LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
centre de l'un des deux palais s'élevait un arbre superbe, dont le faîte dépassait la toiture. Près de la villa s'étendait un verger qui devait, semblait-il au poëte, surpasser les jardins d'Alcinoûs et de CiVcé 1 . Niebuhr* dit, avec éloge, des poésies de Stace, qu'elles sont véritablement empreintes de la couleur locale du pays et qu'on éprouve un plaisir particulier à les lire en Italie même, et il est naturel que l'on aime à s'y absorber dans cette contrée, quand on veut évoquer des ruines un fantôme de la magnificence qui, jadis, s'y unissait au charme d'une nature superbe, pour rendre d'autant plus enviable l'existence des riches et des grands. Nulle part, peut-être, on ne se sent plus porté à de telles contemplations qu'en parcourant la vaste solitude, jonchée, sur un espace de plusieurs milles, d'immenses débris, qui furent jadis la villa tiburtine d'Adrien. Son architecture et, sans doute, aussi l'arrangement du paysage environnant, offraient des imitations des lieux et sites qui avaient le plus vivement excité l'intérêt de ce prince, dans les voyages, de plusieurs années, qu'il avait faits, à travers toutes les provinces de son empire. On y voyait un lycée, une académie, un portique pécile, un prytanée, un Ganope, une vallée de Tempe, même un Tartare 8 . Peutrêtre les imitations de ce genre n'étaient-elles pas une rareté dans les villas de grands personnages qui, presque tous, avaient beaucoup voyagé. Il y en eut' du moins une de Memphis, sur un domaine de Septime Sévère, empereur qui avait visité les monuments de l'Egypte avec un intérêt particulier, et une du labyrinthe, sur une autre pro*
* Stace, SUves, 1, 3.
2 Cours d'histoire romaine, III, 209.
3 Histoire Auguste, Vie d'Adrien, ch. xxvi.
priété de ce prince, comme on l'a déjà dit au tome II, p. 427.
Parmi les villas des temps postérieurs, celle des Gordiens, sur la route de Préneste, mérite une mention. Elle comprenait, entre autres merveilles, un carré de colonnades ou tétrastyle, orné de deux cents colonnes, toutes d'égale hauteur, dont cinquante de giallo antico, autant , de cipolin, autant de pavonazzetto et autant de porphyre rouge; plus, des basiliques de trois cents pieds de long 1 , des thermes comme il ne s'en trouvait nulle part ailleurs, si Ton excepte Rome, et tout le reste à l'avenant, pour les dimensions et le style*.
Une comparaison du luxe des palais, des villas, des. parcs et des jardins, sous l'empire romain, avec le luxe correspondant de nos jours, serait très-difficile par la raison déjà que, dans l'antiquité, ce luxe dépendait en partie d'influences tout autres et avait une tout autre direction que dans le monde actuel. Ce sont les châteaux, le plus exactement décrits, de l'aristocratie anglaise qui sembleraient encore le mieux se prêter à une pareille comparaison. Woburn-abbey, par exemple, un château de la famille de Bedford^ forme avec ses écuries, son manège, sa galerie de statues et de tableaux, ses serres et ses jardins, toute une petite ville, et offre, comme échantillon du luxe le plus raffiné,' un ensemble aussi parfait qu'une civilisation très-avancée, dirigée sur un pareil objet depuis des siècles, pouvait, seule, le produire. Parmi les jardins qui en dépendent, il y a, par exemple, une immense plantation uniquement formée d'azalias et de rhododendrons. Dans le jardin chinois, on distingue la laiterie, bâtie en
» Sur les basiliques, voyez Jordan, Topographie, 11, 21-8, etc. 2 Histoire Auguste, Gordien, III, ch. xxxii.