LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
grandes et les plus riches seules. Plus le luxe de Rome était, pour le monde d'alors, un luxe inouï, dans toute la force du terme, plus il devait aussi paraître exorbitant et monstrueux. Hoeck 1 dit, avec beaucoup de raison, que le luxe, dans l'antiquité, au point de vue du milieu social dans lequel il se déployait, comme à celui dés objets de consommation qu'il embrassait, était bien plus restreint que de nos jours. On ne saurait donc, sous aucun rapport, mettre le luxe de l'empire romain en parallèle avec celui de notre temps, où une multitude de denrées alimentaires exotiques et d'effets d'habillement de fabrication étrangère, ont pénétré jusque dans les plus pauvres cabanes et pris le caractère d'articles de première nécessité.
Si ces considérations tendent à faire reconnaître que le luxe romain n'était ni aussi extravagant, ni aussi fabuleux qu'il paraîtrait d'après ce qu'en ont dit les anciens euxmêmes, elles montrent aussi que l'on ne saurait admettre sans réserve l'opinion de Roscher*, que Rome, au temps de l'empire, offrait le plus monstrueux exemple d'un luxe aussi insensé qu'immoral, comme il n'arrive généralement, chez les nations, qu'aux époques de leur décadence. Cette thèse, ainsi formulée sans restriction, est d'autant plus insoutenable, qu'une grande partie des phénomènes relevés par Rescher comme des signes caractéristiques d'une direction normale du luxe, chez les nations mûres et florissantes, apparaissent également dans la civilisation d'alors. Il désigne notamment, comme tels, le retour au naturel dpnt on s'était écarté, la conciliation du luxe avec l'économie, tin grand luxe de propreté, ainsi que l'amour
1 Histoire romaine, I, 2, 288 (en allem.)* 7 Idées sur l'économie nationale, p. 450, etc*
delà vie de campagne et de la belle nature en général. Quand le luxe., ainsi compris, pénètre toutes les classes d'un peuple et sa vie entière, on le reconnaît principalement à la circonstance que certains articles fins, mais nullement indispensables, deviennent alors, chez lui, des objets de consommation générale. Ce genre de luxe n'est possible que là où l'inégalité du partage de la fortune nationale n'est pas trop choquante. Le luxe d'un État, dans les périodes de la civilisation à son apogée, se porte, de préférence, sur des objets à la jouissance desquels tout le peuple est à même de participer 1 .
L'insuffisance de nos renseignements ne permet, il est vrai, de reconnaître que d'une manière très-imparfaite jusqu'à quel point ces phénomènes étaient propres à la civilisation romaine, dans les premiers temps de l'empire. On a déjà appelé l'attention sur la grande simplicité relative du costume ; l'esprit d'égalité y apparaît encore plus fortement accentué que dans notre costume actuel, bien que cplui-ci se distingue, précisément à cet égard, d'une manière très-avantageuse de celui des siècles antérieurs. On n'eut pas, il est vrai, dans l'antiquité romaine, besoin de revenir à une simplicité de mœurs perdue ; car, d'abord, le genre de vie des anciens, sous une foule de rapports, ne s'éloigna jamais de la nature, môme aux époques de dégénération, autant que celui des modernes; puis, l'empire ne fut en cela, comme à tant d'autres égards, que l'héritie* de la république, dont les mœurs, après s'être maintenues en pleine vigueur durant une période de cinq siècles, conservèrent encore, même dans la suite, une certaine influence, qui persista au moins pendant les premiers siècles
1 Roscher, ouvrage précité, p. 431 à 449.