‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des AntoninsChapitre 198 sur 218 · LIVRE IX. — LES BEAUX-ARTS. — LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — LES BEAUX-ARTS. — LA MUSIQUE

plaudissements s'adressaient à sa personne, envoya de la main des baisers aux chevaliers qui, s'apercevant du singulier tour que lui jouait sa sotte imagination, demandèrent avec force éclats de rire la répétition du morceau. On le répéta en effet; Princeps, pour saluer, s'incline jusqu'à terre, sur la scène, et les chevaliers applaudissent de nouveau, pour se moquer de lui. Le reste du public croit, d'abord, qu'il se porte aspirant à la couronne. Mais, quand on se fut rendu compte, au théâtre, de son intention réelle, cet impudent, qui avait osé s'attribuer des hommages rendus à la divine maison impériale, fut jeté à la porte, au milieu de l'indignation générale, sans le moindre égard pour le bel appareil de bandes blanches qui entourait sa jambe, les tuniques blanches et les souliers blancs qu'il portait *.

Déjà Horace regardait l'humeur capricieuse comme une particularité commune à tous les virtuoses. Tous les chanteurs, dit-il, ont le défaut de ne se laisser, quand ils sont avec leurs amis, persuader à chanter par aucune prière, tandis qu'ils ne peuvent jamais se décider à cesser de chanter, quand ils s'en mêlent sans y avoir été engagés. Il a notamment dépeint comme un type d'inconstance et d'humeur capricieuse ce Tigellius de Sardaigne qui avait causé tant de déplaisir à Cicéron, en l'an 45 avant Jésus- Christ, par son arrogante susceptibilité 2 . Auguste luimême, qui savait exiger impérieusement, le pria souvent en vain de chanter, et paraît avoir supporté avec indulgence l'incivilité d'un artiste déjà gâté par César. La fantaisie de se faire entendre prenait-elle au contraire à son

» Phèdre, V, 7.

2 Cicéron, Ad fam., VII, 24; voir aussi ad Atticum, XIII, 49 à 51.

protégé, celui-ci chantait son « IoBacchus » de la première à la dernière entrée d'un repas, sur tous les tons. Il était, d'ailleurs, plein d'inconséquence en tout. Tantôt il courait comme s'il avait voulu prendre la fuite, tantôt il marchait gravement comme dans une procession, tantôt il avait deux cents esclaves, tantôt il n'en gardait que dix. Fanfaron, parfois jusqu'au plus haut degré, il avait des moments où il bornait tous ses désirs à la possession d'une table à trois pieds, d'une salière et d'une toge de bure, pour se tenir chaud. Recevait-il ensuite un million en cadeau, au bout de cinq jours il n'en restait plus rien dans sa caisse. Il dissipait à pleines mains des richesses facilement acquises, et réunissait autour de lui, par sa libéralité, une cour de charlatans, de mendiants, de danseuses, de musiciennes des rues et de bouffons. Il passait les nuits en veillées, qui duraient jusqu'au point du jour, et dormait ensuite jusqu'à la fin de la journée *.

L'envie et la jalousie mutuelles des artistes étaient surtout entretenues par les concours de musique, dans lesquels ils se disputaient le prix. Les rivaux s'y observaient mutuellement et cherchaient à se gagner les uns les autres, pendant qu'ils se déchiraient en secret; parfois ils venaient aussi à s'injurier publiquement. Quant aux compétiteurs dangereux, on cherchait à les écarter par la corruption, ou à les mettre hors d'état de nuire. Vis-à-vis des juges du concours et en face du public, on affichait les égards les plus révérencieux 2 . Néron, qui observait avec une scrupuleuse exactitude les prescriptions d'usage pour les citharèdes, paraissant devant le public, au point que,

1 Horace, Satires, I, 3, 1 à 19 et 1, 2, i à 4.

7 Suétone, Néron, ch. xxm. — Voir aussi Dion Cassius, LXIII, 9.

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