l'art les personnes ayant reçu de l'éducation. L'une et l'autre de ces circonstances devaient notamment induire ceux auxquels manquait l'intelligence du véritable esprit de ces deux professions, à considérer le métier et l'habileté technique comme plus ou moins synonymes de l'art, et à ne voir même dans le véritable artiste qu'un artisan d'un genre plus relevé. Quand on voit, il est vrai, des philosophes reconnaître comme le seul but digne de leurs aspirations ce qui tend à ennoblir les mœurs* et parler avec dédain de l'activité artistique, ils ne songent pas à déprécier, par là, les beaux-arts comme tels. Si Plu-
tarque dit i qu'aucun jeune homme, animé de sentiments nobles, n'éprouvera jamais le désir de devenir un Phidias, à la vue du Jupiter Olympien, ou un Polyclète, à celle de la statue de Junon d'Argos, il a soin d'ajouter, pas plus que celui de devenir un Anacréon, un Philétas ou un Archiloque, après s'être délecté des poésies de ces derniers. Car, quel que soit le plaisir causé par la grâce que respire une œuvre, elle ne rend pas nécessairement estimable l'auteur de celle-ci. Il ne résulte donc aucunement de ce passage de Plutarque un dédain, assimilant les artistes à de vulgaires artisans, comme on a cru pouvoir le conclure de ses expressions*; mais un jugement qui les place sur la même ligne que les plus grands poètes. Sénèque, au contraire, qui ne voyait dans les arts figuratifs que des œuvres de luxe, et qui ne voulait pas leur accorder une place parmi les études qui , comme celle de la grammaire, de la musique, de la géométrie et de l'astronomie 8 , moralisent l'esprit des jeunes gens, ne voyait aussi qu'un ouvrier dans l'artiste. Tout en adorant les idoles, dit-il, on méprise ceux qui les façonnent*. Notamment le cas exclusif et exagéré que l'on faisait de l'éducation littéraire et de la rhéthorique, était doublé du dédain des beaux-arts et de ceux qui les professaient. Tel est, en particulier, le point de vue auquel se place Plutarque 5 , lorsqu'il met non-seulement Alcamène et Nésitus, mais Ictinus aussi sur la même ligne
1 Périclès, ch. n.
2 Notamment G.-F. Hermann, dans ses Études des artistes grecs, p. 6, 8 (ouvrage allemand).
3 Séuèque, Lettres, 88, 18.
4 Sénèque, dans Lactauce, Inst., H, 2, 14; éd. Haase, 111, p. 443.
5 Prxcepta gerendœ reipublicx, 5, 7.
avec les gens du commun, qui ne veulent rien savoir de l'art oratoire ; et Lucien également, quand il introduit, dans son Songe (ch. ix), la sculpture comme une femme inculte, rude et sale, aux mains calleuses, tandis qu'il met en scène la rhétorique comme une splendide personne, dans la bouche de laquelle il met que Polyclète et Phidias eux-mêmes devaient, nécessairement, faire aux admirateurs de leurs œuvres l'effet d'artisans vulgaires. Philostrate, qui compte parmi les sages les poëtes, les musiciens, les astronomes et les rhéteurs les plus distingués, consent du moins à admettre parmi les demi-sages, à côté des marins et des campagnards, les peintres et les sculpteurs, « quand ils suivent les Heures; » car ces arts aussi, dit-il, « approchent de la sagesse 1 . » Galien 2 range parmi les sciences et les arts les plus recommandables, dans le choix d'une profession, la médecine, la rhétorique, la musique, la géométrie, l'arithmétique, le calcul, l'astronomie, la grammaire, la jurisprudence ; puis, il y a lieu, dit-il, d'y ajouter, si l'on veut, la peinture et l'art plastique. En général, on peut admettre que les artistes, comme les arts eux-mêmes, étaient, à cette époque aussi, en plus grande estime dans le monde grec que dans le monde romain.
Des deux arts figuratifs, le premier, l'art plastique, était évidemment resté, même au temps de la domination des Romains, presque entièrement dans les mains des Grecs de naissance ou d'éducation. Virgile a exprimé, avec une superbe toute romaine 8 , le sentiment que la nation appelée à conquérir et à dominer le monde ne songeait pas à
* Apollonius de Tyane, VIII, 331 ; éd. K., p. 155.
* Éd. K, I, p. 38.
» Enéide, VI, 847.
disputer aux autres la prééminence dans l'art d'animer le bronze et de faire sortir du marbre des traits vivants. Parmi les nombreux artistes sculpteurs que Ton connaît, du temps de la domination romaine aussi, il n'en est que très-peu qui puissent, comme Coponius, Décius et quelques autres encore 1 , passer pour des Romains de naissance. A Rome, ce furent, dans les derniers temps de la république comme sous l'empire, notamment des Grecs, mais surtout des Athéniens et des Grecs de l'Asie Mineure, qui créaient les chefs-d'œuvre les plus admirés, étaient occupés dans les entreprises artistiques les plus importantes et obtenaient les prix les plus élevés. La statue du temple consacré par César, en l'an 46 avant Jésus-Christ, à Vénus mère, était une œuvre d'Arcésilas ; ce fut l'Athée nien Diogène qui orna de cariatides et de statues frontales le Panthéon d' Agrippa, et les artistes, travaillant à deux pour la plupart, qui, au rapport de Pline, peuplèrent les palais impériaux des statues lès plus estimées, étaient tous aussi des Grecs \
Dans la peinture, il en était tout autrement. Grâce à leur attachement à une antique tradition, qui leur avait fait une habitude de couvrir les murs de stuc, les Italiens étaient arrivés, de bonne heure, dans l'art de la peinture murale, à une certaine habileté, qu'ils employèrent peutêtre plus tôt que les Grecs à la représentation de sujets mythologiques et historiques, ou autres, outrepassant les limites du domaine de la décoration pure et simple 8 . L'avantage que la peinture avait, à Rome, sur l'art plastique,
1 Brunn, Histoire des artistes, I, 602, et G. Hirschfeld, Tituli statuariorum sculptorumque, p. 186, etc.
* Brunn, ouvrage précité, I, 612, 518.
3 Semper, le Style, I, 490.
dans la faveur des Romains, s'explique aussi par la raison qu'elle se prêtait beaucoup mieux à la représentation fidèle et saisissante des choses arrivées. Aussi n'était-ce pas, dans l'ancien temps, un déshonneur, même pour des hommes de la plus haute noblesse, que l'exercice de cet art : ainsi un Fabius, en l'an 4e Home 450 correspondant à 304 avant Jésus-Ghilgt, orna le temple de h déçsse du Salut d'un ensemble de peintures, dont Denys d'Haliparnasse encore fait un grand éloge, et qui ne périrent que sous le règne de Claude, par l'incendie de ce temple. Le nom de Pictor resta même, comrîie on sait, héréditaire dans la famille de ce Fabius. Depuis Pacuvius, dont la vie se prolongea jusqu'au temps des Gracques, il est vrai que la peinture n'avait plus été vue aux mains de gens comme il fout, suivant l'expression' de Pline. Il est probable que, depuis lors, les artistes romains avaient peu à peu cédé le terrain aux artistes grecs, formés h une école plus haute, et dont le flot envahit Rome progressivement. Plus l'exercice de la peinture par des étrangers, des gens de condition non libre et des affranchis, dura et se généralisa, moins on considéra l'exercice de cet art comme honorable pour des Romains. Cependant, il resta toujours plus en honneur chez eux que l'art plastique, et, même sous l'empire, les Romains n'abandonnèrent ja* mais entièrement la peinture aux Grecs. Pour la peinture, Pline put utiliser une monographie romaine d'un certain Fabius Vestalis ; pour l'art plastique, ses seules sources romaines furent des livres archéologiques, poly historique* et encyclopédiques 1 . La circonstance que l'on donna* sous Auguste, une éducation de peintre à un jeune garçon
• Hist. nat. t VII, 213 (XXXIV à XXXVI).