LIVRE IX. — LES BEAUX-ARTS. — LA MUSIQUE
aux célébrités de la cithare à toucher les cordes, et imprimaient des baisers sur ces précieux souvenirs ; elles offraient, à l'approche d'un concours où il y avait des prix à remporter, des sacrifices aux dieux pour le succès des artistes admirés par elles, et dontjà ce que l'on prétendait, elles payaient les faveurs très-cher, comme on Ta vu par maint exemple au tome premier. Dans les cercles de la haute société, à plusieurs cours même, les virtuoses étaient des hôtes honorés et que l'on récompensait richement. Le triumvir Marc-Antoine conféra le mandat de lever les impôts dans quatre villes, sous l'escorte d'un détachement de troupes, au très-célèbre citharède Anaxénore, que la ville de ses pères, Magnésie sur le Méandre, avait distingué en l'honorant d'un sacerdoce et lui érigeant des monuments publics 1 . Le chanteur et joueur de flûte Tigellius, de la Sardaigne, qui avait déjà appartenu au cercle des familiers de César, était également bien vu aux cours de Cléopâtre et d'Auguste. Le tragédien ou chanteur dramatique Apelle d'Ascalon, favori très-influent de Caligula, tomba en disgrâce pour avoir mis de l'hésitation dans sa réponse à la question de l'empereur : Lequel des deux lui paraissait le plus grand, dé Jupiter ou de Caligula ? Ce prince le fit fouetter, tout en accompagnant les cris que poussait ce malheureux de l'éloge de sa voix, encore extrêmement agréable jusque dans les hurlements que lui arrachait la douleur. Néron fit présent au citharède Ménécrate d'un palais et d'une grande propriété *. Le compositeur et poète mentionné plus haut, Mésomède de Crète, affranchi et favori d'Adrien, sur le bel Antinous duquel il fit un poëme
* Strabon, XIV, 4t, p. 648 G.
2 Suétone, Néron, chap. xxx.
de louanges, recevait un traitement, que le successeur d'Adrien jugea à propos de réduire 1 .
Cet intérêt si vif et si flatteur, accompagné de faveurs multiples, ne pouvait avoir d'autre effet que de nourrir et développer de plus en plus les caprices, la vanité et l'orgueil des artistes. Le fabuliste Phèdre trouve grand plaisir à raconter comment un de ces virtuoses, gonflés de leur importance, était récemment devenu, par sa ridicule vanité, l'objet de la risée générale. Le joueur de flûte Princeps (ce qui veut dire prince), qui accompagnait habituellement le célèbre danseur de pantomime Bathylle, l'affranchi de Mécène et l'inventeur du genre comique de la pantomime, avait eu la jambe cassée, dans un changement de décoration, par suite de sa propre imprudence, ou du renversement d'une coulisse. Il s'ensuivit qu'il fut obligé de garder le lit plusieurs mois, pendant lesquels le public, ami des arts, regretta de se voir privé de son jeu. Quand il se retrouva en état de marcher tant bien que mal, un homme de la haute société, donnant un spectacle, le décida à y paraître. Le rideau tomba*, les roulements de tonnerre se firent entendre, et les dieux parlèrent selon l'usage, le spectacle consistant, paraît-il, en une de ces pièces allégoriques que l'on jouait aux fêtes populaires ; puis, le chœur se mit à entonner un cantique dont notre virtuose entendait pour la première fois le texte, commençant par ces mots : Éclate en chants d'allégresse , Rome, car sain et sauf est ton prince ! Aussitôt le public de se lever et d'applaudir. Princeps, croyant que ces ap-
1 Bœhr dans l'Encyclopédie de Stuttgardt, t. IV, 1874. — Suidas s. v. Vita Antonini PU, c. vu.
9 A Rome, on baissait le rideau pour découvrir la scène, au lieu de le lever, comme il est d'usage aujourd'hui.